World Association of Psychoalanysis

 

L'argent qui nous possede

Eugenie Lemoine-Luccioni

 

« Ce texte a ete ecrit a la demande de Francine Beddock pour un numero
special de sa revue "Trames" sur l'Argent a paraitre dans le courant
d'octobre 1998. Je l'ai remis a Francine Beddock le 30/09/98 comme convenu.
Elle a gentiment accepte qu'il soit pre-publie dans "Ornicar ? digital",
je l'en remercie. » - E. Lemoine-Luccioni

La diablerie de l'argent fait que, des qu'on essaie de penser quelque chose
de cet ingredient, il se retourne, glisse et echappe. Je vais donc tourner
autour, en tenant la corde des quelques lignes que Lacan consacre au
"Promethee mal enchaine" de Gide (1).

Promethee n'est pas le banquier miglionnaire (sic) de Gide. Il n'en est que
le double. Le miglionnaire, c'est Zeus ; "mais, - comme l'ecrit plaisamment
Gide, - ne l'ayant pas connu nous-memes, nous nous sommes promis de ne
parler que peu de Zeus, l'ami du garcon".

Le garcon, c'est le garcon de cafe ou de restaurant, c'est le "Deus
ex-machina" de Zeus qui lui - lui seul - est le Banquier, celui qui detient
l'argent. Je ne dirai pas qu'il le possede, car il "ne peut" rien en faire.
Impuissance donc et non toute-puissance. Il n'est, dirais-je, que le
signifiant de la toute-puissance ; et comme le phallus, il ne recouvre que
l'impuissance et c'est pourquoi il ne se montre pas. Grace a quoi l'on
continue a y croire.

Zeus a donc recours - on peut le supposer - a un homme industrieux dit "le
garcon" ; ce garcon de restaurant qui est l'ami de Zeus ne lui ressemble
pas: a la difference de Zeus, il rencontre evidemment beaucoup de gens Š
Il combine donc une intrigue pour son ami Zeus. Voici l'intrigue:

Zeus est tres maladroit avec les hommes qu'il ne connait d'ailleurs pas
bien. Ainsi a-t-il rencontre un certain Cocles, boulevard de la Madeleine.
(Gide ne pouvait-il vraiment trouver un autre nom que celui de Madeleine
pour la circonstance ? Mais passons !) Il lui a donne une formidable gifle
; sans raison ; c'est ce que l'on appelle un acte gratuit. Il lui avait
d'abord demande d'inscrire un nom, au hasard, sur une enveloppe. Cocles,
toujours obligeant, s'etait execute. Puis voila: la gifle ! A la suite de
quoi Zeus reprend l'enveloppe et va l'expedier quelque part. Elle arrivera
chez un certain Damocles qui y trouvera un billet de cinq cents francs -
une somme enorme pour l'epoque.

La-dessus, arrive Promethee qui s'ennuyait sur son Caucase avec son aigle
et qui, lui, a bien envie d'aider un peu ces pauvres humains, a la
difference de son frere-ennemi, Zeus. Le garcon se saisit de cette
circonstance - l'arrivee de Promethee sur le boulevard de la Madeleine -
pour combiner une rencontre entre Cocles et Promethee. Puis il introduit
dans le jeu Damocles qui a recu l'enveloppe et l'argent. "Les jeux sont
faits" pourrait-il declarer. Le garcon resume ainsi la situation:

Cocles a recu une formidable gifle dont il ne sait que faire, mais qui le
fait souffrir ; Damocles, une somme d'argent dont il ne sait pas que faire
non plus ; puisqu'il ne peut ni la donner, ni ne pas la donner. La somme,
en effet, si enorme soit-elle, ne peut pas servir a reparer le dommage
corporel subi par Cocles, puisque Damocles n'est pas le gifleur. Mais
enfin, voici qu'il a une histoire. Il n'en avait pas ; il n'etait donc
personne. Il en a une, il est donc enfin quelqu'un. Helas, le poids de
l'impossibilite qui greve sa vie, le tuera.

Quant a Cocles, il perd la vue et s'en arrange ainsi puisqu'il n'etait
rien. Desormais, il est aveugle ; et donc, enfin, quelqu'un.

