World Association of Psychoalanysis

 

L'argument de l'erreur de Platon

Pierre-Gilles Guéguen

 

Journées des AE 1999-2000

Le névrosé obsessionnel n'y est jamais. Son désir se modèle et se dissimule sous la demande de l'Autre. D'où sa particulière sensibilité au désir de l'Autre lorsqu'il apparaît.

Il prend alors tous les moyens pour l'éviter, comme si l'Autre, quand il désire, en voulait à son être même. Je n'insisterai pas sur cet aspect qui pourtant peut mener à l'éternisation de la cure. La contrebande du désir obsessionnel (cf. Descartes: "larvatus prodeo") en fait partie, tout comme la prédominance du rapport à la mort qui l'amène souvent à vivre sa vie du point de vue d'un Autre idéal. On versera au même compte la tendance, si souvent avérée chez le sujet obsessionnel, à la contemplation de sa propre disparition, se demandant si le jour de sa mort il manquerait enfin vraiment à l'Autre.

Le manque, constitutif de son désir, il l'attribue à l'Autre comme une demande cachée sous la question: "Pourrais-je lui manquer ?" Il se fait, lui, l'objet de ce manque, car il ne peut pas subjectiver le fait que "l'Autre manque" (au sens où Lacan le disait: "L'Autre manque, ça me fait drôle à moi aussi"). L'obsessionnel, à l'inverse, s'interroge sur le point de savoir si, lui, manque à l'Autre.

L'évitement du désir peut à l'occasion le mener jusqu'aux extrémités où il s'annule lui-même, se figurant plus que tout autre névrosé que l'Autre veut sa castration. Lacan notait à propos de ce sujet, que l'angoisse de castration lui est tellement insupportable qu'il en vient paradoxalement à éprouver un "désir de castration" dans la perspective de satisfaire enfin à la demande de l'Autre: d'où les nombreux paradoxes de sa conduite torturée qui vise en dernier ressort, comme Lacan le notait, à offrir sa castration imaginaire comme garantie de cette fonction de l'Autre.

Cela se traduit, dans le fantasme, par une pente inconsciente à faire consister un Autre paternel ou maternel terrifiant, auquel le sujet immole son désir dans la haine et le soulagement. Teneur masochiste typique du fantasme obsessionnel: c'est ainsi que se met en place l'affinité si caractéristique (et que Freud avait découverte chez l'Homme aux rats) du sujet obsessionnel à la mort ; la mort de l'Autre ou la sienne propre le délivrerait enfin de l'angoisse, seul point qui résisterait au Doute, puisque seule certitude tangible de la vie de chacun, mais dont l'anticipation imaginaire annule d'avance tout mouvement et tout désir.

Lacan note (1) que cette position de réduction du désir à la demande a des incidences sur la manière dont peut se conclure la cure d'un sujet obsessionnel. L'obsessionnel qui pose l'Autre du désir comme interdicteur, peut en effet utiliser sa cure pour satisfaire un fantasme dans le transfert: fantasme selon lequel l'Autre serait finalement consentant à son mode de jouissance névrosé. Ce sont là, dit Lacan, des issues "malheureuses et parfaitement confusionnelles" de l'analyse.

Elles sont à ranger parmi les fins kantiennes de l'analyse, "du côté de l'impératif catégorique", ainsi que Lacan le signale: le sujet ne ferait pas de mal à l'Autre, mais l'Autre en échange ne désirerait pas, il se contenterait tout au plus de demander, il resterait, sinon prévisible, tout au moins calculable.

C'est ainsi que trouve sa place la thématique de l'exploit, si chère au sujet obsessionnel. Il s'attribue un acte de bravoure, un progrès subjectif dans la cure par exemple, mais au lieu d'en encaisser le profit de jouissance, il cherche à se le faire permettre par l'Autre témoin, et, comme le dit Lacan, à se faire attribuer sa petite couronne. À l'occasion, le cartel de la passe peut faire office de témoin du progrès accompli ; il va de soi que son aval fixerait le sujet à sa position fantasmatique. C'est ce qui s'est montré à l'œuvre dans le cas suivant.

