World Association of Psychoalanysis

 

Un fétiche sans qualités

Juan-Pablo Lucchelli

 

I - "Scientia Sexualis"

Les "Trois Essais" ont eu une première objection: Freud déduisait la sexualité (normale) à partir des cas "anormaux". Pourtant, il semble de toute évidence que la conclusion devrait être l’inverse: Freud établit les bases d’une psychopathologie à partir d’une psychopathologie quotidienne.

Comme le soutient Foucault (1), Freud sera le premier à considérer, non pas les variantes "extrêmes" du sexe (grandes perversions), mais le "sexe lui-même". C’est ce que la sexologie du XIXème siècle ne faisait qu’occulter. Le "discours sur le sexe", d’après Foucault, ne faisait qu’occulter ce dont il prétendait parler: les grandes aberrations, les perversions, bizarreries exceptionnelles, laissaient de côté le "sexe lui-même". Freud allait plutôt montrer que l’envers de Kant est Sade ...

À partir des considérations de Foucault, on pourrait affirmer que Freud établit une "pathologie sexuelle" sur les bases d’une sexologie "officielle". Le cas du fétichisme n’est pas une exception: il serait aisé de démontrer que Freud considère le fétichisme (au moins jusqu’en 1927) comme un trait qui appartient à la sexualité générale. Cela procède de Binet: si A. Binet écrivait sur "Le fétichisme dans l’amour (2)", c’est parce que, pour lui, l’amour ne pouvait être que fétichiste. Parmi tous les cas présentés dans son rapport, un seul appartient au registre des psychoses, tandis que les autres sont des névroses avérées.

Freud continue cette tradition: dans les "Trois Essais (3)", il explique comment le fétichisme est toujours présent dans la vie sexuelle normale: soit de manière "directe" avec la personne désirée (petits objets qui lui appartiennent, etc.), donc la métonymie ; soit en tant que "condition fétichiste", c’est-à-dire le trait qui doit être présent pour que l’objet soit désirable. Sur ce dernier versant, Freud situe la condition fétichiste en tant qu’"élection d’objet", c’est-à-dire la sélection, la métaphore (nous serions même tentés d’évoquer la synecdoque, la partie pour le tout).

Voilà donc le fétichisme freudien qui viendra quelque temps après, en 1905, à l’appui de la thèse du "rabaissement de la vie érotique". Pourtant, Freud ajoute, toujours dans les "Trois Essais", un troisième type de fétichisme, le seul à être considéré comme vraiment pathologique: la situation dans laquelle l’objet fétiche devient le seul "partenaire" du sujet (4). Dans ce dernier cas, l’objet fétiche, soit n’a jamais été en rapport avec une personne, soit l’a été mais est devenu complètement autonome par rapport à elle.

J’avance une hypothèse: Freud déduit le fétichisme du rabaissement général de la vie érotique (peut-être de la même façon qu’il a déduit la mélancolie du deuil normal). Cela coïncide avec la description de Foucault ("La Volonté de savoir"), lorsque celui-ci souligne l’importance de la "petite perversion" (Freud) face à la "grande aberration sexuelle" (Krafft-Ebing). Ce qui est intéressant, c’est que le "dispositif sexuel" de Foucault ("Histoire de la sexualité") suit la même logique: la "petite anomalie" diagnostiquée, traitée et digérée par la sexologie médicale.

 

II - La transaction du plaisir

Nous ne serons donc pas étonnés du fait que Freud ait voulu donner au fétichisme le statut d’une sublimation (5). Il parle de "compromis", compromis grâce auquel la sexualité (rabaissement de la vie érotique) deviendrait possible. De cette manière, se produit "la transaction du plaisir", pour reprendre un syntagme proposé par J.C. Milner dans un récent ouvrage (6). Ce qui est paradoxal, Lacan ne dit que cela, c’est que l’on puisse, dans l’univers de la science, continuer à jouir des "qualités". L’univers de la science, Lacan l’appelle "pur discours de maître" ; l’univers de la qualité (sexualité), "savoir mythique (7)". Avant Galilée, toute science était sexuelle, après Galilée l’absence du sexuel devient la condition de toute science ; car la science laisse de côté la qualité (la qualité sensible, sexuelle). Il n’y a pas de science du sujet parce qu’il est conçu comme sujet d’une qualité. Pour la science, la matière est sans qualités (8). Le concept de masse, par exemple, devient scientifique lorsqu’il est détaché de l’image d’un corps. Dans un corps, ce qui permet la transaction du plaisir c’est la sexualité: cela même qui, pour la science, est inacceptable.

Freud part de l’auto-érotisme. Une fois accepté cet auto-érotisme comme prémisse, il ne reste que la "métaphore/métonymie": l’appropriation d’un autre corps (car l’incorporation est impossible) à travers ses qualités ; bref, à travers le langage. Une fois de plus, on évoquerait volontiers la synecdoque. Mais il faut que ces qualités aient aussi une matière (valeur d’usage), une matière avec des qualités.