Pendant ce temps, l'ecrivain Promethee, raconte - autrement dit: il se
laisse devorer par son aigle ; il n'a pas d'autre vie que cette vocation
devorante, mais belle ; l'aigle lui-meme, de famelique, devient gras et
beau. Comment resister quand on a faim ? Promethee qui est devenu, lui,
squelettique, ne peut qu'avoir faim d'un aigle si appetissant ! Manger,
etre mange, meme processus. L'aigle, tue par les soins de Promethee, et
roti a point avec ses brillantes plumes, est donc consomme par les quatre
amis ; en somme, ils communient.

Je ne sais s'ils jubilent ; mais du moins Cocles et Damocles ont-ils une
histoire ; et Promethee, une histoire a raconter ; il est donc ecrivain.
Ils vivent ou ont vecu desormais dans une sorte de societe assez
vraisemblable, encore que non regie par des relations et des echanges ;
c'est-a-dire, non encore civilisee.

Quel a ete le role de l'argent dans l'histoire ? A la fois enorme et
derisoire. Le billet n'etait qu'un vil bout de papier. Il eut du servir
toutefois a etablir une relation d'echange entre les partenaires
(involontaires) du jeu. Ainsi, supposons que si l'on pose que les cinq
cents francs sont le prix etabli par convention pour la restauration de
l'oeil gauche de Cocles ou a titre de dedommagement du au meme Cocles par
Damocles, alors certes, il y a echange d'un bien contre un bien perdu et
pretendu strictement equivalent entre l'agresseur et la victime. Mais
Damocles n'a pas gifle Cocles ; il ne lui doit donc rien. Ce n'est
d'ailleurs jamais le cas. Le prix n'est en tout etat de cause que le prix a
payer pour le desir ; or le desir n'a pas de prix ; nous sommes donc de
toute facon enfermes dans des culs-de-sac ; et la petite societe que les
quatre avaient constituee et qui paraissait a peu pres vraisemblable, ne
pouvait tenir.

Le plus sage, c'est de renoncer a trouver un sens a des actes gratuits ;
car l'argent n'a aucune valeur propre et l'on ne peut donc donner un sens a
la somme recue, ni au prix assigne pour l'echange. Il n'y a pas d'echange:
"La beaute contre le genie", telle fut la proposition qu'un Alcibiade fou
de desir et ivre de vin, fit a Socrate. On sait que Socrate, notre premier
analyste, refusa le marche. Il avait compris. Son desir a lui allait pour
l'heure, ailleurs ; lui aussi avait un desir. La seule conclusion qui
s'impose est celle de Lacan: "Il n'y a pas de rapport sexuel." Mais alors,
l'argent c'est quoi ? C'est un signifiant, disons-nous, apres Lacan.

Et meme l'on peut dire que cet ingredient "contient en lui du signifiant
pur", il represente, en effet, un sujet pour un autre signifiant - sujet
qui serait dote de la toute-puissance de l'argent. Argent et sujet se
pretent donc quelque chose l'un a l'autre. Le signifiant n'est pas sans
effet sur le sujet, outre sa fonction de representation.

Ainsi Zeus se reduit, dans la mythologie, a n'etre rien d'autre que cette
toute-puissance qui equivaut a rien ; car ainsi reduit, il n'est meme plus
sujet.

Ce rien, cet or, est tout de même idolâtré par les humains ; et quand il
leur tombe dessus, ils ne peuvent plus y renoncer ; ils en sont
possédés.

La cure apporte quelque issue à la fatalité ainsi nouée. L’argent que
l’analysant donne à l’analyste, séance après séance, comme signifiant et
non comme objet, sert à faire entrer le désir dans le circuit où il n’y
a certes pas échange, mais bien: circulation de signifiants. Il y a
fallu l’intervention de l’analyste, en petit (a), comme cause du désir ;
l’argent fournit certainement matière à intervention, au premier chef.

Si l’analysant ne paye pas, en effet, l’analyste est mis à la place
d’une mère qui donne ; elle donne son temps, sa peine, son écoute, sa
vie ; il n’y a plus analyse. Si l’analysant paye, c’est le signe qu’il
se veut libre d’advenir comme sujet. Certes, il peut se faire qu’il
croie s’adresser à quelque Zeus ; disons: grand A, dans notre langue.
Mais l’analyste, s’il se tient ferme en petit (a), aura tôt fait de
détrôner grand A.