Ce sujet qui voulait guérir d'un désir mortifié, a accompli un progrès subjectif considérable. Le repérage de la part qu'il prenait dans sa position de mortification du désir à l'endroit des femmes, et en particulier de l'équivalence qu'il entretenait entre la femme et la parque de l'article freudien sur les "trois coffrets", lui avait permis de quitter la position bien établie "d'ami des femmes" où il s'était retranché. Il s'ensuivit un moment d’allégement notable mais aussi d'affolement dans sa cure.

Notre sujet produit une série de rêves où il s'imagine en fondateur de dynastie. (On ne s'étonnera pas qu'Akhénaton figure parmi ces imagos identificatoires.) Il veut sortir de l'analyse, témoigner de la bonne nouvelle. L'analyste tente de le retenir, il le reçoit en face à face, ce que, à ce moment-là, le sujet, insensible à tout, interprète comme une permission de l'Autre, une sorte de traité de paix, alors qu'il ne savait pas encore qu'il y avait de son côté la guerre (il y faudra l'analyse du transfert). Il se précipite au cartel de la passe. Le refus essuyé et le retour dans l'analyse donnent l'occasion d'une rectification par l'analyste de la position du sujet par rapport à l'Autre et de la tromperie de la demande d'amour. Il lui interprète de manière oraculaire sa trahison du père et la tricherie qu'il entretient sur la fonction de l'amour.

Fausse hâte (2), fausse sortie.

Le sujet avait incontestablement accompli un progrès que nous pourrions qualifier d'introjection de l'Idéal du moi, et qui lui permettra d'ailleurs d'atteindre à la paternité comme nécessaire à l'achèvement d'une position virile. Il avait cependant confondu ce que nous pouvons considérer comme deux moments de l'opération analytique. Le moment où le sujet reçoit les marques de l'Autre et où il en incorpore les insignes, et le moment où il lui est possible de se déprendre de son Autre et, dans le cas du sujet obsessionnel, d'aller au-delà de l'Autre de l'amour et de la demande.

Dans cette perspective nouvelle, celle de la vraie fin, la deuxième passe du sujet, la deuxième demande adressée au cartel, portera sur la fonction du reste, sur le consentement que le sujet a effectué en cernant la place finale du symptôme et en acceptant d'en jouir sans le secours ni du défi ni de l'exigence d'autorisation. Ce n'est pas une fin par épuisement mais, au contraire, un détachement qui fait coupure et porte à l'enthousiasme.

Dans le passage du Séminaire V que j'évoquais tout à l'heure, Lacan signale que la pauvre thématique de l'exploit obsessionnel, qui souvent peut prêter à rire, est pourtant une phase "très sensible" dans la cure. Derrière cet accomplissement de l'exploit, souvent dérisoire, et qui l'est pour le sujet lui-même, se cache une angoisse massive. L'analyste doit savoir la prendre en compte, tout en sachant qu'il n'y a aucune chance de la traiter par l'assentiment. Il faudra que le sujet en vienne au point d'où il puisse assumer que l'Autre n'existe pas, ce que Lacan commentait d'une manière amusante à l'époque du Séminaire V, en disant que l'Autre qui existe n'a absolument rien à faire avec toute cette dialectique savante mais erronée de l'obsessionnel, "pour la simple raison - dit-il - que l'autre réel (entendez de la réalité) est bien trop occupé avec son propre Autre".

J'ai évoqué Platon dans mon titre, il n'a pas disparu à la trappe, il était en coulisse, faisons-le entrer en scène.

C'est en effet de la fonction du temps inséparable du questionnement sur l'Être dans la cure dont je voulais parler aujourd'hui. Ce prologue clinique visait à montrer qu'il ne suffit pas de mettre fin aux séances pour que se déploie pour le sujet un véritable avant et un après, pour qu'ait lieu un réel moment de conclure. Le goût de l'obsessionnel pour les formules du genre "demain on rasera gratis" annule en effet la valeur du temps.

