World Association of Psychoalanysis

 

L'intuition d'André Gide

Philippe Hellebois

 

Il est une oeuvre de Gide dont Lacan fait un éloge bref mais inattendu.
En effet, il se rapporte à Corydon, texte dans lequel Gide se livre à un
véritable plaidoyer de son propre mode de jouissance, l'homosexualité.
Ce n'est pas le courage qu'il fallut à Gide pour le publier en 1920 que
Lacan salue, mais plutôt « l'intuition qui (en) fait plus qu'un tract
mais un étonnant aperçu de la théorie de la libido (1) ».

Prenant indubitablement appui sur son propre cas, Gide le dépasse
pourtant en faisant preuve d'une surprenante intuition non pas tant de
l'inconscient, ce qui pour un écrivain n'est pas exceptionnel, mais du
réel pulsionnel.

Ce livre se présente sous la forme d'un dialogue non pas philosophique
mais quasi clinique entre le narrateur campé sous les traits d'un
représentant cultivé de la vox populi, un honnête homme et un certain
Corydon, au nom virgilien, médecin de son état, spécialiste de la cause
sexuelle et surtout uraniste décidé. Ce Corydon, sous lequel se
reconnaît évidemment Gide lui-même, n'a pas fait d'analyse mais a
néanmoins tiré quelque chose de son symptôme. Tout d'abord un savoir
dont il va être question plus loin mais aussi une « philosophie », ce
que nous appellerions plutôt une éthique. Philosophie inspirée selon lui
des propos de l'abbé Galiani à Mme d'Epinay: « L'important n'est pas de
guérir mais de vivre avec ses maux (2). » C'est en soi tout un programme
pour lequel comme on sait il faut bien souvent mobiliser les ressources
d'une cure. Cela dit, sans qu'il ne dise rien des moyens utilisés, son
aversion pour son propre cas, pour sa jouissance, lui est passée.

Venons-en maintenant à sa démonstration et à l'intuition qui l'oriente.
Corydon commence par considérer que l'homosexualité est aussi normale
que sa consoeur hétéro et comporte donc « tous les degrés, toutes les
nuances: du platonisme à la salacité, de l'abnégation au sadisme, de la
santé joyeuse à la morosité, de la simple expansion à tous les
raffinements du vice (3) ». Moyennant quoi il est absurde d'y voir une
pratique contre nature mais seulement contre coutume. « Je gage qu'avant
vingt ans, les mots: contre nature, antiphysique, etc., ne pourront
plus se faire prendre au sérieux. Je n'admets qu'une chose au monde pour
ne pas être naturelle: c'est l'oeuvre d'art. Tout le reste, bon gré,
mal gré, rentre dans la nature et, dès qu'on ne le regarde plus en
moraliste, c'est en naturaliste qu'il convient de le considérer (4). »
C'est armé de ce binaire nature-art, qu'il remplacera plus loin par
volupté-éducation, soit pour nous d'une opposition
jouissance-symbolique, qu'il fait un pas de plus pour poser que la
procréation ne se fait jamais que par raccroc. « Je prétends que, loin
d'être le seul 'naturel', l'acte de procréation, dans la nature, parmi
la plus déconcertante profusion, n'est le plus souvent qu'un raccroc
(5). »

Le deuxième dialogue est le plus intéressant de livrer son étonnant
aperçu de la théorie de la libido. Aperçu qu'il illustre de
considérations basées sur ce qu'il y a sans doute pour lui de plus réel,
soit le règne animal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ces animaux ne sont
convoqués que pour les besoins de la cause et ont décidément l'air
d'êtres parlants. Partant d'une théorie de l'amour proche de la Bruyère,
« l'amour est une invention tout humaine (et) dans la nature n'existe
pas (6) », il en arrive à considérer que « l'instinct universel de
reproduction précipitant irrésistiblement un sexe vers l'autre...
n'existe pas (7) ». Il avance encore ceci qui n'est pas pour nous sans
écho: « Ce n'est pas la fécondation que cherche l'animal, c'est
simplement la volupté. Il cherche la volupté - et trouve la fécondation
par raccroc (8). » Autrement dit, pour Gide, il n'y a pas de voix de la
nature organisant la rencontre sexuelle. Et même à prendre cette voix
dans son sens le plus métaphorique, il concède seulement ceci: « Elle
dit, à l'un comme à l'autre sexe: 'jouis'... (9) », ou encore: « Il
(l'acte de fécondation) reste une entreprise ardue. Deux éléments sont
là: mâle et femelle, qu'il s'agit de conjoindre ; et cela sans autre
argument que celui de la volupté. Mais pour obtenir la volupté, cette
conjonction des deux sexes n'est pas indispensable (10). »

