World Association of Psychoalanysis

 

La séance analytique

Flory Kruger

 

Considérant le titre de la Rencontre, nous pouvons dire qu’il est le résultat d’un choix qui comporte d'innombrables conséquences, en premier lieu peut-être parce qu'il n'a pas été assez développé ni théorisé par Freud, ni, du reste, par Lacan. En ce sens, le défi qui nous échoit est de parler sinon du non-dit, en tout cas du très peu dit.

Que pouvons-nous dire du fait que ce thème a été très peu abordé ? Comme Jacques-Alain Miller l'a dit aux dernières Journées annuelles de l'EOL (octobre 1999), qu'est-ce que Freud lui-même aurait répondu si on l'avait questionné sur le concept même de séance analytique ? Aucune réponse théorique, sans doute, mais, par exemple, qu'un analyste doit recevoir plusieurs patients, qu'il doit donc diviser son temps quotidien entre eux, ce pourquoi il ne peut se consacrer à un seul d'entre eux. Quant à la position de l'analyste derrière le patient, il n'a pas théorisé davantage, indiquant plutôt que c'était une position plus commode pour lui. Comme nous pouvons le constater, ce sont plutôt des réponses triviales.

C'est "a posteriori" que d'innombrables théories se sont échafaudées à propos du dispositif, qui ont constitué le lieu par excellence de la régulation analytique. La durée des séances, leur nombre, leur rythme, tout a été pris pour des règles. C'est dans ce contexte que Lacan est apparu comme le grand dé-régulateur de la pratique de la séance.

Que nous proposions donc une Rencontre de trois jours, pour parler du thème, nous permet d'affirmer à tout le moins qu'il ne s'agit pas d'un impossible à dire, mais bien plutôt d'une décision de ne pas dire.

Considérer certains éléments qui peuvent être dits techniques présente des complications, puisque tout ce qui a trait à la technique se prête à l'imitation, à l'identification, à la standardisation, c'est-à-dire court le risque de se transformer en obstacle pour le désir de l'analyste.

C'est sur ce mode que s'est promu le respect de la séance analytique, dans le contexte de l'IPA. Sa standardisation en temps et en lieu a façonné l'idée d'un contenant qui serait mis en demeure d'héberger ce qui, sous la forme de l'angoisse ou du symptôme, se présente comme un débordement. Un logement, pour le patient aussi bien que pour l'analyste, rien d'imprévu en jeu, l'analyste sachant par avance où situer sa pratique, sa personne, son intervention.

Nous pouvons dire que jusqu'à Lacan les développements qui ont eu lieu sur la technique n'ont produit aucun obstacle quant à ce que Freud avait énoncé. Au contraire, les dispositions concrètes adoptées par Freud se sont institutionnalisées dans une théorie de la technique et ont fini par aboutir à un traité rigoureux et ordonné dudit "cadre analytique", à partir des standards. Lacan, lui, a altéré tout le dispositif de la séance analytique quand il en a changé la dimension temporelle, quand il a déplacé la position de l'analyste en incluant ce qu'il a nommé son désir, quand il a placé sous la responsabilité de l'analyste la durée de la séance, quand il a mis en jeu cette décision et ses conséquences transférentielles avec ce qui s'appelle la coupure de la séance. De cette manière, autant dans la coupure que dans la diminution de l'heure ou des trois quarts d'heure dits classiques, le début de la séance se trouve mis en tension en fonction de sa fin.

Quand Lacan a introduit son rapport particulier à la séance analytique, une série de questions a surgi: qu'est-ce qui détermine la position de l'analyste ? Qu'est-ce qu'une fin d'analyse ? Quelle différence y a-t-il entre une psychothérapie et une psychanalyse ? Toutes ces questions nous engagent dans ce qui fait notre questionnement actuel, par rapport, par exemple, à la passe, et, en particulier, à la passe à l'entrée, parce que, précisément, c'est là que se vérifie une analyse en cours. Je voudrais souligner ici deux points sur lesquelles nous ne pouvons pas passer, si bien connus qu'ils soient de nous:

1. L'institution ne pourra jamais réguler une pratique qui se prétend analytique.

2. La passe est ce qui invalide la possibilité de considérer les standards comme la condition nécessaire à partir de laquelle un analyste se définit comme tel.

Je crois pouvoir affirmer que l'invention par Lacan de la procédure de la passe est le lieu de la chute des standards. Lacan subvertit ainsi ladite "situation analytique", ce qui a des conséquences sur la position de l'analyste. Si ce ne sont pas les standards qui garantissent une analyse en cours, cette responsabilité retombe sur l'analyste.

Lacan s'interroge sur les fondements des standards et il intervient, spécialement en rompant ce cadre institutionnel d'après lequel la quantité de séances et la durée de chacune d'elles participent, entre autres, de la détermination que ce qui se passe ici est bien une analyse. Quand nous disons avec Lacan qu'une analyse se définit en premier lieu par la réponse de l'analyste, cela implique qu'elle ne saurait se définir à partir de la place que l'analyste occupe dans la communauté analytique. Le traitement avec un didacticien, par exemple, ne garantit nullement, selon cette définition, qu'il s'agit bien d'une analyse.

