World Association of Psychoalanysis

 

Dire, lire, rire, dans quel ordre, et avec quelles conséquences?

Nathalie Georges-Lambrichs

 

C'est en lisant qu'on devient liseron (soirée de la Revue, de la Bibliothèque et de la Lettre mensuelle de l’École de la Cause freudienne, qui s’est tenue le 16 novembre dernier).

La thèse serait celle-ci: là où le "Geist" de la phénoménologie de Hegel fait symptôme, le "Witz" freudien se présente comme solution subversive, en tant qu’agent d’une autre forme de lien social.

Là où était l’esprit, au sens du génie, voire du fantôme, lui-même héritier de toutes les incarnations de l’inspiration, muses et autres doubles, non sans compter le rêve lui-même en tant que partenaire du moi, ni oublier ce compagnon inséparable de l’homme qu’est le cheval, c’est l’esprit au sens du savoir - "Witz" vient du verbe "wissen" qui signifie savoir - qui doit advenir. Entre l’un et l’autre, un saut a lieu, ou, plus exactement, là où le "Geist" est supposé se réaliser absolument dans la pleine conscience de soi de l’esprit absolu, le "Witz" va s’imposer comme reste, encombrant, de cette victoire de l’esprit sur la nature ... dont parle Dominique Auffret dans son "Alexandre Kojève. La philosophie, l’État, la fin de l’Histoire" (Paris, Éditions Grasset et Fasquelle, 1990, p. 249).

La saynète qui s’intitule " Arrière cocotte ", qui fait la quatrième de couverture du "Séminaire V", établi par Jacques-Alain Miller et récemment édité au Seuil, illustre spécialement l’esprit d’une époque. Par sa genèse: elle est devenue l’œuvre issue de la rencontre de deux ... grands esprits du XXème siècle, Lacan et Queneau. Par son destin: la voilà enrôlée, cette histoire, sous la bannière du "Séminaire V", drapeau cloué à son mât.

Cette bonne histoire répond à une temporalité logique de la transmission par le "Witz", avec le "Witz" et en lui, selon une logique à trois termes. Il est difficile en effet, en nommant Lacan et Queneau, de ne pas songer au troisième personnage qui les unit, brillant ici par son absence et dont tous deux furent les auditeurs assidus de 1933 à 1939, à Kojève bien sûr, et donc à Hegel.

Si l’essentiel, chez Hegel, était de tenter de " résorber les contradictions historiques du discours humain " dans l’unité synthétique et dialectique d’une " phénoménologie de l’esprit " s’achevant avec Napoléon et la bataille d’Iéna, Kojève s’est donné, à sa suite, " la tâche d’achever l’Histoire de l’Esprit, en apportant au nouvel homme communiste - en tout premier lieu, à son héros du jour, Staline - le savoir de soi lui permettant de se comprendre définitivement " (Dominique Auffret, "op. cit.", p. 244 et 249). En montrant que Hegel, en effet, avait posé toutes les questions et donné toutes les réponses, Kojève épuisait littéralement l’inquiétude philosophique ; il pouvait alors se présenter lui-même comme le Sage, celui que les philosophes avaient cherché à devenir depuis l’origine de la philosophie ("ibid.", p. 252). Célèbre pour son humour et pour son ironie, Kojève n’a pas parié, pourtant, sur le "Witz" généralisé pour faire lien (cf. l’article de Philippe La Sagna dans le n° 15 de "Débats du Conseil").

Lacan s’est adressé cette fois à un poète, comme il a, dans son Séminaire ou dans des rencontres, conversé à l’occasion avec Jakobson, Lévi-Strauss ou Hyppolite. Queneau ici, me semble-t-il, le lui a bien rendu, et il ne paraît pas absurde de penser que Lacan, d’ailleurs, s’en est tout à fait aperçu. C’est ce qui me semble constituer un "Witz" dans le "Witz", que je voudrais que nous savourions ensemble.

La relève du "Geist" par le "Witz", n’est-elle pas, en effet, l’ambition de la psychanalyse et, comme le disait Éric Laurent dans son éditorial du n° 33 d’"Ornicar ? digital", sa politique ?

" Arrière cocotte "

Cette histoire semble être le paradigme de l’histoire de la métamorphose du "Geist" hégélien en "Witz" freudien. Lacan et Queneau en sont les protagonistes et nous, public, troisième personne, en recueillons en sa chute l’esprit même de la psychanalyse.

