World Association of Psychoalanysis

 

Petit exercice de lecture exposée

Nathalie Georges-Lambrichs

 

La lecture — et les comptes-rendus auxquels nos publications nous invitent — est, avec l’exposé de cas et l’avancée sur un point de doctrine, l’un des modes de la conversation dans notre communauté de travail. Un texte récent d’Alain Badiou sur la poésie, intitulé "Qu’est-ce qu’un poème, et qu’en pense la philosophie ?", qui fait partie de son "Petit manuel d’inesthétique" (Paris, Seuil 1998), interroge le statut de la poésie en notre temps. Or, il me semble que, sinon l’essence de la poésie, du moins sa fonction mérite d’être reconsidérée avec la psychanalyse, celle-ci consistant non seulement en un point de doctrine, mais aussi en l’expérience offerte à quiconque peut vouloir mettre à contribution la parole, dans le dispositif freudien qui comporte un dit psychanalyste, pour "traiter avec" l’intraitable de la jouissance sexuelle.

La poésie est "la première parole": cette formule de Claude-Michel Cluny se répète à l’envi au dos de chaque volume de la collection "Orphée", collection de poésie qu’il dirige aux éditions de la Différence. Or, n’est-ce pas le statut de cette "première parole" que le psychanalyste remet toujours sur le métier ?

Dans son allocution prononcée à Francfort quand lui fut remis le prix Gœthe, Freud, montrant combien selon lui "le grand homme" avait devancé les découvertes de la psychanalyse, se plut à imaginer que Gœthe, s’il avait été son contemporain, ne se serait pas montré hostile à celle-ci, bien qu’elle n’ait d’autre but, lorsqu’elle s’intéresse aux œuvres d’un artiste, que de rapprocher celui-ci des autres hommes, allant à rebours du culte qui lui est spontanément voué. Freud voulait penser que Gœthe aurait été au-dessus de cela, qu’il ne se fût pas abaissé à se sentir ... rabaissé par la démarche pour s’en indigner, bref, qu’il aurait été de son côté pour questionner les racines du culte du Père mort. Freud ne voyait pas que la vénération, et son envers de haine tue, fût le seul amour susceptible de cimenter une communauté humaine, même s’il nous a laissé sur sa question de ce que veut la femme... Son pari, qui était celui de la psychanalyse, implique que l’on s’efforce donc de répondre à cette question. Ici, il se peut que le psychanalyste ait à marcher doucement, s’il marche sur les rêves du poète (ce que D. H. Lawrence pensait, lui qui accueillit l’invention freudienne dans un sarcastique pamphlet).

 

Du meilleur au pire, sans retour ...

Freud nous a d’ailleurs aussi laissés sur une énigme, à la fin de cette allocution, au point où il "ne peut s’empêcher", nous dit-il, de citer ce que Gœthe dit par la bouche de Méphisto, et dont il a fait l’envoi de son texte:

"Le meilleur de ce que tu sais

Tu ne saurais, pourtant, le dire aux écoliers."

 

Faust lui-même, parlant avec son valet avant de pactiser avec le diable, ne lui disait-il pas: "On use de ce qu’on ne sait point, et ce qu’on sait, on n’en peut faire aucun usage" ?

Cet aphorisme du diable n’en semble que plus une merveille d’ironie psychanalytique... Comment donc l’entendre aujourd’hui dans notre champ ? Faust pourrait-il dire ce meilleur aujourd’hui, et à qui d’autre qu’à un psychanalyste, s’il voulait, dans "l’océan d’erreurs" dont il se plaint, s’orienter au lieu de se complaire ? Cette adresse de Méphisto vise-t-elle ce qui serait l’impuissance propre de Faust, son impuissance névrotique, ou bien, au-delà de lui, un impossible à dire, de toute éternité ? Car on ne saurait régler la question de l’indicible, de l’ineffable avec l’axiome du mi-dire de la vérité, sans se contenter alors, dans l’inertie d’un hors sens cultivé, de mettre, plus ou moins secrètement, la parole au défi de prouver son efficace, sans y laisser servir son être, il s’en faut.

