World Association of Psychoalanysis

 

LE DESTIN D'UN SEMBLANT DANS UN CAS DE NEVROSE OBSESSIONNELLE

Graciela Esperanza

 

"Dans le champ scopique, tout s'articule entre deux termes qui jouent de façon antinomique, - du cote des choses  il y a le regard, c'est-a-dire les choses me regardent, et cependant je le vois." - Jacques Lacan, "Le Seminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse"

Anatole se presente visiblement angoisse, en disant ce qui suit: "Je viens vous voir pour un probleme precis. Je n'en peux plus. Je ne peux pas continuer comme ça."

Quel est le probleme ? A n'importe quel moment, dans n'importe quel endroit, quand il voit une tache, cela declenche chez lui une crise d'angoisse incontrolable. Seule une parole de soulagement de ses parents peut l'apaiser, mais cet apaisement est ephemere.

En effet, cette vision effrayante declenche aussitot un ensemble de pensees de type compulsif, qu'il qualifie de "spirale ascendante". Cette spirale commence par la pensee qu'il peut s'agir d'une tache de sang et debouche toujours sur l'idee qu'il pourrait avoir ete contamine par la tache, avoir contracte une maladie incurable. Ladite "spirale" devient interminable, tout apaisement etant a chaque fois ebranle par un doute toujours renaissant, et il recommence un cycle epuisant de reiterations, gorge de details, evoquant la puissance du continu, car il est toujours possible d'ajouter un element en plus.

Anatole dit se rendre compte que le phenomene n'a aucune logique, ne tient pas debout, mais il s'agit, dit-il, d'un fonctionnement automatique qu'il ne peut arreter. Il vit torture par les taches. En meme temps, c'est la seule chose qui le passionne, tandis que la jeune femme avec laquelle il vit l'ennuie, et que son travail, qu'il fait sans difficulte, ne l'enthousiasme pas: il se dit un peu fumiste.

Aucune des tentatives therapeutiques anterieures, y compris un traitement medicamenteux, n'a donne le moindre resultat. Pourtant, Anatole se presente avec une tonalite energique, semble avoir la tete dure, etre peu dispose a ecouter n'importe qui. Il se rend ponctuellement aux entretiens, tout en repetant qu'il ne sait pas si on peut l'aider, qu'il doute qu'on puisse faire quelque chose pour son cas. L'atmosphere des entretiens est soumise a l'urgence de trouver une solution sur le champ, mais c'est aussi le lieu ou Anatole depose le recit minutieux de chaque nouvelle rencontre avec une tache ou une autre: il occupe les seances a les raconter avec de tres petites variations.

Ma seule intervention au cours de ces premiers entretiens fut de lui demander quand tout cela avait commence. Les coordonnees suivantes se revelerent alors.

C'etait il y a cinq ans. Il avait alors vingt et un ans. Sa famille etait reunie dans la maison de campagne. Il se produisit un vol, accompagne de violence ; quelqu'un fut blesse ; du sang jaillit de sa main. Ce fut a partir de cet episode que la tache se constitua comme une presence dans son champ visuel, accompagnee de pensees immaitrisables.

Il m'indiqua aussi deux faits prealables a cette scene:

1 - Peu de temps auparavant, le pere avait ete mis en faillite dans son commerce, puis interdit legalement ("inhabilitado" en espagnol), et les proprietes de la famille furent mises a son nom a lui, Anatole.

2 - A la meme epoque, il avait eu avec une femme sa premiere rencontre sexuelle, peu satisfaisante.

Il commença alors a deployer la longue histoire de ses comportements obsessionnels depuis l'enfance, centres sur la nourriture. Dans son enfance, il etait gros, et il en avait honte devant ses camarades. A l'adolescence, il devait peser rigoureusement chaque aliment, afin de maigrir.

C'est alors que pour la premiere fois, il s'adressa a l'analyste en la regardant, et lui demanda d'un vrai ton interrogatif si elle pouvait faire quelque chose pour lui. L'analyste se met debout, dit calmement: "Mais oui. Nous avons du temps devant nous", et leve la seance.

La fois suivante, je lui propose de s'allonger sur le divan. Surpris, mal a l'aise, il accepte en disant qu'il ne s'attendait pas du tout a ça. Il faut preciser que pendant la longue periode des entretiens, Anatole regardait toujours le plancher, et quand il levait son visage, il le faisait avec les yeux fermes, comme s'il me constituait en tache aveugle.

Anatole racontait avec beaucoup de details la fameuse spirale. Cela commençait toujours de la meme façon: l'avait-il touchee ou pas ? la tache etait-elle fraiche ou pas ? etait-elle seche ? pour l'avoir touchee, serait-il contamine ? A plusieurs reprises, il revint sur place pour constater si la tache etait toujours la. Son discours etait un traitement exhaustif et illimite de la tache, un vrai traite de strategie. Pour ma part, je limitais mes interventions a quelques interjections d'assentiment, j'accusais simplement reception de ce qu'il etait en train de dire. Je me limitais a ouvrir la porte de mon cabinet et a l'accompagner jusqu'a la sortie, silencieusement, mais aussi en montrant une presence inoccultable.

