World Association of Psychoalanysis

 

L’homme aux cent mille cheveux

Jean-Louis Gault

 

L'an dernier à "La Conversation d'Arcachon", ce fut le cil, cette année ce sera le cheveu. Cette place des phanères dans notre clinique trouve sa justification dans l'interprétation du phallus que Lacan a donnée. Il a rangé cet élément caduc dans la série des phanères, comme Jacques-Alain Miller l'avait souligné. Le phallus est un phanère et réciproquement le phanère - le cil, le cheveu - est susceptible de prendre la signification du phallus.

Un homme se plaint de calvitie. Il s'était adressé à l'analyste dans un moment de grand désarroi subjectif. Au cours de la dizaine d'années qui avaient précédé, son état s'était progressivement dégradé. Les obstacles surgirent dès le début de sa vie professionnelle d'ingénieur. Il s'ennuyait, et découvrait que fondamentalement il n'était pas fait pour ce métier. Une exigence subjective à laquelle il lui semblait devoir faire droit, s'imposait à lui. Il était musicien et il devait répondre à cet appel. Il abandonna donc la carrière toute tracée du technicien, pour l'existence plus précaire de l'artiste.

Au moment où il consulte, à l'âge de trente-cinq ans, il a une existence de misère. Il court après de maigres cachets, de plus en plus rares, et il est réduit à vivre d'un revenu minimum d'insertion. Pourtant ce qui motive le grand désordre du sujet est d'une autre nature. Il a aimé une femme avec laquelle il a eu une liaison pendant deux ans. Au départ, elle était liée à un autre homme et cette situation s'était maintenue pendant tout un temps, alors que lui-même devenait l'amant de cette femme. Nos trois protagonistes faisaient partie de la même petite formation orchestrale dont la femme occupait le poste de chanteuse. Tant qu'il eut la place du deuxième homme dans la vie de cette femme, notre patient put en jouir sans dommage. Un jour, comme il l'avait souhaité, il devint le seul élu. Il choisit de vivre avec elle, en toute légitimité, alors les premiers troubles apparurent. D'abord une anxiété diffuse, puis un abattement progressif, et soudain il se mit à perdre ses cheveux par poignées entières. Comme cet état persistait et s'aggravait, il en vint à conclure que c'était cette femme qui en était la cause. Il faisait cette interprétation: cette femme qu'il aimait, et qu'il désirait, avec qui il avait plaisir à vivre, et qui le lui rendait bien, représentait pour sa personne un danger. Il décida de la quitter, et de voir un médecin. Il put constater aussitôt l'amélioration de son état, et l'arrêt de la chute des cheveux. Pourtant il restait marqué par l'épreuve et souhaitait rencontrer un analyste.

Au début, il n'avait pas parlé de la calvitie. Il en fit mention à l'occasion d'un épisode de chute des cheveux qui survint au cours de l'analyse. Il menait l'existence aléatoire d'un artiste intermittent et avait rejoint un petit orchestre. C'est alors qu'il eut à vivre un douloureux conflit intérieur. Un des musiciens l'avait terrorisé en voulant le faire boire. Il aurait dû abandonner ces mauvaises fréquentations, pourtant il avait choisi de rester au sein du groupe par amour de la musique.

Cette décision qui allait contre son désir profond, le laissait meurtri. Il en constata l'effet néfaste sur son corps. Il se mit à nouveau à perdre ses cheveux, par centaines chaque jour.

C'est à ce moment qu'il commença à livrer sa théorie de la calvitie. Depuis un certain temps, il s'était penché sur le phénomène et avait entrepris d'en trouver l'explication. Il menait cette réflexion avec méthode et consignait régulièrement sur un cahier le fruit de ses cogitations ou le résultat de ses recherches.

Il a une conception univoque du trouble. Il perd ses cheveux quand il n'est plus lui-même, c'est-à-dire quand il fait quelque chose qui n'est pas conforme avec son véritable désir. Pour utiliser l'une de ses formules, c'est quand il n'est pas "entier" que les cheveux tombent.