Le "Witz" dans le "Witz"

Au fond, il n’apparaît pas que Lacan a beaucoup ri, quand Queneau lui a raconté sa bonne histoire. Il ne s’attendait pas à une histoire longue. Il nous dit qu’il a été plutôt saisi par cette résurgence du cheval, ayant commenté le petit Hans l’année précédente. C’est sous le signe de cette étrange présence qu’il entend l’histoire, et il fait ce commentaire que bien sûr, dans la psychanalyse, il faut toujours s’attendre à ce à quoi on ne s’attend pas. Aussi a-t-il bien évidemment tout de suite saisi et endossé la chose, pour en faire son affaire, au titre de réponse du réel. Son affaire, c’est-à-dire la nôtre.

Queneau s’attendait-il à ce que Lacan lui demande quelque chose ? C’est arrivé, un certain nombre de fois. En tout cas, j’ai l’idée que Queneau, lui, a dû beaucoup rire, d’avoir servi à Lacan, justement, cette histoire-là. Et c’est le long feu de ce rire que je nourris ici, peut-être pour mieux l’entretenir, et le faire servir ... à la bonne cause.

Qu’est-ce donc que Queneau a dit à Lacan ? À qui le disait-il ? Il est bien clair que Queneau est resté Queneau plus que jamais dans cette histoire. Ce Queneau dont Reda disait, commentant la sortie des "Fleurs bleues", " il est franc et désenchanté. Il est la dernière conquête d’un savoir qui ne se la fait plus, la dernière satisfaction d’une intelligence qui s’amuse de ses pouvoirs ".

Que dit donc Queneau à Lacan ? En bref et "in fine", entre les lignes dirais-je, pour conserver cette équivoque métaphore livro-guerrière, il me semble qu’il lui dit quelque chose comme ceci: si Napoléon s’était pris pour Napoléon, il n’aurait pas manqué de venir à cheval à Trafalgar, moyennant quoi il ne serait jamais arrivé jusqu’à Iéna, et, cher ami qui en êtes un autre (sous-entendu élève de Kojève), ne serez-vous pas d’accord avec moi pour dire que c’est tout le destin de la phénoménologie, sans parler de celui de la psychanalyse, qui en eût été changé ? Or, moi Queneau, je pose la question: et cette leçon d’histoire, Cher Lacan, qu’en dites-vous ? Mais où est donc le savoir absolu ?

Lacan s’est bien gardé de verbaliser sur cette épineuse question, et qui sait, d’ailleurs, si ce n’est pas dans ce fertile silence qu’ont germé, en 1964-65, "Les fleurs bleues" ...

À ce carrefour où s’éternise la figure du cheval dressé sur ses pattes de derrière et hennissant, en effet, les chemins divergent. Si Queneau eut recours à la psychanalyse, à titre personnel comme on le dit, c’est-à-dire à des fins thérapeutiques qui lui ont permis de transformer littérairement son asthme incurable en " ontalgie " (cf. "Les derniers jours"), il ne l’a pas plus épargnée, dans son entreprise de dérision érudite et jubilante de tout, que tout le reste. Il n’a pas cru à l’inconscient. D’ailleurs, Queneau croyait en Dieu. Du moins l’a-t-il confié, sur le mode du Journal intime, qui est sans doute sa dernière plaisanterie posthume. C’est dire que Raymond Queneau a laissé à Dieu, et à quelques autres, la charge de la preuve, quant au point de savoir s’il est inconscient. Il a choisi, notamment, le roman, pas familial, et le mythe, pas individuel. Bref, les lettres, pas la lettre.

Aussi le pas de plus qu’a fait Lacan pour situer l’inconscient dans un discours, Queneau, lui, ne l’a-t-il pas fait.

Queneau n’aimait pas non plus les fous, et il craignait spécialement les fous littéraires, auxquels il avait d’ailleurs songé à consacrer une thèse, qu’il a fini par résorber dans son roman "Le chiendent". Mais il se souvenait du Lacan psychiatre, il reconnaissait en lui, c’est patent avec cette histoire qu’il lui raconte, un clinicien, et sans doute il saisit l’occasion ici de lui raconter ce que l’on appelle communément une histoire de fous.

Lacan, lui, ne bronche pas. Il encaisse, et il passe. À la place du deuxième, dans la transmission du "Witz".

Cette histoire comporte, nous dit-il tout à fait sérieusement, deux temps bien distincts (p. 109 du "Séminaire V"), et c’est le fossé qu’il y a entre le premier et le deuxième temps qui met en valeur l’essence du trait d’esprit, sa cruauté impitoyable, sa temporalité sans pardon, sinon sans recours.