Il y a des cas où l’analysant ne veut rien savoir de petit (a).
L’hystérique est coutumière du fait. C’est pourtant un homme, Robert,
qui me vient à l’esprit, avec sa déclaration têtue: "Je ne veux pas
toucher à mon capital." Et aussitôt suit, comme dans une chaîne, la
cassette d’Harpagon. Voici le cas: sa femme veut divorcer ; elle exige
de lui de toujours nouvelles prouesses, comme les Dames des Cours
d’amour. Il avait entrepris une analyse parce qu’elle avait considéré
que c’était la condition nécessaire à l’obtention de la puissance virile
; comme si elle en détenait les clefs !

Or l’analyse coûte cher. Que vaut un homme sans argent, aux yeux d’une
femme adoratrice de la puissance virile ? Robert n’était qu’un modeste
employé.

Elle s’entêtait: ou le divorce ou l’analyse ; tel fut le diktat.

Il entreprit une analyse à son corps défendant ; mais alors elle exigea
"une maison à deux". Comme il avait de moins en moins d’argent, il
décida de la construire de ses propres mains, à ses moments perdus. Mais
il n’avait pas de moments perdus. En outre, les matériaux coûtent cher.

On sait comment se résolvent les alternatives telles que "la liberté ou
la mort". La relation ici en cause accoucha d’une nouvelle alternative:
"l’analyse ou la maison". Il n’y avait eu qu’une chaîne fatale
d’alternatives jusqu’à ce jour. Allait-elle se résoudre dans la mort ?

Quand je vis arriver Robert, un jour, pâle, exténué, amaigri, tel
Prométhée au terme du nourrissement de l’aigle, je pris peur.

"- J’arrête l’analyse, me déclare-t-il en entrant. C’est l’analyse ou la
maison.
- Mais, vous pouvez arrêter la maison, dis-je.
- Non, je ne veux pas toucher à mon capital."

Ni arrêter l’esclavage, pensai-je … Il était en fait vaincu, fini ;
peut-être en danger de mort, comme aussi Damoclès, possédé par les cinq
cents francs. À quoi donc ces esclaves se raccrochent-ils, en
s’agrippant à des objets aussi dérisoires ?

Ils se raccrochent à la mère dont ils ne veulent pas lâcher le sein ;
car la mère est la source de toute subsistance, et donc de vie.

La cassette est, pour Harpagon, sa mère, son sang et sa chair, comme il
le dit lui-même. Cette mère, comme la Diane d’Éphèse, exige tous les
sacrifices. Certes, elle prend la forme de la maison, pour Robert, après
s’être logée dans la personne de sa terrible épouse ; ou alors, elle
devient Prométhée, l’écrivain, dévoré par sa passion d’écrire. C’est une
mère redoutable et insatiable ; et c’est une mère intuable.

C’est déjà vrai de la mère qui nourrit l’enfant et menace de ne plus
nourrir parce que "ça la tue". La sagesse (?) populaire en a même fait
une berceuse: "Dors, mon enfant dors, ou je vais mourir." Suit la liste
des cadeaux qu’elle recevra si elle est sage (car c’est une fille dans
la chanson), tout comme Diane d’Éphèse. Ainsi, la mère comme l’enfant,
l’écrivain comme l’oeuvre, le maître comme l’esclave peuvent-ils être le
dévoreur ou le dévoré, en raison de la loi du renversement de la pulsion
dont Freud a écrit la grammaire dans "On bat un enfant".

Ainsi l’on tue ou l’on est tué.

Le miraculeux dénouement de la comédie - miraculeux, comme il est de
règle chez Molière, tan il savait qu’il n’y en avait point de logique,
ni de légitime - met à découvert la fatale lutte à mort qui oppose les
enfants aux parents jusqu’à l’issue fatale, sauf, précisément, miracle.
Ainsi, Cléanthe poussé à bout, déclare-t-il qu’il ne veut pas mourir. Il
aime Marianne et Marianne, c’est la vie ; il prendra Marianne. Ainsi
donc, il emprunte l’argent nécessaire, Marianne étant pauvre, et
"s’engage à ce que son père meure avant les huit mois". C’est la
condition exigée par le prêteur qui connaît l’âge d’Harpagon et le
montant de sa fortune. Rien de plus sordide ! qui n’a d’égale que la
réponse d’Harpagon à Frosine quand l’intrigante lui jette tout net à la
figure qu’il mettra en terre et (ses) enfants et (ses) petits-enfants
(2). "Tant mieux !" répond Harpagon tranquillement.