Dans les deux derniers dialogues, Gide tend à perdre le fil d'être
irrésistiblement entraîné aux sophismes par sa plaidoirie. Il en vient
ainsi à soutenir des comparaisons douteuses entre homme et femme. Le
premier, du moins s'il est jeune, serait ainsi plus beau que la seconde
d'avoir besoin de moins d'ornements ! Ou encore, un homme ne pouvant se
contenter d'une seule femme, un amant est préférable à une maîtresse
pour assurer la paix des ménages ! Dans la même veine, il considère
aussi que « l'homosexualité dans l'un et l'autre sexe est plus
spontanée, plus naïve que l'hétérosexualité ». Histoire et amour grecs à
l'appui, il estime que « l'exaltation de la femme est l'indice d'un art
moins naturel, moins autochtone que les grandes époques d'art uraniste
». Considérations qui s'achèvent par cette sentence célèbre: « La
décadence d'Athènes commença lorsque les Grecs cessèrent de fréquenter
les gymnases (11). » Ces raisonnements bien tournés n'en restent
évidemment pas moins dérisoires. En effet, on ne voit pas pourquoi le
rapport au même serait plus réel que le rapport à l'autre. En bonne
logique lacanienne, on serait porté à soutenir le contraire.

Ceci étant, plutôt que de reprocher à Gide de ne pas être lacanien
jusqu'au bout et avant Lacan, mieux vaut se féliciter de le voir
apporter un peu d'eau à notre moulin. En effet, Gide met tout simplement
le doigt sur l'inexistence du rapport sexuel et la primauté de la
jouissance. Il est même tout prêt de dire que c'est de son fait (la
volupté) que le premier est impossible. S'il y a donc un impératif de
jouissance, il n'y a en revanche pas de rencontre programmée avec
l'autre sexe. Et il note aussi finement que cette rencontre ne se fait
jamais que par raccroc soit pour nous, sous les espèces du symptôme. Il
arrive à tout ceci grâce à ce que Lacan appelle une intuition, soit un
court-circuit, ici celui du langage dont il ne parle jamais comme tel.
Reste qu'à trop vouloir prouver il s'égare jusqu'à rêver que la
jouissance homosexuelle soit la bonne. Il est simplement dupe de son
fantasme, ce qui est excusable même si nous ne l'y suivrons pas.

Gide par contre ne pourrait qu'être d'accord avec ceci. C'est que comme
l'a montré Jacques-Alain Miller commentant "Encore", la jouissance qui
conviendrait au rapport sexuel n'existe pas (12). Moyennant quoi le
trait de perversion témoignant de la jouissance n'est pas contingent
mais structural et n'est donc pas le privilège d'un mode de jouissance
particulier. Ce qui est contingent, c'est la rencontre qui décidera du
choix du sujet. Gide serait même tellement de cet avis qu'on peut lui
laisser là-dessus le mot de la fin et conjuguer à sa façon le binaire
tuche-automaton: « ... je prétends que, dans la plupart des cas,
l'appétit qui se réveille en l'adolescent n'est pas d'une bien précise
exigence ; que la volupté lui sourit, de quelque sexe que soit la
créature qui la dispense, et qu'il est redevable de ses moeurs plutôt à
la leçon du dehors, qu'à la décision du désir ; ou si vous préférez, je
dis qu'il est rare que le désir se précise de lui-même et sans l'appui
de l'expérience (13). »

 



1 - Lacan (J.), « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir »,
"Écrits", p. 763.
2 - Gide (A.), "Corydon", Paris, Gallimard, 1925, p. 25.
3 - "Ibid.", p. 30.
4 - "Ibid.", p. 32
5 - "Ibid.", p. 45
6 - "Ibid.", p. 45
7 - "Ibid.", p. 45
8 - "Ibid.", p. 48
9 - "Ibid.", p. 59
10 - "Ibid.", p. 6511 - Gide (A.), "Corydon", Paris, Gallimard, 1925, p. 102
12 - Miller (J.-A.), « Le partenaire symptôme » (1997-98), Cours inédit,
séance du 19/11/97.
13 - Gide (A.), "Corydon", "op. cit.", p. 112.