Cet impossible se serait-il, depuis lors, déplacé ? Si le meilleur est par principe toujours impossible à dire, cela signifie-t-il que dit, il cesserait d’être le meilleur ? Si tel est le cas, alors il ne nous reste qu’à nous accommoder du pire, ou mieux, à accommoder ce pire comme un reste, sans oublier que tel était bien le pari de "L’interprétation des rêves", comme en atteste le distique de Virgile mis par Freud en exergue. Quant au meilleur, gageons que pour un psychanalyste comme pour tout un chacun, il reste, au moins, l’ennemi du bien — ce dernier n’étant d’ailleurs pas un ami.

La psychanalyse tend donc à subvertir l’opposition qu’implique le culte du grand homme entre la noble exception, le meilleur, et le vulgaire troupeau, le pire, par son abord obstiné du cas singulier. Un par un. En même temps, c’est bien devant le pire qu’elle entend ne pas reculer, qui est pour elle l’au-delà du père, c’est-à-dire ce point où le réel a surmonté le symbolique et où aucun barrage contre le Pacifique n’abolira les marées.

En un sens, c’est là sa folie, sans doute, à l’ère dite des grandes masses humaines, mais humaine folie, précisément, à laquelle le rigoureux concept de discours donne les lois de son développement raisonné.

 

... mais pas sans les discours

Les discours en effet, dont Lacan nous a donné les mathèmes, permettent de concevoir non pas une "organisation" de la masse ou dans la masse, mais une circulation raisonnée de la parole entre ceux qui la font, impliquant chacun dans son dire. Le discours est le nom de ce qui ne peut se dire, sans doute, mais dont les effets ne cessent pas de se produire, demeurant dans l’attente d’être enregistrés, travaillés et réveillés. Les discours qui disposent quatre places et articulent quatre termes, sont cette écriture invisible et mobile, déterminant la communauté analytique elle-même, sa projection, son dess(e)in.

Les discours, dont celui de l’Analyste est un, arrachent la psychanalyse à ce qui aurait pu être autrement son isolement, voire son exclusion. Ils inscrivent la psychanalyse comme ce qu’elle est, pratique et doctrine connectées à d’autres qui, avec les mêmes matériaux, œuvrent différemment. Ces différences sont précisément articulées par les places et les termes desdits discours.

La visée explicite et réussie du parcours qu’effectue Alain Badiou est manifestement le nouage, au moyen de la philosophie, du couple du poème et du mathème, dont on est amené à penser que, sans cette opération, ils n’en finiraient pas de s’opposer en vain, ou pire, de dériver chacun de son côté, alors qu’ils sont, nous dit l’auteur, "l’un comme l’autre inscrits dans la forme générale d’une procédure de vérité" (p. 39).

Badiou a nommé la psychanalyse, dans le premier texte de ce volume intitulé "Art et philosophie", pour l’insérer dans ce qu’il appelle les trois "dispositions massives de la pensée" du XXème siècle, entre le marxisme et l’herméneutique allemande. Quant aux liens de la psychanalyse avec l’art, il tient qu’ils sont "absolument classiques", avec Freud comme avec Lacan.

Cette résorption de "la psychanalyse" dans "la pensée" est surprenante: la révolution freudienne découvrant l’inconscient en tant que fait de pensées, donnant à la pensée ce statut nouveau et scandaleux d’inconscient, s’est-elle donc, en bonne révolution, si bien effectuée que chaque chose serait revenue à sa place, comme si de rien n’était ? Et que dire de la "foule" à qui, comme Badiou avec Mallarmé le rappelle, s’adresse le poème ? Elle n’aurait rien, plus rien de freudien ?

La philosophie, certes, qui n’a pas d’autre visée que de "penser la pensée" (p. 35) est ici à son affaire, lorsqu’elle éclaire pour nous ce couple formidable du poème et du mathème et le saisit "dans l’opposition simple de l’image délectable et de l’idée pure" (p. 39). Le philosophe aiguise alors à bon escient le tranchant de ses concepts pour "se disjoindre", par "son incessant travail", de "ce qui lui ressemble et, par cette ressemblance, rompt son acte de pensée: la sophistique" (p. 35). Telle est la première étape, antique et classique, sur laquelle Alain Badiou entend se repérer, pour en dégager la perspective moderne.