Cette prétendue comédie, à ce tournant, fait vraiment froid dans le dos.
Car "la cassette" dérobée par Cléanthe pour faire "chanter" Harpagon, a
déclenché une guerre qui s’exaspère dans le dénouement en un duel où le
"Toi ou Moi" apparaît sans fard. C’est à qui mourra le dernier.

C’est évidemment la jeunesse qui gagne à ce jeu. L’amour et l’argent ont
toujours eu le plus étroit rapport. De "donner" à "se donner", le
glissement est fatal, car l’amant qui tète encore exige encore et
toujours le sein de sa mère, comme l’aigle de Prométhée réclame son foie
; l’écrivain est en position féminine comme l’analyste et comme
Harpagon. Ils se mettent en position d’objet (a). S’ils refusent
l’argent, c’est qu’ils n’aiment pas. Refuser l’argent, c’est refuser
l’amour, c’est refuser la vie. La situation du Père-Mère-Nourrice et de
l’enfant dévorateur devient très vite dramatique.

Mais voyons de plus près cet étourdissant dénouement: la cassette a
disparu. Harpagon désespéré s’écrie:

"Au voleur ! À l’assassin ! Au meurtrier ! (…) Mon pauvre argent, mon
cher ami, on m’a privé de toi (…) J’ai perdu mon support, ma
consolation, ma joie. (…) Sans toi, il m’est impossible de vivre (…) je
suis mort."

Comment imaginer qu’il s’agit de la cassette ? Valère qui aime Élise
croit qu’il s’agit d’Élise, qu’il a volé Élise à son père. On peut le
dire ainsi mais est-ce un si grand crime ?

Quiproquo riche de signification ! qui nous révèle qu’Harpagon a
effectivement mis la cassette à la place d’Élise, sa fille.

Mais voilà où le quiproquo s’aggrave et se complique: Harpagon est, de
fait, doublement dépouillé, puisqu’il doit renoncer à sa maîtresse en
faveur de Cléanthe, son fils, s’il veut que ce fils lui rende sa
cassette. Il choisit la cassette ; ce qui prouve que sa véritable
maîtresse est sa cassette. Par deux fois, il confond un être cher avec
sa cassette et sacrifie l’un de ses enfants à la cassette.

Fatale distorsion qui nous avertit qu’il ne faut pas céder au glissement
du signifiant à l’objet, au risque de fétichiser l’objet et de fixer le
désir sur cet objet. Car le désir n’a pas d’objet propre et meurt d’être
ainsi cloué.

Le signifiant, en revanche, glisse sur sa chaîne, sans retenir de
signification ; mais en procurant une jouissance, dite phallique. C’est
la jouissance de la parole. Le phallus lui-même qui est le signifiant du
désir, n’est à vrai dire, que le signifiant du manque ; "le monument à
la place du manque" ai-je pu écrire dans "Partage des femmes".

Alors s’il n’y a pas d’objet et si l’objet trompeur petit (a) n’est pas
non plus un objet, mais un semblant, alors que dire de l’argent ? Il ne
devrait servir qu’à payer pour le désir ; mais quand il y a trop
d’argent ou si l’argent est inépuisable, est-ce encore payer que d’en
laisser sur un coin de table, sans savoir ce qu’on paye ?

Zeus, à vrai dire, ne sait même pas qu’il est banquier, ni qu’il a de
l’argent ; mais pire encore: il n’a pas de désir. Ainsi, "le banquier"
ne peut-il faire d’analyse. Du moins c’est ce qu’ont conclu de cet état
de choses, certains analystes.

