World Association of Psychoalanysis

 

L’Inventeur de la méthode

Pierre-Gilles Guéguen

 

Cas clinique étudié à la Convention d’Antibes (septembre 98)

À quarante huit ans, ce professeur de gymnastique, qui exerce son métier
avec intérêt et plaisir, a dû récemment se faire mettre en arrêt de
longue maladie à la suite de douleurs devenues plus aiguës depuis ce
qu'il appelle « l'incident » ou « l'accident », qui a consisté en une
chute sans gravité au cours de laquelle il est tombé en reculant, et a
entraîné avec lui un de ses élèves qui se trouvait derrière lui et sur
le corps duquel il a atterri.

Ce n'est pourtant pas la raison qui l'a poussé à consulter. Il s'est
d'abord plaint, à l'infirmier qui a reçu sa demande au téléphone, d'une
reprise importante d'une activité onirique qui lui paraissait à la fois
inquiétante et insupportable. Il avait l'idée que son inconscient avait
quelque chose à lui dire mais qu'il ne pouvait pas trouver quoi sans
l'aide d'un analyste.

Cette fois-ci, il était décidé à s'adresser à un freudien, d'où son
choix de s’adresser à l'École de la Cause freudienne. Il avait en effet
déjà mené une analyse de huit ans avec un analyste jungien. Ce
traitement s'était interrompu à la mort de ce thérapeute. Il avait
ensuite tenté pendant deux ans de continuer avec une femme, mais
l'entreprise lui avait semblé avec elle ne pouvoir aboutir à rien.

Au premier thérapeute, il vouait une grande admiration, tout en notant
tout de même une certaine insatisfaction quant à la manière
d'interpréter les rêves. Sur les résultats obtenus par l'analyse, je
n'ai pas réussi à obtenir d'autres informations que l'apport d'un
bien-être qui le satisfaisait.

Il vit seul. Il entretient des relations sociales régulières avec sa
soeur jumelle, avec qui il s'est toujours bien entendu, et son
beau-frère. Il a également un frère plus âgé d'une dizaine d'années,
avec qui il a peu d'occasions de rencontre.

Il n'a pas de lien affectif durable avec une femme. Il a eu quelques
occasions d'en rencontrer et d'avoir avec elles des relations sexuelles,
mais leur absence ne lui manque pas, il déclare ne pas avoir de temps
pour cela.

Ses autres relations sont des collègues, sportifs comme lui, en
particulier un couple de jeunes professeurs avec qui il s'entend bien et
à qui il prodigue des conseils. Il pratique avec eux la danse et
s'entraîne, pour le sport, avec l'homme. Il est très expansif et se lie
facilement - dernièrement avec des prêtres de sa paroisse, avec lesquels
il discute de la Bible -, mais ses relations sont la plupart du temps
aussi superficielles qu'occasionnelles.

Parmi les événements notables de sa vie figure le décès de sa mère, à
onze ans. Il dit n'en avoir jamais fait le deuil, malgré sa thérapie. Le
décès accidentel récent de son neveu adolescent - le fils de sa soeur -
l'a également beaucoup touché. Au point qu'il en fait à l'occasion le
point de départ de ses préoccupations corporelles et de ses douleurs. Il
n'en a parlé à personne car, à ce moment, il avait déjà cessé ses
entretiens avec sa thérapeute.

Lors de notre première rencontre, les douleurs corporelles sont
immédiatement évoquées: il me signale d’entrée qu'il ne faut pas lui
serrer la main trop fort, que cela risque de lui occasionner des
douleurs dans tous les muscles des bras et des pectoraux. Il tient bien
à ce que je le sache et me le rappellera à l'occasion.

Ces douleurs sont toujours précisément décrites en termes d'anatomie,
elles concernent principalement les muscles du dos, des membres, ou les
muscles pelviens. Ce sont aussi des névralgies diverses ou des douleurs
articulaires. Le patient consulte de nombreux ostéopathes ou
kinésithérapeutes qui ne le satisfont jamais, mais dont les noms
circulent dans les milieux du sport.

Bien que ne croyant pas à l'origine médicale de ces douleurs, il a une
théorie précise concernant leur survenue. Il a l'idée très précise que
ces douleurs se sont développées à cause de l'échec de sa « recherche ».
Il n'est pas loin de penser que ce sont les « rêves » qui perturbent ce
qu'il appelle son « oeuvre ».

Il a, en effet, depuis la mort de son analyste jungien, commencé à
développer ce qu'il appelle un entraînement ou une méthode, ou encore
une recherche. Elle a pris la suite de son « analyse ».

Il s'agit d'une séquence de mouvements qu'il a inventés et qu'il peut
faire à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit - cela peut durer
une à deux heures et présente pour lui une vertu d'apaisement et de
contention des douleurs.

Or, depuis quelques temps, cette recherche ne donne plus de résultats et
c'est là qu'apparaissent les douleurs. Il revient alors à l'analyse,
envahi par des rêves qui sont essentiellement des cauchemars, ou qui
comprennent des fantasmes d'exhibition à teneur homosexuelle.

Il reprend l'analyse avec l'idée d'y trouver ce qu'il appelle une «
conversion », c'est-à-dire de pouvoir y fabriquer l'équivalent de ses
pratiques corporelles à partir du savoir contenu dans ses rêves. Il
espère pouvoir y faire la bonne invention, ce dont il ne doute pas si je
sais me tenir à la place qu'il m'indiquera. Il me communique ce qu'il
doit en être selon lui de la position de l'analyste, et il insiste en
particulier sur le fait qu'il veut un analyste qui n'hésitera pas à
enfreindre les règles. Je l'assure qu'il est bien tombé. S'agit-il d'un
cas d'hystérie ou d'une psychose tamponnée successivement par une
pratique de thérapie puis par une invention du sujet destinée à
localiser la jouissance sur le corps, en s'appuyant sur l'imaginaire de
ce corps et sur une certaine symbolisation, étayée par la reconnaissance
dans le social de l'exercice de la profession de professeur de
gymnastique ? La seconde hypothèse a toute notre faveur, bien que cet
homme soit parfaitement intégré dans le tissu social.