"L’opposition dans la langue de la transparence du mathème à l’obscurité métaphorique du poème nous pose, à nous modernes, de redoutables problèmes", avance-t-il alors (p. 35-36). C’est qu’en effet, tandis que "le poème moderne s’identifie lui-même comme pensée" (ce qui était impensable chez Platon) (p. 37), le mathème, lui, rencontre des apories. "En même temps que le poème advient à la pensée poétique de la pensée qu’il est, le mathème s’organise autour d’un point de fuite où son réel est en impasse de toute reprise formalisante." ("Ibid.")

 

Dignité d’une clinique poétique

Or, comme Badiou y insiste, le poème et le mathème ont en commun d’être des procédures de vérité. Quelle est donc cette vérité ? Lacan n’est ici convoqué que "pour son aphorisme fameux": "La vérité ne peut se dire "toute", elle ne peut que se mi-dire." (p. 41) Par conséquent, "une vérité bute sur le roc de sa propre singularité, et c’est là seulement que s’énonce, comme impuissance, qu’une vérité "existe"". Cette butée, Badiou propose de l’appeler l’"innommable propre de la vérité" ("ibid.") pour la poésie. Pour le mathème, cet innommable est autre, c’est "la consistance" qui justement, "atteste la théorie comme "pensée singulière"" (p. 43).

Le but de cette petite lecture de "Qu’est-ce qu’un poème..." n’est autre que de mesurer si sa butée à lui ne serait pas dans la non différenciation des catégories de l’impuissance et de l’impossible. À supposer un écart en ce point, un virage peut se prendre, toujours singulier, lui aussi, de l’impuissance comprise dans le concept d’innommable à l’impossible qui s’y trouve également, défini comme le réel tel que l’enserrent non seulement le poétique et le mathématique, mais encore le vide du sujet qu’ils produisent. Là où c’était, quelque chose qui s’écrit par convention "ensemble vide" et qui est foncteur d’à venir, aura à se redire et se relire encore, quelque chose qui en un sens équivaut à la voie qui aura été, en effet, empruntée, pour parvenir jusque-là. Et ce quelque chose aura nécessairement trait, pour une part, à l’impossible dont il provient. Non sans pouvoir viser "autre chose".

Nulle part plus que dans le poème la fonction de la lettre ne se fait plus prégnante. Il y a poème lorsque ce que Badiou appelle "l’infini langagier" se trouve tout à coup fixé en "fragments du cadastre" ou en toute autre parcelle arpentable que ce soit. Non seulement le "génie" de chaque langue singulière condense une vérité qui devient pour l’heure "la" vérité, mais, au-delà des énoncés, si sibyllins soient-ils, il cristallise la jouissance qui accompagne la vérité comme son ombre.

Ce "roc de la singularité" (p. 42) sur quoi achoppent les deux procédures de vérité que sont le poème et le mathème, n’est-ce pas qu’il marque l’entrée, retour à Platon y obligerait, du ou de la politique ? Pourtant, Badiou ici ne l’évoque que pour prier quiconque de s’abstenir de donner dans ce champ des leçons au poète... (p. 47)

Sans doute le poète n’a-t-il pas besoin de leçons, et sait-il ce que rappelait Jacques-Alain Miller en octobre 1994 dans son cours sur "L’orientation lacanienne (1)", à savoir d’une part, que "dans le mouvement même de désirer, il y a un mouvement contre le désir, que la défense fait partie du désir même" et, d’autre part, que "le plus-de-jouir est toujours vrai", que "le plus-de-jouir est ce que Lacan appelle la "jouissance nécessaire" chez le sujet, la jouissance qui ne cesse jamais de s’écrire". Mais ce savoir implique-t-il suspension ou dispense de jugement ?

Bataille (2), en 1933, définit d’ailleurs la poésie en termes économiques. Pour lui, elle est foncièrement dépense, c’est-à-dire "sacrifice" au sens de "création au moyen de la perte". Cette dépense symbolique si capitale, il est fréquent, note Bataille, que le poète l’effectue à ses dépens. Dans la mesure où, comme l’énonce encore Bataille dans ce texte, "la fonction de représentation engage la vie même de celui qui l’assume", et si "la dépense poétique cesse d’être symbolique pour le poète", la pertinence logique du discours de l’analyste comme capable de tamponner cet effet de retour tragique et sauvage sur le poète lui-même mérite d’être considérée. Surtout parce qu’aujourd’hui ... il existe !