Dans un premier temps, donc, nous avons le couple du cancre et de l’examinateur, ce partenariat symptomatique que nous connaissons bien: l’ignorant rusé et malin, le savant érudit mais borné. Chacun, à ses marques, aussitôt nous surprend: le cancre, par l’évocation réaliste et pathétique qu’il fait du champ de bataille, l’examinateur parce qu’il se laisse un peu entamer lui-même par ces singulières réponses, trop vraies pour être honnêtes. Se produit, ainsi, l’irruption intempestive de la vérité, toute proche du réel, au lieu où d’ordinaire le savoir, qui en est bien disjoint, ronronne. C’est la rencontre de l’hystérique et de l’universitaire. Il faut donc que le ressort de la répétition soit puissamment mobilisé pour que ces peintures sanglantes virent au comique et, déjà, une première motion tendancieuse s’inscrit.

Le deuxième temps est celui où se déploie la ruse de l’examinateur, le piège tendu par le savant à l’ignorant, le "distinguo" entre bataille terrestre et bataille navale ne valant que pour celui qui, précisément, est de la paroisse, la paroisse de ceux qui ont ouvert leur livre d’histoire. Rira bien, donc, qui rira le dernier ...

Vient alors ce que Lacan nomme la pointe, dont les caractéristiques doivent être ici examinées. Que fait-elle surgir, en effet ? La vision, car c’est littéralement une apparition, sorte d’hallucination suggérée "a minima", d’un cavalier égaré dans une bataille navale, un centaure rêvant qu’il est Neptune et qui, arraché à son rêve, remercie le planton de service pour son avertissement salutaire. " Ouh lala, où donc étais-je ? Merci de m’avoir tiré de ce mauvais pas ... " Soudain, à Trafalgar, nous y sommes, c’est un coup de Trafalgar que Queneau a " concococté ", si j’ose dire, pour Lacan tout exprès, "intuitu personae", et la chute, c’est la chute, mais de qui, de quoi ? Le fou est resté en selle, immortalisé dans son cadre peint il n’en finit plus de se fondre à l’horizon, lequel vole en éclats comme la fenêtre dans le tableau dans le tableau de Magritte, éclats de rire, bien sûr.

Pourtant, quelque chose reste en souffrance, dans cette sorte de lettre pas volée que Queneau refile à Lacan, en même temps que notre rire s’étrangle dans notre gorge.

De quoi avons-nous ri, en effet, sinon de la surprise que nous cause l’étrange personnage surgi du fond de l’abîme anhistorique et débarqué, là, soudain, plus égaré que Fabrice à Waterloo, et qui, de surcroît, attendait, là, que l’histoire fût racontée pour tirer sur les rênes et éviter de peu le bouillon ? Cette figure n’est pas sans en évoquer d’autres, de Don Quichotte, en passant par Jacques ... le fataliste, jusqu’au Janus moderne mi-duc d’Auge mi-Cidrolin des "Fleurs bleues", dont la cocotte, cette fois, s’est humanisée: le duc d’Auge, partant en voyage, " (...) Parmi ses palefrois, (...) choisit son percheron favori nommé Démosthène parce qu’il parlait, même avec le mors entre les dents.

- Ah ! mon brave Démo, dit le duc d’Auge d’une voix plaintive, me voici bien triste et bien mérancolieux.

- Toujours l’histoire ? demanda Sthène.

- Elle flétrit en moi tout abaudissement, répondit le duc.

- Courage, messire ! courage ! Mettez-vous donc en selle que nous allions promener. " (p. 14)

- Toujours l’histoire ? Héros survivant dans une époque posthéroïque, seul à prendre au sérieux comme personne et au pied de la lettre le signifiant bataille, non seulement refusant que " La bataille " se pluralise et se diversifie, mais ramenant à l’éternité d’un seul et même champ atroce toutes les batailles, en une seule valant pour toutes, en tant que toutes nous rappellent notre néant, il surgit, en selle, du fond du commencement de l’histoire, pour livrer ce dernier combat à l’université, seul à ignorer le pas qu’a fait l’histoire entre 1805 et 1806, entre Trafalgar et Iéna.

Seul ? Bien sûr que non, il n’est pas seul, et c’est ici que le bats blesse ... et que le partage du monde s’effectue, selon que la passion de l’ignorance se trouve compatible avec l’invention du savoir ou que, au contraire, elle se fait le support de son rejet.

