World Association of Psychoalanysis

 

Un partenaire exclusif, le délire

Fabien Grasser

 

"Il aime son délire comme lui-même", nous dit Freud, ce que Lacan
reprend à partir de sa lecture de Schreber nous disant, lui: "Il y a là
une affection, un attachement, une présentification essentielle ... qui
est que le délirant, le psychotique tient à son délire comme à quelque
chose qui est lui-même." (Lacan, "Le Séminaire III", p. 245.) Nous
savons par la clinique à quel point ce qu'il qualifie là de mystère est
un obstacle parfois insurmontable dans la thérapeutique des psychoses.
Le sujet réussit-il à se distancier quelque peu de son délire par une
identification, par une métaphore délirante, par une suppléance
sinthommale, toujours il y est rappelé dans un glissement insidieux,
dans une redécompensation, dans une alternance des troubles de l'humeur.
C'est pour ainsi dire une condition d'existence, de consistance sans
laquelle le sujet ne se résout pas toujours à vivre. Il y tient comme à
la prunelle de ses yeux, comme à un partenaire auquel il voue sa passion
et tout son être.

Trois cas tout à fait différents vont me permettre de tenter de cerner
la consistance du délire à partir de ce que le sujet psychotique révèle
de sa position délirante d'objet, soit son seul mode d'être, son seul
ancrage, qui pousse certains de ces sujets à préférer parfois la mort à
la perte de leur délire. C'est la position de l'aimé, de l'objet aimé
qui s'oppose à celle de l'amant. Lacan a cerné là les conditions du
"pousse à la femme", conditions du non-abandon de l'Autre, cet Autre qui
n'aime ce sujet que pour jouir de sa place d'objet. Cela évoque,
évidemment, ce que Freud a décrit comme le produit de la surestimation,
de l'idéalisation de l'objet, qui peut aller jusqu'au sacrifice du moi.
Mais ici, dans la psychose, il s'agit de la seule, de l'unique position
possible, déterminée dès le début du rapport à l'Autre maternel.

Une jeune femme schizophrène, de religion musulmane ne cesse de crier
"Je l'aime", "j'ai des envies, je suis enceinte, ne m’empêchez pas de le
nourrir, vous êtes des assassins". En même temps, elle dit se
reconnaître dans le corps des autres. Elle tente d'imposer l'acte sexuel
à toute forme d'homme qui passe devant elle, et a déjà réalisé
quelquefois son délire par la procréation. C'est ce qu'elle appelle "la
magie de l'amour". Ça lui impose de convertir le monde à l'Islam. En
fait, lorsqu'elle délire, tout est bon pour qu'elle ait un enfant de
Dieu, pas du Dieu de tous mais d'un Dieu Autre qu'elle ne peut pas
identifier dans les effets de son envahissement. Son objet d'amour,
c'est cet enfant, non pas celui qu'elle peut avoir mais celui auquel
elle aspire. Elle l'aime plus que tout, il est sa condition d'existence,
elle est prête à le défendre à tout prix.

"Si je ne peux pas avoir d'enfant, si je ne peux pas être père, c'est un
échec absolu", me dit cet homme informaticien de bonne tradition
catholique. Il est sorti depuis déjà longtemps du délire qui l'avait
mené à chercher des traitements à la stérilité de son épouse, dans des
pays du tiers-monde de tradition magique. En fait, à lui aussi, il faut
un "petit même", et malgré des énoncés pleins de respect, il ne peut
s’empêcher de réduire toujours plus son épouse à une mécanique
procréatrice enrayée. Souvent triste, mélancoliforme, il est parfois
persécuté, jaloux de cette épouse dont le métier de sage-femme donne
accès à des enfants sans besoin de lui. Toute l'évolution de sa psychose
tient à la stérilité de sa femme, mais aussi à celle de son jeune frère.
Elle s'est déclenchée lors de la rencontre d'un collègue de travail,
probablement psychotique, qui l'avait prévenu de ne jamais se baisser
s'il ne voulait risquer de se faire sodomiser. Il eut peu après un
retour hallucinatoire qui s'imposait devant tout objet ayant un lien à
son épouse. Face à l'objet, il entendait le complément de phrase
désignant son origine ou sa propriétaire: "de l'enculée." Il avait
tenté aussi de trouver le traitement magique qui aurait pu traiter la
maladie de Hodgkin de son petit frère, petit frère qu'il avait perdu dès
sa naissance, dit-il, perdant en même temps l'affection de sa mère.
Depuis, il s'est destitué de sa place d'aîné, de chef de famille. Son
frère lui donne des ordres et l'a fait hospitaliser contre son gré. Mais
ce frère ne peut pas avoir d'enfant non plus, il en endosse la
responsabilité face à son idéal de descendance.

Enfin, j'évoquerai Kaïss, personnage de la tradition bédouine, beau
jeune homme et brillant poète plein d'avenir, qui contre la loi de ses
pères ne cesse de chanter l'objet de son amour. Son amante l'avertit et
le supplie de ne pas empêcher ainsi leur union. Elle en mourra, exclue
de cet amour séparé de son objet. Il s'enfoncera toujours plus dans les
abîmes de son soliloque pour en mourir aussi. C'est l'histoire du
"Majnun, le fou de Leilah"*, poésie d'origine ante-islamique transmise
par la tradition Bédouine. Kaïss aime son amour comme lui-même. Cet
amour a la structure d'un délire.

