World Association of Psychoalanysis

 

Une réponse de Lacan

Jean-Pierre Klotz

 

C'était à l'École Freudienne de Paris à la fin des années soixante-dix,
au milieu d'un Congrès. On appelait ainsi les journées d'études, qui se
passaient alors à la Maison de la Chimie, rue Saint-Dominique, quand
elles avaient lieu à Paris. On y pratiquait abondamment la communication
longue, lourde, savante, obscure. J'étais alors un jeune membre de
l'École, plein de respect pour ses aînés, et les méandres où il était
aisé de se perdre ne décourageaient pas ma veine discrètement exaltée.
J'évitais de me laisser doucher, je n'étais pas rebuté, car ce monde
coloré, parfois vociférant, était aussi celui qui permettait de croiser
et d'entendre le Docteur Lacan.

J'assistais chaque semaine au Séminaire, à la Faculté de Droit, rue
Saint-Jacques, où nous étions innombrables à nous presser dans
l'ancienne bibliothèque pour glaner ses paroles, lentes et rares à
l'époque, celle où il commençait de s'essayer à la démonstration de ses
noeuds. Et Lacan, c'etait ce qui faisait qu'on venait à l'École
Freudienne de Paris, malgré ces lourdeurs opaques.

Au milieu de ce Congrès, donc, devait avoir lieu une Assemblée Générale.
À l'EFP, elles étaient plutôt expédiées, entre deux séances de travail,
comme on dit entre deux portes. Cette fois, c'était dans un amphithéâtre
plutôt exigu, aux trois-quarts plein, où les présents ne semblaient
guère intéressés par les formalités en jeu. Mais y aller valait pour se
sentir de cette École, et c'était pour moi encore tout neuf.

J’étais à regarder les présents, n'écoutant les débats que d'une
oreille, quand soudain je m'éveillai: quelqu'un (je crois qu'il
s'appelait Pierre Kahn, c'était un membre de l'École jamais revu
depuis) interrogeait Lacan: "Comment définiriez-vous votre rapport à
Freud ?" La question était directe, surprenante, apparemment peu à sa
place, et j'ignorais comment elle était venue. Mais l'étonnement
jaillissait du simple fait qu'on la pose - cela n'allait-il pas de soi ?
Cela faisait-il vraiment question ? Pourquoi proférer de telles
évidences ? - et l'attente de la réponse se faisait d'autant plus vive
qu'un silence s'était fait, et que chacun était suspendu à ce que Lacan
allait dire.

Il prenait son temps, semblait méditer. Mais il finit par lâcher,
doucement: "Je définirai mon rapport à Freud comme de l'ordre du
transfert négatif." Et il s'arrêta, laissant son auditoire pantois, si
j'en juge par le silence qui s'en suivit, ma propre stupéfaction devant
l'inattendu de la formule, et l'effervescence mentale dans laquelle je
me trouvais pris.

Je n'ai aucun souvenir de la fin de cette Assemblée, la seule de la
vieille École (mise à part la dernière avant la Dissolution) qui me soit
restée en mémoire. La leçon de Lacan sur le transfert négatif, qu'il
avait lui-même défini comme "avoir à l'oeil" ce à quoi il s'applique,
par opposition à l'"avoir à la bonne" du transfert positif, je ne l'ai
jamais oubliée. Il avait Freud à l'oeil, il le surveillait pas à pas.
Voilà le positif, si je puis dire, du transfert négatif, qui demande
qu'on n'en méconnaisse pas systématiquement la dimension, comme il est
fait si souvent. Rien de plus répandu que le transfert négatif, il est
des moments où il envahit la scène tous les jours. Mais qui en parle,
sinon pour le dénier ? Et il n'y a dès lors plus aucun moyen de s'en
servir, sinon pour faire des dégâts.

Il ne suffit certes pas de ne pas le dénier pour en faire l'usage que
Lacan en fit avec Freud.