World Association of Psychoalanysis

 

Du nouveau sur la mère: la cellule porteuse

Dominique Laurent

 

Dans les années 70, Lacan parle du père réel comme spermatozoïde. Ceci équivaut à lier le père en tant que réel et la certitude scientifique. Cette remarque prenait en compte la découverte de Crick et Watson.

Toutes les recherches en paternité qui ont été ouvertes après l’exploit des lectures du code génétique et des signatures de l’ADN confirment l’anticipation que Lacan faisait de la bascule du statut du père symbolique au père réel. Après "l’aventure du patriarcat" commence l’aventure de la science du patrimoine génétique.

Une autre étape n’est-elle pas en train d’être franchie ?

Cette étape ne serait-elle pas celle qui déplace l’adage romain selon lequel "mater certissima" ? Dans les avancées récentes qui nous sont livrées sans aucun délai par la presse (1), nous apprenons la mise au point d’une technique destinée à traiter la stérilité de femmes dont l’approche de la ménopause rend impossible le fait d’être mère. La nouveauté de cette technique consiste à prélever le matériel génétique d’un ovocyte de femme stérile pour l’implanter dans un ovocyte lui-même énucléé de femme non stérile. L’ovocyte obtenu est alors fécondé in vitro par un spermatozoïde puis réimplanté dans l’utérus de la femme stérile. Le problème que pose cette manipulation n’est pas celui de l’exclusion de la cellule mâle sexuelle (en ce sens le clonage n’est pas ici convoqué), mais celui d’un matériel génétique issu de deux mères distinctes. L’un d’une mère possible, l’autre d’une mère impossible. Nous apprenons en effet que les informations génétiques proviennent du noyau de la cellule de la femme stérile mais aussi du cytoplasme de l’ovocyte de la femme non stérile. Ceci continue de déplacer la question de l’évidence de la mère. Très longtemps, la certitude de la mère réelle a reposé sur le seul constat de l’accouchement. La mère porteuse a modifié cette perspective. Le droit a permis de corriger ce que les avancées médicales avaient déplacé. La dernière prouesse technique et scientifique déplace beaucoup plus sérieusement l’évidence de la mère par la mise en jeu de deux patrimoines génétiques distincts. Nous pourrions entrer dans une nouvelle ère du droit et de la famille: celle de la recherche en maternité, celle de la preuve et donc du procès. Désormais les pères et les mères seront à égalité. Il serait vain de faire la liste des motifs qui conduiraient les pères, les mères et les enfants à s’engager dans une telle voie. Le ressort sera de toute façon toujours le même: celui de la plainte et du ratage. Retenons-en peut-être une version. Celle de la décomplétude de la mère par la science. Elle serait ainsi l’écho de celle du père jamais à la hauteur de sa fonction.

Nous voyons le chemin parcouru depuis A. Freud et son matérialisme de la famille. Les enfants issus de familles rompues étaient pour elle inaccessibles à la méthode psychanalytique. Les modifications successives des conditions de la reproduction humaine, l’évolution des moeurs et des lois démontrent sans cesse les artefacts de la famille. Ceci met d’autant plus en valeur l’effectivité d’un point de capiton qui ne soit pas de l’artefact. Le signifiant-maître et le rapport que chacun entretient avec lui sont les vrais opérateurs. C’est pourquoi l’enseignement de J. Lacan laissera toujours une chance aux enfants de divorcés, de polydivorcés, de famille monoparentale, mais aussi à ceux qui auront été bricolés par la science de s’y retrouver dans les père , les mères, le Symbolique, le Réel et l’Imaginaire. Nous vérifierons toujours plus pourquoi Lacan a pu dire que le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire sont des Noms-du père.

 


1 - "Le Monde", 13 octobre 1998