Ces cas cliniques et la mémoire d'un tel poème, mettent en évidence à
quel point le psychotique n'a pour partenaire qu'un délire exclusif. Il
le sépare des autres, il s'oppose à l'ordre du Nom-du-Père, à sa
signification d'imposture car universelle. Il s'oppose à la duperie de
l'essence divine de l'amour. Il en résulte un paradoxe, comme le dit
Lacan dans le "Séminaire III", celui de la transformation de l'amour du
sujet pour l'Autre absolu en un amour possible mais mort, où la
consistance du sujet se réduit à son délire. Il ne reste plus pour lui
que la forme de la parole, son ombre constituée du signifiant pur, hors
sens, et sans âmes, assassinées qu'elles sont comme chez Schreber. C'est
là, nous dit Lacan, que le psychosé trouve son suprême amour.

Qu'il s'agisse du cas de "l'amoureuse folle" qui ne localise pas
l'origine de cette jouissance qui l'envahit comme objet, et qui voit la
consistance de son être en toute forme d'autre (bébé, homme, autre en
lequel elle se voit...), soit dans le "foisonnement imaginaire de modes
d'être qui sont autant de relations au petit autre que supporte un
certain mode du langage et de la parole" (Lacan, "Le Séminaire III") ;
qu'il s'agisse de cet homme dont l'état alterne entre la tristesse de
voir s'éloigner toujours plus la nécessité pour lui de la paternité, et
la bascule dans un délire qui tente d'y surseoir, lui permettant
d'envisager le traitement de l'obstacle à la réalisation de l'idéal que
l'Autre lui a indiqué comme seule position viable ; dans les deux cas,
donc, nous repérons à quel point ces sujets n'ont pas d'autre recours
que leur amour délirant. Amour mort, en effet, et nous remarquons à quel
point pour ces sujets nul petit autre n'existe, sinon comme des ombres
bâclées à la 6/4/2, qui à l'occasion n'ont le pouvoir que de supporter
le reflet de l'objet qu'ils sont pour l'Autre, soit le reflet de leur
propre être, donc du même. C'est l'amour possible du psychotique, mais
comme nous dit Lacan, là le sujet disparaît face à l'hétérogénéité de
l'Autre, cette fois avec un grand A, dont il ne peut être au mieux que
l'objet qui le complémente, s'opposant ainsi à toute castration
symbolique, avec pour prix les effets de retour dans le réel secondaires
à la forclusion du Nom-du-Père.

Mais dans ces deux cas comme dans le troisième, nous voyons à quel point
un amour, quelqu'il soit, est une condition d'existence. C'est un
héritage essentiel, avec ou sans Nom-du-Père, comme le démontrent par
opposition la position de l'enfant sauvage qui lui serait sans Autre, et
celle de l'autiste qui serait totalement confondu avec l'Autre.
L'interprétation première, celle de la mère, directement issue de son
désir, marque un amour premier qui permet une certitude d'existence dans
la position d'objet. Ce délire, en somme, est le témoin de cet amour
"originel".

"Le fou de Leilah", ce poème de la tradition bédouine chante un amour
dont l'objet n'est que l'amour. Son texte le met en scène au neuvième
siècle, à l'époque déjà musulmane. Au douzième siècle, Ibn Arabi,
Bistami, philosophes soufis, mais Averroès aussi, ne s'y trompent pas.
Ils ne négligent pas le Majnun. Ils diagnostiquent sa folie, mais le
traitent aussi comme un objet d'intérêt éthique voire politique. Il
représente un enjeu, au-delà du poème c'est le statut de l'amour qui est
visé en tant qu'il est toujours un point charnière dans l'histoire des
civilisations. Cette rencontre entre ce poème et le monothéisme de
l'islam représente-t-elle un carrefour tant sur le plan de la structure
que de la civilisation ?  Le choix de Kaïss est-il de préférer le pire
au père, l'exclusivité à l'universel ?

Le sujet psychotique se fait être à incarner l'objet qui ainsi ne manque
pas à la mère. Par là, il complémente cette mère, ce Dieu maternel qui
dépend de lui pour être Un et qui, comme la clinique nous l'apprend,
peut à tout instant revendiquer son unité, l'objet qui le fait Un, par
la haine ou l'amour dans le réel, ou encore se suffire et le laisser
tomber radicalement. Le sujet dépend d'abord de cet amour primordial, et
donc de cette symbolisation primordiale qui lui vient de la mère. S'il
fait le choix d'en rester là, il lui reste pour unique existence son
délire, hallucinatoire ou interprétatif, qu'il ne peut dès lors aimer
que comme lui-même. Il aime l'interprétation de cette "mère toute", ce
produit de son amour, il aime comme lui-même ce qui fait cette mère Une.
Refusant la "Père-Version", donc l'amour pour le père par tous, et par
la mère aussi, il choisit d'être l'objet exclusif de l'Autre, soit aussi
l'objet de son amour et la source de son délire exclusif.

 


* Miquel André, Majnun Layla: "L'amour fou", Paris, Sindbad, 1984, Actes Sud.