Or, si notre rire tourne court, c’est parce que nous apercevons que nous avons été dévoyés: nous avons ri, bêtement et de bon cœur, d’un parfum de ruse, ruse connue de cancre cherchant à apitoyer l’examinateur, à le mener, c’est le cas de le dire, en bateau, et soudain c’est nous, rieurs, qui sommes désarçonnés, au passage de celui-là qui, sans que nous l’ayions soupçonné, se prend peut-être justement pour Napoléon le Grand, vu par Hegel et peint par Kojève, et devant qui il ne nous reste plus qu’à nous incliner pour saluer l’Histoire qui se clôt sur elle-même, Napoléon à Trafalgar, quelques mois avant le triomphe d’Iéna, où Kojève le saisira chez Hegel pour l’immortaliser comme incarnation de la fin de l’Histoire. Alors, cela signifie-t-il que nous sommes coupables en proportion de ce que nous savions, sans le savoir ou pire, de ce que nous ne savions pas ?

C’est ici que cette bonne histoire subit, du fait qu’elle a lieu entre deux qui ne sont pas n’importe qui, sa transformation décisive, qui en relance la portée, jusqu’à la subvertir. Dans cet apologue qui est, mine de rien, un apologue extrêmement sérieux, nous voyons, dans un premier temps, Queneau répondre à Lacan, sans doute, mais à côté. Il finasse mais aussi, indirectement, il lui résume où lui-même en est, et lui livre les conséquences qu’il a tirées, lui, de l’enseignement de Kojève: l’histoire la plus longue, l’histoire même en tant qu’Histoire avec un grand H est passée à la petite histoire, à la bonne histoire, et elle est bien bonne, en effet. Le moment où une bonne partie de l’histoire de l’humanité vire au "joke" privé fait vibrer le temps tout entier, la mesure de l’histoire qui n’est plus. Mais de quelle nature est ce rire qu’il veut avec lui partager ou lui extorquer, sinon moqueur à l’endroit du fou, ou de ce couple pathétique que forment le fou et l’examinateur ?

Quand l’histoire nous fait-elle rire, en effet ? Nous avons ri du décalage loufoque, de la distorsion, du malentendu radical qui se creuse entre les protagonistes. Nous étions au spectacle comme devant Auguste et Loyal qui, par l’enchaînement de leurs questions et réponses aussi disjointes que répétées et discordantes, nous entraînent dans cette zone où le non-sens triomphe.

Qu’est-ce qui nous autorisait alors à rire ? Précisément cela, notre indécrottable certitude d’être innocents, au spectacle du monde, au cirque. Et l’inversion de la temporalité qui se produit, ce "raptus", ce passage brutal du comique au tragique, là où nous sommes plutôt habitués au contraire, c’est-à-dire à l’émergence des traits d’esprit dans un contexte désespéré, comme c’est le cas des histoires juives par exemple, est la signature de la souffrance dans laquelle, véritable lettre, se trouve cette bonne histoire, en attente d’être passée au filtre de la psychanalyse pour se faire "Witz" freudien, fil tramé dans la communauté d’école que forment ses élèves.

Avec la chute, la pointe, le trait d’esprit révèle combien son essence diffère du comique. Ce pourrait bien soudain n’être plus drôle du tout, pas plus drôle pour Lacan que la fameuse réflexion de Peitijean sur la boîte de sardines, qu’il voyait mais qui ne le voyait pas. Il y a un effet boîte de sardines qui rythme cet échange, en effet: Lacan ne s’est pas vu demander à Queneau de lui raconter précisément cette histoire-là, qui illustre la divergence de leurs options fondamentales, ou s’il s’est vu, il ne nous l’a pas dit. La tendance ici devient personnelle, elle l’a d’ailleurs toujours été, mais nous ne le savions pas, et innocemment, indûment, nous riions. L’après-coup, signature de la temporalité freudienne, est là, qui nous laisse interdits.

Fini de rire, donc, pour un temps. Nous avons ri, peut-être, mais mal ri. Comment nous en remettre ? Il y a donc une temporalité du bien rire.

Lacan n’a pas donné pour rien à cet apologue orienté par sa pointe valeur de paradigme du mot d’esprit de l’âge post-analytique. Comment rit-on, à l’âge post-analytique ? C’est une vraie question. Je dirai que nous rions en un troisième temps, qui est celui du "Séminaire V", tel qu’il nous parvient aujourd’hui, "Witz" lui-même d’être un enseignement des années cinquante, alors que nous allons passer le siècle, "Witz" nous provoquant à réinventer aujourd’hui son actualité, en prenant en écharpe tout ce qui s’est accumulé de textes entre sa profération par Lacan et son édition aujourd’hui. C’est aujourd’hui que nous rions devant le spectacle, en différé, de Lacan demandant à Queneau de lui en raconter une bien bonne, et de Queneau lui en concoctant une bien spécialement pour lui et la lui servant, patelin, Queneau qui n’avait pas, dit-on, Lacan tellement à la bonne, le supposant sans doute faux ami de l’inconscient, puisque sachant qu’il n’y en avait pas de vrai.

