World Association of Psychoalanysis

 

Clinique et politique: une lettre de Tocqueville a son ami d'enfance, Eugene Stoffels

Nathalie Georges-Lambrichs

 

Le 12 janvier 1833, à Paris:

« Tu me parles de ce que tu appelles ton athéisme politique, et tu me demandes si je le partage. Ici, il faut s'entendre: es-tu dégoûté des partis seulement, ou aussi des idées qu'ils exploitent ? Dans le premier cas, tu sais que telle a toujours été à peu près ma manière de voir. Mais dans le second, je ne suis plus en rien ton homme. Il y a actuellement une tendance évidente à prendre en indifférence toutes les idées qui peuvent agiter la société, qu'elles soient justes ou fausses, nobles ou basses. Chacun semble s'entendre pour considérer le gouvernement de son pays "sicut res inter alios acta". Chacun se concentre de plus en plus dans l'intérêt individuel. Il n'y a que des gens voulant le pouvoir pour eux-mêmes qui puissent se réjouir à la vue d'un pareil symptôme. Il faut savoir bien peu lire dans l'avenir pour compter sur la tranquillité achetée à un semblable prix. Ce n'est pas là un repos sain et viril. C'est une sorte de torpeur apoplectique qui, si elle durait longtemps, nous conduirait infailliblement à de grands malheurs. (...) Je lutte de tout mon pouvoir contre cette sagesse bâtarde (...) Je tâche de ne pas faire deux mondes: l'un, moral, où je m'enthousiasme encore pour ce qui est beau et bon ; l'autre, politique, où je me couche à plat ventre pour sentir plus à mon aise le fumier sur lequel on marche. Je tâche de ne pas imiter dans un autre genre les grands seigneurs d'autrefois, qui tenaient qu'il était honnête de tromper une femme, mais qu'on ne pouvait sans infamie manquer à sa parole envers un homme. Je cherche à ne pas diviser ce qui est indivisible. »

Dix ans plus tard (le 3 janvier 1843), au même:

« (...) Tu fais l'humanité plus mauvaise qu'elle n'est. La vérité se trouve entre les rêves de ta première jeunesse et les sombres tableaux de ton âge mûr. Les hommes ne sont en général ni très-bons ni très-mauvais (...) Il y a deux hommes dans chaque homme: Salomon l'a dit avec raison, il y a trois mille ans ; et s'il est puéril de ne regarder que l'un, il est tout à fait triste et injuste de n'attacher ses regards que sur l'autre. (...) L'homme avec ses vices, ses faiblesses, ses vertus, ce mélange confus de bien et de mal, de bas et de haut, d'honnête et de dépravé, est encore, à tout prendre, l'objet le plus digne d'examen, d'intérêt, de pitié, d'attachement et d'admiration qui se trouve sur la terre ; et puisque les anges nous manquent, nous ne saurions nous attacher à rien qui soit plus grand et plus digne de notre dévouement que nos semblables. »

Marie-Hélène Brousse a déclaré au cours d'une des Conversations de Paris que le simple fait de se dire psychanalyste impliquait un choix politique. Il est vrai que d'être énoncée, cette vérité nous met au travail d'en dire un peu plus. Nous ne pourrions donc plus nous contenter de nous étayer sur la silencieuse évidence qu'elle me paraît comporter pourtant, encore.

Nous ne cessons, les uns et les autres, de vérifier l'impact qu'ont les signifiants psychanalyste et psychanalyse dans les contextes dans lesquels nous évoluons. Le dira-t-on, le dira-t-on pas, sur quel ton, quand etc ? C'est une petite bombe. Un lâcher discret peut procurer d'intenses frissons, un silence que les anges même évitent. "Nous" - que signifie ici "nous" ? Je le définirai comme l'idée que je me fais de l'ensemble de la communauté de travail à laquelle j'appartiens, soit les membres de l'AMP, mais je rappellerai que cet ensemble est un ensemble ouvert - savons que "la psychanalyse", ni "le psychanalyste" n'existent, en soi. Nous savons qu'il incombe à chacun de nous de prouver que oui, cela existe, encore. De soumettre nos prétendus constats et procès-verbaux à la discussion. L'élaboration d'un régime de la preuve adéquat à la matière que nous traitons nous incombe également. De tout cela, nous sommes responsables.