Mon silence se voyait encore renforce par le fait suivant: face a n'importe quelle intervention, si minimale qu'elle fusse, Anatole repondait la plupart du temps d'un "non" sec, agressif, arrivant meme a dire qu'il ne voulait pas qu'on lui parle.

Ce bloc fut pourtant entame un jour, lorsqu'il me dit: "Je me rends compte que vous ne dites jamais rien sur les taches." Je repliquai alors: "Vous dites toujours non." - "Moi, non, pas du tout", dit-il. Puis, apres un temps d'hesitation, il se mit a rire. Je levai la seance. Des la fois suivante, une serie de souvenirs d'enfance se presenta.

Quand il etait petit, il aimait beaucoup nager, et il plongeait en fermant tres fortement la bouche et les yeux, parce qu'il avait l'idee de pouvoir fermer tous les orifices de son corps. Il jouait aussi a faire des maisons dans lesquelles toutes les chambres devaient etre fermees pour que la lumiere ne puisse pas entrer. Le soir, avant de dormir, il devait couvrir son visage avec son oreiller en formant un losange. Il completait le rituel par une priere en hebreu dite les yeux fermes pour ne pas se tromper sur deux mots tres precis: "Aher" (Autre) et "Ehad" ("Un" ou "Unique"). Confondre ces deux termes pouvait avoir comme consequence un chatiment divin: quelqu'un (son pere) pourrait mourir.

Un souvenir d'une tonalite differente concernait la mere: son chantonnement etait apaisant dans des moments de peur ; sa mere representait le lieu ou il laissait son corps en caution.

La signification de "la lumiere" commença a se deployer, liee au pere. Il evoqua "les yeux d'un chien illumines par la presence de mon pere". Un souvenir angoissant revint: quand son pere s'absentait, il regardait la place vide sur la table: "J'avais tellement peur que j'exigeais de ma mere qu'elle mette une assiette servie a la place vide laissee par mon pere."

Je lui dis: "L'absence de votre pere etait un regard." (1) C'est a cette interpretation qu'est du, a mon avis, l'evenement qui se produisit a la seance suivante.

Il commence par dire qu'il a oublie ses lunettes quelque part, il ne sait ou. Il continue a parler, et il produit alors un lapsus, le premier dans la cure: "Je suis ne "avant" l'accident de mes parents." En fait, ses parents avaient eu, avant sa naissance, un accident assez grave, dont la mere avait garde des sequelles neurologiques. Au lieu de dire "apres", il avait dit "avant", "anterior".

L'acte manque concernant les lunettes ouvre le lapsus. Ce lapsus donne la verite de sa position face a l'Autre: Anatole est toujours devance et toujours en train de s'anticiper. De plus, ce lapsus est lie au pere, dont il a dit: "J'ai toujours pense que ma difficulte avec les femmes etait due au fait que mon pere ne m'en avait pas parle "avant"." Ladite difficulte prenait la forme d'une inhibition a s'approcher d'elles, a les toucher, et une compulsion a leur parler.

Il caracterise alors son pere comme un homme "negligeant", eternel optimiste qui pense toujours que ça pourrait etre pire, un "innocent" se faisant toujours avoir dans sa vie professionnelle, et c'est lui, Anatole, qui, doit le tirer d'affaire. Cela lui permet de dire non sans satisfaction qu'il est le garant de son pere. Quant a sa mere, de la relation de celle-ci a son pere, il dit: "Elle est son complement parfait."

A partir de cette seance, peu a peu, l'angoisse des taches diminue, puis se dissipe. Il va jusqu'a dire qu'il ne reussit plus a penser a la tache meme quand il essaye. Il est gueri. C'est un succes therapeutique.

Mais voila qu'il ne peut plus signer de son nom, et qu'un mouvement involontaire est apparu: il cligne de la paupiere droite.

Ces symptomes, que je suppose transitoires, sont sans doute le produit de la decomposition de la tache.

La tache n'etait pas une representation a proprement parler, ni une image, ni un etre, mais un semblant d'etre, un semblant vacillant entre l'etre et le neant. Il l'explique tres bien en disant de l'obsession disparue: "Toujours il etait possible que ce qui n'est pas, soit."

En disparaissant, elle laisse derriere elle les deux elements qu'elle associait, ou condensait: le premier concerne le rapport du sujet avec le signifiant qui le represente, qui est le nom du pere, ce pere incapable, maintenant interdit de signature legale ; le second concerne le rapport de l'oeil et du regard. La tache etait ou detenait le regard du pere. La tache ayant disparu, le regard perturbe l'oeil, le pere perturbe le nom.