Nous rions, alors, mais c’est plutôt de voir Queneau pris à son insu et déplacé ailleurs que là où il croyait prendre, attrapé dans les filets du travail que Lacan effectue sur le texte même de l’histoire, pour la tisser dans la trame de la vérité au sens de la psychanalyse, transmissible avec cette histoire qui authentifie, du coup, la naissance du "Witz" dans le champ lacanien. Refus de la dérision, du cynisme, de la moquerie, travail au ras des pâquerettes, bleues s’il s’en trouve - pourquoi pas ? -, et du signifiant pour libérer la charge agressive et en impasse liée à toute confrontation - du candidat et de l’examinateur, de Lacan et de Queneau, de la littérature et de la psychanalyse, etc. -, non pas n’importe comment mais en l’orientant vers le tiers, l’autre qui a sa part dans l’histoire, puisqu’il se trouve, toujours, dans le même bateau.

Bien sûr, cela, l’examinateur l’avait oublié. Ce "Witz" produit donc des changements de discours qui nous montrent que l’imbécile n’est pas toujours où on croit et surtout qu’il ne saurait être, une fois pour toutes, à sa place. Prologue à l’établissement des schémas des discours ...

Ainsi Lacan nous fait-il passer du rire au dire. Par quelle opération?

Le dire de Lacan, ici, est le fruit de sa lecture du texte même que lui livre Queneau. Dire, ici, équivaut à lire, à lire tout ce qu’il y a à lire, c’est-à-dire à lire aussi le texte qui se profile sous le texte de la bonne histoire. Travail de Titan qui prend sur son dos toute l’histoire, la grande, et ses avatars en petites histoires, qui maintient que le lien entre le texte et ses lecteurs est un lien de savoir, d’invention de savoir, liée à la supposition du savoir inconscient. Savoir ouvert, conçu sous la forme du séminaire public, où l’écrit retrouve sa place la plus efficace: résidu, opérateur de la transmission entre les générations qui, comme Socrate, sont mortelles, aux textes près, dans lesquels chacun de nous est amené à jouer son propre personnage et à en répondre.

Lacan, loin de se laisser débarquer, - comme le candidat de l’histoire, il ne se démonte pas - embarque Queneau dans le bateau de la psychanalyse, au mi-dit de son époque qui est la leur. Au couple du travail et de la littérature, que Queneau produit dans son texte "Une histoire modèle", Lacan ajoute la pierre freudienne. " La littérature est la projection sur le plan imaginaire de l’activité réelle de l’homme ; le travail, la projection sur le plan réel de l’activité imaginaire de l’homme. Tous deux naissent ensemble. L’une désigne métaphoriquement le Paradis perdu et mesure le malheur de l’homme. L’autre professe vers le Paradis retrouvé et tente le bonheur de l’homme ", écrivait Queneau dans ce texte (p. 103, cité par Jean-Yves Pouilloux dans "Les fleurs bleues de Raymond Queneau", p. 160). Et l’autre encore, la troisième ? La troisième est la dernière-née. Littérature est-elle sa mère, et travail son père ? (Comme amour est fils d’expédient et de pauvreté.) Elle va, en tout cas, prendre à contre-pied ce binaire, et par la supposition d’un savoir inconscient, faire de l’inconscient le véritable travailleur et de littérature litturaterre. Le jeu avec les mots ne saurait ici se refermer sur un quelconque chef-d’œuvre. Le texte, dans la psychanalyse, c’est le programme, le formatage premier. Une fois celui-ci déchiffré, c’est-à-dire autrement chiffré, réécrit, mais surtout lu, c’est-à-dire énoncé et dit, le déchiffrage peut continuer, s’étendre en réseau, croître et se multiplier. On y aurait pris goût. CQFD.

Le "Witz" sous l’emblème duquel ont lieu ces soirées ne nous dispense pas de retourner aux sources du verbe lire qui fait de nous des lis d’une espèce particulière puisque tissant et filant, c’est-à-dire des lis du champ freudien. Les fleurs bleues, nous les aurons humées, goûtées, digérées, et séchées.