World Association of Psychoalanysis

 

Une référence de Freud: R.R.. Marett

Jean-François Lebrun

 

" ...Quelqu’un de bien, qui manque seulement d’un peu d’imagination."
(Freud, "Correspondance à Jones", le 8 mars 1920)

 

Ainsi concluait Freud. C’est qu’il avait malgré tout apprécié, chez l’anthropologue britannique dont il faisait ainsi l’éloge - Robert Ranulph Marett - la caractérisation de "Totem et Tabou" comme une " histoire comme ça " (" just so story "). On se souvient de ces "Histoires comme ça pour les petits (1)", publiées en 1902 par Rudyard Kipling, à la mémoire de ses enfants morts. C’est un recueil de contes, autant de mythes d’origine en fait, que l’auteur fait remonter à l’aube de l’humanité, à des temps immémoriaux, dans l’intention d’édifier ses jeunes lecteurs. Au sommaire, nous y trouvons notamment: " Le chat qui s’en va tout seul ", " L’enfant d’éléphant ", " Comment s’est fait l’alphabet ", " Le papillon qui tapait du pied ", " La première lettre ", ...

Dans " Psychologie des foules et analyse du moi ", chapitre X (2), Freud fait allusion à R.R. Marett, " un critique anglais non dépourvu de gentillesse ". C’est dans un compte rendu, lors de la parution de "Totem et Tabou", que cet anthropologue avait parlé d’"Histoires comme ça" (3). Après maintes recherches infructueuses pour lire cet article demeuré introuvable, nous y avions renoncé, lorsqu’il s’est trouvé publié, et en traduction française, dans le "Journal des anthropologues (4)", avec une présentation de l’auteur. Nous y apprenons que ce texte constitue la première réaction d’un anthropologue britannique au livre de Freud. R.R. Marett, qui avait succédé à Tylor, un grand nom de l’évolutionnisme, à la chaire de " Reader in Social Anthropology " à Oxford, était également membre influent du " Royal Anthropological Institute ". On lui doit certaines idées d’un modernisme étonnant, telle celle-ci: " Le primitif ne raisonne pas sa religion, il la danse plutôt (5). "

Paru la même année que le compte rendu de A.L. Kroeber (6) sur cet ouvrage de Freud, l’article de R.R. Marett n’a pas la virulence réprobatrice de ce dernier. " La psychanalyse, écrit R.R. Marett, ... est généralement considérée ... comme produisant de bons résultats. " Freud est qualifié, au début de ce texte, de grand pionnier et, tout à la fin, de maître. R.R. Marett n’aperçoit pas cependant le rôle central que Freud fait jouer dans sa démonstration à l’"horreur de l’inceste". Au reste, il ne semble pas avoir compris grand-chose à la psychanalyse. C’est tout au moins l’impression que procure le curieux aperçu qu’il donne, dans son article, sur la technique analytique.

C’est en évoquant l’hypothèse freudienne du culte du Totem, substitut du Père, avec renoncement aux femmes du groupe, qu’apparaît l’allusion aux contes de Kipling. Ainsi, la théorie freudienne, " si elle paraît invraisemblable, ce n’est sans doute pas en raison du traitement psychologique du sujet, qui reste constamment magistral. Cela provient plutôt de la tentative d’affilier cette théorie au tableau imaginaire d’Atkinson: le chef étalon de la horde qui expulsait ses fils à la saison des accouplements, jusqu’à ce qu’il succombe enfin à leurs attaques conjuguées - une " histoire comme ça " qui n’est ni meilleure ni pire que maints des mythes sauvages consacrés au même sujet (7). "

Au fond, Marett déclare recevable la théorie analytique, mais après en avoir, au préalable, récusé la lecture. L’hypothèse freudienne ne serait acceptable qu’une fois " dépouillée de ses implications concernant le sexe, telles qu’elles sont contenues dans la doctrine du complexe d’OEdipe (8) ".

Au chapitre III de "Totem et Tabou", " Animisme, magie et toute-puissance des idées (9) ", Freud fait allusion à une théorie de R.R. Marett, qu’il reprend pour sienne, celle d’une phase antérieure à l’animisme, phase que l’anthropologue avait qualifiée d’"animatisme". Ce serait l’étape préalable, faite du sentiment diffus de l’existence de forces mystérieuses. À cette phase, Freud rapporte la magie, tandis qu’il associe à la religion l’animisme ultérieur, lequel témoigne déjà selon lui d’un premier renoncement: à la toute-puissance des idées.

 


1 - Kipling (R.), "Histoires comme ça pour les petits", Paris, Delagrave, 1950 ; traduction française par R. d’Humières et L. Fabulet, illustrations de l’auteur.

2 - Freud (S.), " Psychologie des foules et analyse du moi ", "Essais de psychanalyse", Paris, Payot, PBP, 1982, p. 189-190.

3 - Marett (R.R.), " Psycho-analysis and the savage ", "The Athenaeum", n° 4685 du 13 février 1920, p. 205-206.

4 - Pulman (B.), " Une histoire comme ça - Présentation et traduction d’un texte de Robert R. Marett ", suivi de " La psychanalyse et le sauvage " de R.R. Marett, "Journal des anthropologues", n° 64/65, printemps-été 1996, AFA-HESS, p. 33-48.

5 - Cité par B. Pulman, "op. cit.", p. 35.

6 - Kroeber (A.L.), " Lectures de "Totem et Tabou" ", Présentation par J.F. Lebrun, "Quarto", n° 57, p. 33-41.

7 - Marett (R.R.), "op. cit.", p. 45.

8 - "Ibid.", p. 45-46.

9 - Freud (S.), "Totem et Tabou", Paris, Payot, PBP, 1965, p. 139-141.