World Association of Psychoalanysis

 

Le regard de Freud

Nathalie Georges-Lambrichs

 

"Quand les remarques d'un orateur éveillaient son intérêt ou que lui-même essayait d'exprimer clairement un argument, il (Freud) levait la tête et regardait un point de l'espace avec une intensité et une concentration extrêmes, comme s'il voyait quelque chose à cet endroit. Cette tendance qu'avait Freud à voir ce qu'il pensait se reflète dans ses écrits. (...) nous pouvons dire à bon droit qu'il regardait d'abord et croyait ensuite, et non l'inverse." ("Minutes de la société psychanalytique de Vienne", Tome I, introduction de Hermann Nunberg, p. 21.)

Comme Freud, nous fixons un point, devant nous, le point où point l'esprit de la psychanalyse. Sur ce point, nous avons bâti une école, "in progress". Certes le discours courant court. Celui de l'analyste peut le croiser, en un point, il ne lui court pas après et ne le rattrape pas. Quand il le croise, ce qui est toujours contingent, le parlant devient analysant, en ignorance de cause.

La rencontre analytique se distingue, alors, de toutes les rencontres qui l'ont précédée en ceci qu'elle a l'ambition déclarée de constituer l'ensemble fermé de toutes les rencontres qui ont produit le sujet. L'école est le lieu où peut se déposer, s'évaluer, se mesurer cette ambition.

Pas moins, la rencontre analytique prétend être la première rencontre d'un autre type, généré par une modalité inédite du savoir. La psychanalyse, parce qu'elle opère dans cette zone où le sujet s'expose à découvrir ce qui organise pour lui la partition de ce qu'il faut bien nommer le bien et le mal, demeure une pratique dont la légitimité est subordonnée à ce qui peut s'en dire. Créer, recréer sans cesse les conditions nécessaires pour que ces dires puissent résonner et se répandre est la gageure que soutient l'école.

Les analystes, s'ils consentent, apparemment, à appeler un chat un chat, n'en oublient pas pour autant que ce chat ne garantit rien d'autre que les conditions de l'effectuation de la parole, en tant que seule cette parole traite et retraite la jouissance en la liant. C'est une ambition folle, sans doute, qui est un autre nom de l'esprit. Ce "Witz" s'accomplit en chacun de nous.

Hugo, en faisant tourner les tables à Jersey, ne posait pas la question "esprit es-tu là ?", mais s'adressait directement à l'esprit par la question "qui es-tu ?". Il n'était jamais déçu par les personnages ou les entités qui se succédaient aux séances, morts ou vifs et avides de poursuivre le dialogue avec lui. Napoléon III soi-même se présenta, en proie à un cauchemar, et sachant déjà qu'à son réveil il serait frappé d'amnésie. La critique prit son tour, relançant Hugo dans ses oeuvres.

La psychanalyse n'a pas chassé ces esprits-là, plutôt a-t-elle tenté de les cantonner au divan. L'esprit de la psychanalyse, lui, court toujours, et à ce saint-là, nous n'avons de cesse de lui mettre du sel sur la queue.