Nous connaissons la position de Lacan par rapport à l’IPA. La question de la durée de la séance n’est qu’une donnée à l’intérieur d’un ensemble plus vaste qui fait partie de son retour à Freud. Elle est une donnée de plus inscrite parmi d’autres comme, par exemple, l’interrogation sur la place de l’analyste dans la cure, les débuts de l’analyse, la manière de construire le concept de sa fin, le désir de l’analyste et ses différences d’avec le transfert, jusqu’au concept même d’école. La réduction de tout l’enseignement de Lacan à un seul point a été la tentative de l’IPA de voiler la vérité de son enseignement. Dans ce point crucial et notamment par rapport à la séance analytique, on lui a critiqué les séances courtes. Les analystes de l’IPA, en se soutenant de ces critiques, ont voulu le discréditer, interprétant cela comme un manquement éthique. Nous pouvons constater que ce reproche ne fait qu’affirmer la confusion par laquelle l’IPA fait un amalgame entre le respect des standards et la position éthique de l’analyste. De cette façon, l’IPA donne aux standards un statut plus important qu’au désir de l’analyste, qui définit pour nous la position éthique. Lacan intervient dans le vif de la question liée à la temporalité de la séance, quand il en élimine le temps fixe, soit ce qu'en Argentine nous connaissons comme les fameuses cinquante minutes.

À la différence de Freud, il ne conçoit pas qu'il y ait une psychanalyse appliquée. "Au sens propre, dit-il, la psychanalyse ne s'applique que comme traitement clinique." Là est la psychanalyse appliquée, c'est dire que la psychanalyse s'applique, oui, à un sujet qui parle et qui écoute. Voilà ce qui définit la séance analytique comme un fait de langage. C'est sûrement du langage qu'il s'agit, le langage qui attrape le désir au point même où il est absolument particulier au sujet. Je cite Lacan: "Mais c'est là le champ que notre expérience polarise dans une relation qui n'est à deux qu'en apparence, car toute position de sa structure en termes seulement duels, lui est aussi inadéquate en théorie que ruineuse pour sa technique." ("Écrits", p. 265)

Très tôt Lacan a fait la différence entre signe et signifiant, laissant clairement apparaître que la parole inclut toujours subjectivement sa réponse. La réponse princeps de l'analyste est l'interprétation. Elle se produit au cours de la séance d'analyse comme dit de l'analyste, un dit duquel est attendue, du côté du sujet, une mutation. Nous pouvons dire alors que l'interprétation, c'est la capture de l'occasion dans la séance.

Rappelons que le contexte dans lequel Lacan introduit la séance courte se situe dans le cadre de l'interprétation intersubjective. Dans "Fonction et champs...", il se réfère à la durée de la séance, repoussant l'idée d'une réglementation professionnelle et investissant plutôt l'analyste de la fonction de témoin, de dépositaire, de caution, de gardien, de secrétaire, et même de scribe, situant en lui la responsabilité de la ponctuation comme un progrès dialectique de la vérité dans la recherche de sa réalisation.

L'articulation du temps et de la ponctuation ouvre à une temporalité qui n'est pas chronologique mais logique et où commencent à apparaître des termes tels que scansion, suspension, coupure, régis par une logique temporelle. Cela constituera l'antécédent de ce qui, en topologie, restera inclus dans la dimension spatiale.

Le temps fixe donne à la séance d'analyse une consistance imaginaire qui lui sert de cadre, de contenant muet. La fin de la séance, dans ce contexte, en tant qu'elle est déterminée par la pendule, n'engendre plus aucune surprise, elle est prévisible, anticipée et calculable. Dans la séance à durée variable, au contraire, dans la mesure où c'est l'analyste qui décide de la fin, celle-ci s'inclut dans l'analyse comme une donnée de plus, une donnée du transfert, qui, dans la plupart des cas, pousse à parler, pour chercher une rationalité capable d'expliquer ce réel qui ne se laisse pas attraper.

La scansion de la séance a un fondement précis: intervenir dans l'intention du dire de l'analysant. Elle peut mettre en question la volonté narcissique du moi, en interrompant l'intention de signification, c'est-à-dire en portant justement sur la dissociation qu'il y a entre les énoncés et l'énonciation, sur le sujet et ses énoncés. Le névrosé souffre de la coupure parce qu'elle le confronte à la castration du "tout qui ne peut pas se dire".

Enfin, je voudrais introduire une question qui fait notre actualité. Quelle serait la place pour la séance analytique dans notre cadre institutionnel aujourd'hui, ainsi que dans ce futur anticipé que constitue pour nous l'École Une ?

Si l'institution règle le temps, l'analyste autant que le patient restent encadrés dans un au-delà d'eux-mêmes. L'analyste se transforme en agent de l'institution chargé de faire respecter les règles. Sa fonction est celle d'un médiateur. Dans le champ de l'Orientation lacanienne, au contraire, l'institution se libère de cette responsabilité, pour la laisser aux mains de chaque analyste, lequel, selon son désir et son éthique, fait de chaque intervention, une décision, la sienne.

L'institution permet aux analystes de trouver les raisons et les fondements de leur pratique. Ainsi peuvent-ils, comme le dit Lacan, soumettre leur pratique au contrôle. Cette institution, nous l'appelons l'École. L'École Une (EU) s'y ajoutera comme un canal à chaque fois plus fluide, propice à l'échange nécessaire qui doit se produire dans son champ, selon tout ce qui fait la responsabilité des analystes au sens le plus large.