De ce point de vue, les remarques de Kojève, dans son ouvrage "Le concept, le temps, et le discours (3)", sont précieuses. Je prétends qu'elles nous parlent encore aujourd'hui. Il s'agit d'une histoire compliquée de l'Être-deux et de l'Être-trois, qui a beaucoup intéressé Lacan. Aujourd’hui, nous tendons à écarter la fonction du tiers, si chère jadis à Serge Leclaire dans ses moments les plus inspirés, et ceci d'une manière peut-être un peu trop hâtive sans en avoir tiré toutes les ressources de doctrine.

Elle pourrait encore servir d'outil à propos d'une question récurrente pour la passe. On admet que, dans l'ordre du signifiant, la passe consiste à épuiser le sens jusqu'à cerner ce qui se présente dans l'expérience comme ce que nous appelons le réel, mais aussi quelquefois la pulsion, ou aussi, sous un certain angle, l'impossible à dire: cette énonciation même qui reste oubliée derrière ce que l'on dit. Alors, dans ce cas, comment les AE ont-ils fait, comment les passants font-ils pour dire ce qui par définition est de l'ordre du non-sens, ce qui s'impose là où l'inconscient bavard est sommé de se taire et continue son chemin tout seul, débranché ? Comment avançons-nous sur cette plage où l'analysant continue sur son erre, désabonné de l'interprétation de l'inconscient ?

À Parménide, qui considérait que l'Être était le tout du logos, le tout du discours, l'Un-tout, et que le néant n'était pas, Platon opposait le raisonnement suivant: si le néant n'est pas, comment se fait-il alors que l'on en parle ? Et si l’on en parle, l'Être donné, l'Être-un de Parménide est au moins Être-deux. Il y a l'Être et le non-Être, l'Être et le néant. Pour Platon, l'Être-Un, l'Être-tout de Parménide est ineffable. Pour que le discours soit vrai, c'est-à-dire soit celui de l'Être, il faut le silence. Le discours vrai sur l'Être doit donc impliquer le silence. Ou encore, pour le dire à la façon de Heidegger: "L'Être est la redite la plus fréquente tout en étant réticence (4)."

Or, Kojève considère que l'Être-deux de Platon est un progrès sur l'Un-tout de Parménide, mais que l'opposition Même-Autre, Logos-Silence fait que l'on ne peut rien dire de l'Être en vérité: il demeure ineffable. Ce que Platon n'a pas vu, sa "méprise", c'est qu'il faut un être trinitaire, le Un-trois, composé de trois instances: l'Un qui est tout et identique à lui-même, le néant qui est silence, et le logos qui englobe les deux autres. Il les conjoint dans une dimension dépliée qui est la dimension du temps. L'Un-tout est insécable et ineffable, l'Un-tout est éternité. Le néant est silence, temps compacté ponctuel. Le logos seul permet de parler de la différence entre l'Un qui est tout et le néant. C'est donc le logos qui introduit le multiple dans l'Un, qui le désigne comme Un et le nomme, tout en effectuant une ponction, celle qui fait que l'Un nécessite l'Autre pour que l'on puisse en parler.

En même temps qu'il quitte le statut de l'ineffable, l'Un-tout se trouve marqué de négativité. Ainsi, pour Kojève, Hegel dans son mouvement trinitaire, son Être-trois, se trouve en progrès sur Platon. Il introduit la possibilité même de tenir un discours vrai sur l'Être tout en le décomplétant. Platon, donc, avait fait erreur en opposant seulement l'Autre et le Même, l'Être et le Néant. C'est le discours qui introduit entre les deux la dimension du temps, la dimension de la coupure. Le temps en tant que tel, celui qui sépare, celui qui distingue ce qui est et ce qui n'est pas, est le concept. C'est-à-dire le logos porté à la valeur du discours. C'est la thèse hégélienne présentée par Kojève: le temps est concept.