 

III - Donc, la marchandise

La marchandise est un fétiche, ce serait une tautologie. Toute marchandise ne saurait être qu’un fétiche (Marx), de la même façon que toute sexualité est fétichiste (Freud). Par ailleurs, une pure valeur d’usage (intimité impossible) coïncide avec l’auto-érotisme. Le "désir implique le besoin" et toute valeur provient de sa valeur d’usage: naïveté marxienne. La description du Capital (Marx) coïncide avec le "dispositif sexuel" (Foucault) vus à la lumière du "rabaissement de la vie érotique" (Freud). Nous suivons J.C. Milner.

Mais voilà aussi le malentendu sur le fétichisme (toute sexualité est fétichiste puisque condamnée à l’Autre, à la qualité). Cela coïncide avec le malentendu marxiste: il y a une pure valeur d’usage ; tout le reste est valeur d’échange, le Capital, donc fétichisme de la marchandise. Toute sexualité est fétichiste de la même façon que tout plaisir est préliminaire et "marchand". J.C. Milner exprime clairement cette conception: "Le bourgeois moderne comme fétichiste polymorphe."

 

IV - Il y a une objection: Sade

Dans les brillantes pages de "La Part maudite (9)", Bataille avance l’hypothèse suivante: il y a une identité de structure entre le protestantisme (origine du capitalisme) et le marxisme. Tous deux exigent de "purifier" la matière de ses qualités: pour le protestantisme, les images religieuses, pour le marxisme, la valeur d’échange. Tous deux, protestantisme et marxisme, sont intimement en rapport avec la science moderne: l’exigence d’une matière sans qualités. L’abolition de toute qualité coïncide avec la pure valeur d’usage, c’est-à-dire Sade.

Sade exige qu’il y ait un plaisir sans transaction, "dans l’univers moderne, aucune qualité ne peut susciter un plaisir (10)", c’est-à-dire que seul un corps peut faire jouir un autre corps: "humanisme sadien", ajoute Milner. Il est humaniste parce qu’il n’est pas fétichiste. Si synecdoque il y a chez Sade, elle est pure excitation sexuelle. Seul un corps sans qualités pourra faire jouir un autre corps (ce qui nous rappelle le lemme lacanien de la jouissance comme substance).

Chez Sade, il y a un corps sans qualités. Pour Sade, comme pour la science, l’univers est sans qualités, sans marchandise, sans luxe. C’est l’exigence d’une Loi fondamentale, transcendantale, au-delà du phénomène: la "Chose" comme substance, comme pure jouissance (11).

Cet anti-fétichisme sadien est, à vrai dire, une "fétichisation de la jouissance (12)". Sade explique Kant et pourrait être une objection aux "Trois Essais" de Freud: la fétichisation de la jouissance est irréductible à la jouissance fétichiste du rabaissement de la vie érotique ; rabaissement de la femme par l’homme.

 

V - "L’Autre comme tel"

Il y a quelque chose que le philosophe de Königsberg ne semble pas du tout considérer: que l’on puisse jouir de "couper la dame en morceaux (13)". Ce que l’on appelle la perversion.

Freud, moins idéaliste, considère qu’un troisième type de fétichisme pourrait avoir comme but un "pur objet", une pure valeur d’usage. On s’éloignera du rabaissement de la vie érotique: c’est une "marchandise absolue (14)".

Si l’Autre est conçu à partir de ses qualités, "l’Autre comme tel" est un Autre dépouillé de ses atouts phalliques. " La perversion y ajoute ce qui ne paraîtrait guère originale, s’il n’y intéressait pas l’Autre comme tel de façon très particulière. Seule notre formule du fantasme permet de faire apparaître que le sujet ici se fait instrument de la jouissance de l’Autre (15)." La garantie chez Sade que l’Autre "est ce qu’il est", c’est la douleur ; pour le fétichiste (le vrai), ce sera le "fétiche absolu" (au-delà de la circulation phallique) ; plutôt du côté de l’icône de Peirce que de celui de la synecdoque. Le fétiche se transforme en un objet "isolé", sans qualités: à voir dans le "vol" fétichiste, cette soustraction de la marchandise à sa valeur d’échange. Ironie fétichiste.

Dans la perversion, il s’agit donc de "rigueur sexuelle" (discipline sadienne, contrat masochiste). À mettre en série avec la rigueur psychotique, et à différencier complètement du "laxisme phallique" (un homme aime les femmes blondes ou rousses ... mais aussi les brunes). Rigueur sexuelle que l’on retrouvera aussi chez la lesbienne, quoique plus proche de l’amour courtois. Pour conclure: - absence de qualités sexuelles chez Sade ; - absence de marchandise chez un Rousseau ; - absence de couleur (qualité) sexuelle chez Gide.