Lisant avec attention le cours de Jacques-Alain Miller intitulé "Cause et consentement", dans la perspective de ce qui, l'an prochain, orientera le travail du collectif "Droit et psychanalyse", je retiens cette notion basique: la cause psychanalytique est sexuelle. Ni Freud, ni Lacan, n'ont lâché cela, jamais. Ni quelques autres. Et moi ?

Un homme jeune, qui n'est plus un jeune homme, arrive jusqu'à mon cabinet, orienté par une de mes collègues et amies, du frère de laquelle il est un ami d'enfance. Il vient voir. Il se présente comme un réfractaire de toujours à la psychanalyse et déclare d'emblée qu'il s'est toujours très bien trouvé de s'en passer. Quoi, alors ? Une femme, une psychiatre, dont il est amoureux, et avec qui il n'arrive pas à rompre comme il a toujours rompu avec ses amies dès qu'elles se mettaient à crier et récriminer. Ariane cria, il romput. Mais il revint. La chose se répéta. Elle se répète encore. En outre, la question de l'enfant se pose, parce qu'elle la pose. Elle est en analyse, Ariane. Est-ce là ce qui lui donne ce petit quelque chose que les autres n'ont pas ? Il a déjà rencontré cette vivacité de parole, cette acuité du jugement chez une autre qui, elle aussi, était sur le divan. Il vient voir. Mais il ne rêve jamais, ne fait jamais de lapsus, ni d'actes manqués, tout en lui est simple, direct, franc.

Je dis que la psychanalyse existe, tant le témoignage de ce sujet est exemplaire de simplicité freudienne.

Il y a eu une première femme. Il l'a connue à vingt ans, enceinte d'un autre. Il s'installa avec elle, s'occupa du bébé, tandis qu'elle commençait une analyse. Elle lui dit un jour que tout était de sa faute, et en particulier le fait que son enfant n'avait pas de père. Il la quitta sur-le-champ. Il faillit mourir peu après des suites d'un accident. Les deux choses ne sont pas liées, dit-il.

Puis il y eut Ariane, la deuxième. Psychiatre, désirante. Elle lui démontre, en parlant à lui, que la parole peut avoir des effets sur le désir, qui ne sont pas mortifiants. Par amour pour elle, il s'avance.

Au fil du récit de ses aventures, un accident de l'adolescence, particulièrement grave, me fait l'arrêter sur sa cause. Il ne sait pas, dit-il, mais s'est beaucoup étonné que son père fasse tous les jours autant de kilomètres pour l'aller voir à l'hôpital. « Mais il était follement inquiet ! », lui dis-je.

Depuis, Thésée rêve. Il fait deux ou trois rêves chaque nuit. Là où il n'y avait pas, il y a des rêves, maintenant. Il me les raconte, sans risquer la moindre association pour le moment. D'où je déduis, suivant la temporalité logique développée dans "RSI" et commentée par François Regnault dans "Dieu est inconscient", que dans un premier temps il y eut le réel et le trou, en continuité, excluant l'existence de la psychanalyse, tandis que maintenant, temps deux, le trou supporte le réel et jeu. Le trou, il est, comme le dit Thésée, "incroyable", car le souvenir lui est revenu d'une femme, qui remplaçait sa mère auprès de lui quand il était enfant. La question lui est venue, toute simple. Mais où dormait-elle donc, quand elle était là ? Sa mère, qu'il interroge, le lui dit: « Mais dans ta chambre ! On dépliait le lit, on ne pouvait plus même y faire un pas tant ce lit prenait de place ! » Le croirez-vous ? Il n'en a pas le moindre souvenir ! Incrédule, il rit jaune, et l'enjeu de sa cure, il le lie à son défaut de sympathie pour les autres, qui commence à lui inspirer certaine honte qu'il ne sait où loger.

Il fait un rêve en deux parties: dans la première il est sur une île, avec un ami qui est lui-même avec une ancienne amie à lui. Que fait-il là ? Deuxième partie: une galerie d'art. Elle lui évoque celle qui se trouvait au-dessus d'un loft qu'il a visité hier, car il cherche un appartement où s'installer avec Ariane.

Cette analyse, à laquelle il ne croit pas plus que ça, dit-il, je lui en indique la place: entre les deux, ni île, ni galerie, chemin du frayage duquel il est déjà en charge, pourvu qu'il le veuille.