Revenons à notre sujet obsessionnel, au moment de sa précipitation dans la première demande de passe. Le progrès accompli dans sa cure par incorporation des insignes de l'Autre n'est pas subjectivé comme tel. Son accès à la possibilité d'Être père qui l'Autrifie potentiellement, tant il est vrai que pour un homme devenir père, c'est découvrir le semblant, découvrir que le père est castré, il se l'approprie comme du même sans perte, comme ineffable. C'est ainsi que, sans le savoir, il est victime du même, rivé à l'Un-tout, et fixé à un temps d'éternisation qui n'a pas changé à cette étape du passage à l'acte, et qui le maintient dans la sujétion de la demande de l'Autre et du temps éternisé et mortifié de son état antérieur symptomatique. C'est la phase "Platon" de son analyse.

Il lui faudra longtemps pour que le temps se marque: dix ans au compteur de l'analyse en années de comptables, un instant peut-être au regard de la dimension de l'Éternité figée où était retenu son désir, pour que le Père se sépare, qu'il puisse se présenter à lui sous les aspects de la castration, tout en gardant à sa bonne place la fonction de l'Idéal du moi. C'est souvent une erreur commise que de croire que le fait que l'Autre n'existe pas correspondrait à l'envol par-dessus les moulins de toute référence faite à l'UN. Simplement il déconsiste, il dénécessite (pour reprendre le très beau néologisme de Monique Kusnierek).

Autrement dit, il faut que la place du père ait été marquée, pour qu'elle soit vidée de sa jouissance. Elle continue cependant d'aimanter les idéaux du sujet. Et si c'est la psychanalyse qui compte pour lui, il y contribuera à la mesure de ses moyens, mais ne rechignera pas à se laisser orienter, même si c'est par un homme, non pas vers le savoir constitué mais vers celui qui s'élabore, à se laisser orienter par la psychanalyse comme telle. Il pourra enfin ne plus mettre partout du Père à séduire ou à haïr. C'est ce que l'on nomme le désir du psychanalyste.

C'est comme par contingence que la vérité pulsionnelle de son Être s'est enfin révélée à ce sujet, facticité, après une longue "durcharbeitung" au-delà de la lassitude, de la culpabilité, et du dégoût. Une déprise comique qui indiquait qu'il y avait eu prise. Alors I(A) et (a) se sont trouvés séparés, le roc de la castration dépassé et le reste symptomatique s'est laissé appréhender dans un consentement. C'est là seulement que le sujet est advenu au temps et qu'une nouvelle perspective s'est tracée dans l'usage du symptôme résiduel.

Le sujet s'est trouvé là à ce carrefour où la fonction du temps est celle de conjoindre le symbolique et le réel dans l'expérience analytique. Je me réfère sur ce point, et pour conclure, à un passage du Cours de J.A. Miller de 1998-99: "Dans le temps, nous avons une symbolisation, une mesure, l'entrée du chiffre, mais l'expérience analytique est bien faite pour faire voir que cette symbolisation nécessaire et précieuse du temps ne le tamponne pas entièrement comme réel, et qu'il y a un reste. C'est cette dimension de réel du temps qui sépare ce qu'il y a à séparer, soit le temps mortifié, symbolisé de la séance et le temps vivant du sujet désirant."

Dès lors le problème n'est pas que les analyses soient trop longues ou trop courtes, le problème est de faire en sorte qu'y opère la marque du réel du temps.

 


1 - Jacques Lacan, "Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient" (1957-58), Paris, Le Seuil, 1998, p. 146.

2 - Aux journées de l'ECF intitulées "Le temps fait symptôme", D. Laurent avait proposé un travail intitulé "La fausse hâte et la vraie". Nous y renvoyons.

3 - Paru chez Gallimard, Paris, 1990.

4 - Martin Heidegger, "Concepts fondamentaux", Paris, Gallimard, 1981, p. 87.