Sans doute n’y a-t-il pas de juge en formation pour le poème, et toujours insupportable dictature à vouloir en dissiper le mystère, si ce n’est qu’en chacun de nous demeure un poète, sans doute - les rêves d’or et de hasard de l’inconscient obligent -, doublé d’un juge dont la prose, si poétique soit-elle, renverra au premier son message sous une forme inversée. Sans doute peut-il y avoir là aussi "butée", impossibilité de "recycler" le message et choix forcé de chiffrer encore et encore l’insensé pour lui faire rendre raison et "réson". Mais cette butée-là, il me semble qu’elle nous autorise à approcher le poète sous l’angle de la clinique, non pas pour le réduire - même si ce fantasme, inventé pour Rilke par Lou Salomé, a la vie dure -, mais pour qu’il nous enseigne à quel joint de lalangue la jouissance en jeu produit cette butée. Approcher ce point, dans chaque cas, ce point plus ou moins voilé par ce que peuvent représenter, pour le poète, non seulement la parole mais la pratique de l’écriture qui s’y articule toujours de façon singulière, n’est-ce pas, justement, lire, lire et dire et relancer ainsi la conversation, toujours oblique, sur le réel. La conversation ne naît-elle pas dans cet appel qui gît au cœur du jugement ?

La conversation à laquelle nous invitent ce juge - il est peut-être la doublure du bouffon du "Prologue" de "Faust" - et ce poète, peut être, pour chacun(e), un moyen de se dire à plusieurs où il ou elle en est avec la cause de son désir, qui cause et qui tait, selon une pulsation dont il ne cesse d’apprendre qu’il ne peut se passer pour s’en servir.

"Une époque sait, d’office, l’existence du poète", rappelle Badiou, citant Mallarmé ("op. cit.", p. 58). Après le faune mallarméen, frère de lait de la psychanalyse, dont Badiou énonce, dans "Philosophie du faune", à quelles tentations il demeure exposé, le faune ét(h)ique de Lacan me semblait et me semble encore pas si classique, et je l’entends nous appeler, doucement mais fermement, à traiter chacun les échos des voix qui lui parviennent, non sans s’interroger toujours: et à quelle fin ? Le poète, aujourd’hui, n’est-ce pas l’inconscient, et ça ne pense-t-il pas, là, comme Bataille l’écrivait, c’est-à-dire en sachant que si le sens fuit, la lettre vous parvient toujours ?

Le court-circuit bataillien de la pensée, de l’écriture, d’une femme et de sa robe, fait partie, qu’on le veuille ou non, d’une époque marquée par la psychanalyse, et toutes les pages qui s’écrivent, depuis, autrement, n’est-il pas nécessaire que nous les lisions avec tous ceux qui, qu’ils le sachent ou non, en participent, ne serait-ce que pour, ce circuit, l’établir dans sa singulière cohérence et sa logique transmissible ?

 


1. Miller (J.-A.), "Le vrai, le faux et le reste", "La Cause freudienne", n° 28, Paris, Seuil, 1994, p. 13.

2. Bataille (G.), "La notion de dépense", "La critique sociale", n° 7, janvier 1933, réimpression avec un prologue de Boris Souvarine, Paris, éditions de la Différence, 1983.

 

Références bibliographiques majeures

Lacan (J.): "Radiophonie", "Scilicet", n° 2/3, Paris, Seuil, 1970 - "Le Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse", Paris, Seuil - "Télévision", Paris, Seuil, 1974.

Miller (J.-A.), "La fuite du sens", 1976, Paris.

Laurent (É.), "Conférence du 10 mars 1999", cours de Jacques-Alain Miller, inédit.

Gœthe (J. W.), "Faust", traduction de Gérard de Nerval, Paris, éditions Garnier.

Bataille (G.), "L’expérience intérieure" et "Le coupable", Paris, Gallimard