Il se souvient qu'il ne s'en était pas lui-même rendu compte, ce sont des amis qui lui en avaient fait la remarque. Ils avaient constaté la présence de cheveux en abondance dans le bac à douche après son passage. Il avait alors comparé des photos et avait noté une calvitie naissante. Il avait consulté un acupuncteur qui lui en avait expliqué le mécanisme, les cheveux meurent mais ne tombent que trois mois plus tard. Lui, avait noté que les choses se passaient différemment dans son cas. Il perdait ses cheveux instantanément. Quand il ne faisait pas ce qui correspondait à ses désirs, quand il obéissait au désir des autres, ou à des conventions, il en ressentait l'effet au niveau des cheveux.

Il connaît bien sûr l'expression "se faire des cheveux" ou "se faire des cheveux blancs", mais il ne s'agit pas de cela. Ce qui lui arrive se situe au niveau du cheveu lui-même. Il a consulté plusieurs encyclopédies, et a découvert quelque chose d'intéressant dans l'anatomie du système pileux. Il a noté qu'à la base de chaque cheveu, il y a un muscle arrecteur, dont la contraction fait se redresser le cheveu. Dans son cahier, il a reproduit le schéma qui montre comment le cheveu se redresse quand le muscle se contracte. Il ajoute qu'un adulte jeune possède ainsi cent à cent cinquante mille cheveux, et donc autant de muscles arrecteurs sur le crâne.

Quand tous ces muscles se contractent, les cheveux se dressent sur la tête. C'est ce qu'il ressentait. Un grand frisson lui parcourait la surface du crâne d'avant en arrière et il perdait ses cheveux. Il explique: "C'est ce qui se produisait quand je ne faisais pas ce qui correspondait à ce qui était vraiment moi, et à ce qui était mon chemin de vie".

Il a lu qu'il y avait l'expression "faire se dresser les cheveux sur la tête". C'est ce qui est provoqué par l'effroi et c'est exactement ce qu'il éprouvait. Il y a encore une autre expression qu'il a relevée. "A tous crins". Par exemple, un "homme à tous crins", c'est un homme entier. Quand il ne voulait pas s'écarter de son chemin de vie, c'était pour rester entier. A l’inverse, quand il perdait ses cheveux, c'était qu'il n'était pas entier, ceci parce qu'il faisait quelque chose qu'il ne voulait pas vraiment.

Certes, quand le cheveu se dresse, il sort légèrement de son logement, mais il ne tombe pas. Pour qu'il tombe, il faut que l'action se répète. Ici, lui sont revenues ses connaissances en mécanique. On n'arrive pas en une seule fois à avoir raison d'un écrou fortement serré. Pour réussir à en venir à bout, il est préférable de procéder par petits efforts successifs avec une clé à chocs. C'est ce qui se passe au niveau du cheveu. La répétition des contractions finit par le faire chuter. L'arrachement des cheveux se produit quand les muscles arrecteurs sont excités de façon prolongée.

Il a vérifié cette hypothèse. Il lui est arrivé de sentir ses cheveux se dresser sur la tête d'une façon intense, mais ponctuelle. A la suite de cette situation qui n'a duré qu'un instant, il n'a pas perdu de cheveu. Par contre, dans des circonstances où il s'était laissé entraîner contre son gré - comme celle de l'orchestre -, il avait eu la sensation de cheveux hérissés sur la tête pendant plusieurs semaines. Cette grande tension était douloureuse, la nuit le cuir chevelu lui brûlait, et il percevait que les muscles arrecteurs se tétanisaient. Alors, les cheveux étaient tombés par poignées. Dès qu'il eut décidé de quitter les musiciens avec lesquels il jouait à contre coeur, il cessa de perdre ses cheveux. Il n'avait plus cette sensation de hérissement sur le sommet du crâne. De nouveau il se sentait entier.

Éprouve face à l'énigme du désir de l'Autre et à sa volonté de jouissance, en donnant corps à cette angoisse. Il s'appareille d'un système pileux que supportent cent mille muscles arrecteurs, pour localiser à la surface du crâne, le frisson qui l'envahit alors. Il a ainsi élaboré le complexe du cheveu: avec ses cheveux dressés sur la tête, il est l'homme épouvanté face au gouffre de la forclusion de la signification phallique. L'organe pileux se dresse alors comme un point d'arrêt, et devient le "gnomon" qui lui désigne à toute heure le point de vérité de son désir.