 

VI - "Aimer l’Autre plus que soi-même"

Cette formule est de J.A. Miller (16). À la différence de l’amour du prochain ("aimer l’Autre comme soi-même"), le pervers (et peut-être aussi la femme) aimerait l’Autre plus que lui-même.

Lacan cite l’exemple des mystiques: Angèle de Folignio buvait l’eau qui avait lavé les pieds d’un lépreux. Une autre mangeait la matière fécale d’un malade. Lacan suppose que si l’on demandait à ces dames encore une preuve d’abnégation, par exemple de boire le sperme de l’avant de votre équipe de rugby, elles n’accepteraient sûrement pas. Et il ajoute: "Pour tout dire, ce qui est de l’ordre de l’érotisme est ici voilé (17)." Peut-être ce passage pourrait-il éclairer quelque peu la pratique fétichiste: elle est a-sexuelle. Il ne faut pas croire que du fait qu’une activité sexuelle est impliquée, la jouissance en est sexuelle. Au moins, n’est-elle pas phallique.

À cet égard, le commentaire de J.A. Miller, concernant le statut de la masturbation chez Gide, nous semble exemplaire. Chez Gide (et peut-être chez Rousseau), il ne s’agirait pas de la jouissance phallique mais de la jouissance de l’Autre: "Voilà deux garçons qui arrivent à fabriquer de la jouissance de l’Autre avec la jouissance de l’Un. Avec la jouissance de l’idiot, ils arrivent à faire la jouissance de la folle (18)." La masturbation est, chez Gide, a-sexuelle, sans qualités. "Aimer l’Autre plus que soi-même" serait la formule fétichiste où le fétiche se trouve au-delà de l’identification. Espèce d’amour courtois, le fétichiste comme la mystique arriveraient à produire une espèce de "sublimation de l’objet" au-delà de la substitution phallique.

Freud avance qu’il n’y a de libido que masculine, et "qu’est-ce à dire - sinon qu’un champ qui n’est tout de même pas rien se trouve ainsi ignoré (19)". Cet autre champ, c’est la femme, mais surtout la "jouissance de l’Autre", jouissance non réductible à la jouissance phallique. La psychose peut parler du phallus (imaginaire) sans qu’il s’agisse pour autant de la fonction phallique (symbolique). Et que dire du fameux "pénis maternel" ?

En dernière analyse, toutes ces considérations seraient toujours pertinentes, à partir du moment où le phallus (la fonction phallique) devient insuffisant. Autrement dit, nous avons le fameux tableau des formules de la sexuation (20): d’un côté, la fonction phallique, le Tout et l’exception ; de l’autre côté, la Jouissance de l’Autre. Le Sinthome, de quel côté le placerions-nous ?'

 


  1. Foucault (M.), "Histoire de la sexualité. La Volonté de savoir", Paris, Gallimard, tome I, 1976, p. 71.
  2. Binet (A.), "Le fétichisme dans l’amour", "Les Documents de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne", n° 4, 1994.
  3. Freud (S.), "Trois essais sur la théorie sexuelle", Paris, Gallimard, 1987, p. 62-63.
  4. "Ibid."
  5. Freud (S.), "De la genèse du fétichisme", "Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne", n° 70, séance du 24 février 1909, "Revue internationale d’Histoire de la psychanalyse", n° 2, Paris, 1989.
  6. Milner (J.C.), "Le Triple du plaisir", Paris, Verdier, 1997.
  7. Lacan (J.), "Le Séminaire XVII, L’Envers de la psychanalyse", Paris, Seuil, 1991, p. 102.
  8. Milner (J.C.), "Le Triple du Plaisir", "op. cit.", p. 71.
  9. Bataille (G.), "La Part maudite", Paris, Éditions de Minuit, 1967, p. 167.
  10. Milner (J.C.), "Le Triple du Plaisir", "op. cit.", p. 82.
  11. Cf. Lacan (J.), "Kant avec Sade", "Écrits". Voir aussi l’excellent ouvrage de Ph. Mengue, "L’Ordre sadien, Loi et narration dans la philosophie de Sade", Paris, éd. Kimé, 1996.
  12. Miller (J.A.), "Clinique Ironique", "La Cause freudienne", n° 23, p. 12.
  13. Lacan (J.), "Le Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse", Paris, Seuil, 1986, p. 131.
  14. Agamben (G.), "Stanze, Parole et Langage dans la culture occidentale", Paris, Bibliothèque Rivages, 1994, p. 78.
  15. Lacan (J.), "Écrits", Paris, Seuil, 1966, p. 823.
  16. Miller (J.A.), "L’orientation lacanienne", séance du 14 janvier 1998, cours inédit.
  17. Lacan (J.), "Le Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse", "op. cit.", p. 221.
  18. Miller (J.A.), "Sur le Gide de Lacan", "La Cause freudienne", n° 23, p. 35.
  19. Lacan (J.), "Le Séminaire XX, Encore", Paris, Seuil, p. 75.
  20. "Ibid.", p. 73.