Je ne partage pas cette conclusion. D’abord parce qu’il n’y a pas de
Zeus parmi les banquiers de ce monde. Une fois de plus, la parabole
n’est qu’une parabole et n’autorise nullement chacun de nous à légitimer
un pareil ostracisme. Elle enseigne seulement. Les banquiers souffrent
comme tout le monde ; et même, ils sont quelquefois suicidaires. Je
pense que s’ils viennent nous voir, il y a tout de même quelque chose à
faire avec eux. Mais, il est vrai, c’est une question de rencontre. Il
peut arriver qu’elle n’ouvre pas sur une demande. En outre, la relation
analytique qui se noue dans une nouvelle cure singulière est, elle
aussi, toujours nouvelle. L’argent y a nécessairement une fonction
différente dans chaque cas.

Certains analystes - il y a quelques exemples - ont ruiné leur
analysant. Je n’en peux rien dire ; car les temps sont changés ; enfin,
il faut encore que ce procédé soit possible, soit du fait de
l’analysant, soit du fait de l’analyste.

À chaque analyste son mode de faire et à chaque analysant, la cure
particulière qui s’invente à deux dans le temps où elle se fait. Cette
diversité fondamentale n’entame nullement la rigueur du traitement.

Mais enfin, l’argent sert aux riches comme aux pauvres à payer pour leur
désir ; et si l’analyste sait mener la cure en sorte que l’argent reste
le signifiant pur plutôt que cet objet d’échange, ce jeton, qui signifie
qu’un mouton vaut un esclave, c’est-à-dire la somme que ce même jeton
(inutile en somme) indique, alors, l’argent à titre de signifiant joue
son rôle et quiconque peut faire une analyse.

L’analyste de Robert eût fait un faux pas s’il avait accepté
l’alternative où le plaçait l’analysant qui la prétendait inéluctable.
De fait, il a suffi d’une très légère augmentation du prix de la séance
pour désarçonner l’analysant et revaloriser l’analyse ; et partant,
l’analyste. Cette exigence eût pu rater. Mais gageons que dans ce cas,
l’analysant aurait fait une réapparition, un jour ou l’autre. Il était
trop mal engagé lui-même dans une série de mises au pied du mur par sa
femme, pour en être quitte avec une maison.

Le résultat eût été désastreux. L’analyste n’avait pas le choix.

La maison, pas plus que n’importe quel capital, pas plus que n’importe
quel objet, n’a de valeur intrinsèque. Un objet n’a de valeur qu’en
fonction du désir du sujet. S’il est gelé en un objet unique, il aliène
le sujet. C’est de cela que l’analyste a à s’occuper.

Il est clair que l’argent, dans ce cas de fixation, vient à la place de
la mère, source de toute subsistance, origine de toute vie, vraie ou
imaginaire qu’elle soit dans cet emploi, comme par exemple la drogue,
elle aussi liée fatalement à l’argent.

Le rapport entre les termes d’argent, de drogue et de mère est
réciproque ; c’est un rapport d’équivalence. Le travail analytique peut
permettre à l’analysant d’en suivre le cheminement d’objet en objet et
d’en dénoncer la réciprocité.

Il y a une constante: c’est que, quel qu’en soit l’objet - mère, argent
ou drogue -, il n’entre jamais en analyse, sous les espèces d’un objet à
échanger: celui-là, on le garde au prix de la vie. C’est l’objet
fétiche. Il convient donc de lui rendre sa mobilité et sa fonction de
signifiant qui est métonymique et métaphorique ; et donc celle aussi de
représentant d’un sujet pour un autre signifiant qui impose un circuit
brisé.

À ce titre, quel que soit le degré de fortune ou de pauvreté de
l’analysant, ce qu’il donne ou refuse, a toujours son effet d’appel. De
signifiant en signifiant, l’appel peut reconduire l’analysant jusqu’à
son cri qui est son signifiant premier.

L’argent reste donc l’une des cartes maîtresses du jeu.


1 - Andre Gide, "Le Promethee mal enchaine", Gallimard, 1925, et Jacques
Lacan, Le Seminaire, livre V, "Les formations de l'inconscient", Texte
etabli par J.-A. Miller, Seuil, mai 1998.

2 - Cf. notice de Georges Couton pour "L’Avare" dans le volume de La
Pléiade consacré à Molière, Gallimard, 1971.