World Association of Psychoalanysis

 

La séance analytique: dimensions corporelles

Sergio Laia

 

Selon Lacan, de nombreux psychanalystes de langue anglaise soutiennent que "toute l’analyse doit se dérouler dans le "hic et nunc"", c’est-à-dire que "tout se passerait dans une étreinte avec les intentions du sujet, ici et maintenant, dans la séance" (1). Dans cette perspective, la séance analytique, dans sa référence au "hic", serait elle-même espace - désignée comme "ici" et, dans sa référence au "nunc", serait le temps - appelé en tant que tel "maintenant". Cependant, Lacan, dès le début de son enseignement, va questionner, justement, l’entrave que cette perspective fait porter sur les dimensions corporelles qui s’imposent dans la séance analytique.

Dans l’analyse orientée par l’immédiat, caractéristique de "l’ici et maintenant", le corps de l’analyste est conçu comme une espèce de toile, sur laquelle l’analysant projette une série d’autres corps. Il incombe à l’analyste, grâce à ses interventions, de défaire l’illusion par laquelle le patient, dans chaque projection, se voilerait sa propre réalité. Pour cela, non sans humour, Lacan va affirmer que dans le contexte d’une telle conception du traitement - caractéristique de toute une partie de l’école anglaise -, "le sujet peut bien se décrire aux prises avec son épicier ou son coiffeur", mais "en réalité, il engueule le personnage à qui il s’adresse, c’est-à-dire l’analyste" (1).

D’un jeu spéculaire...

Lacan, avec son humour, examine cette orientation aussi sérieusement que possible, en lisant quelques analystes de langue anglaise: il ne la suit pas, ne la recommande pas non plus, mais l’illustre avec un exemple qu’il extrait d’un article d’Annie Reich, publié dans le premier numéro de 1951 du "Journal International de Psychanalyse". Si nous nous reportons à cette source, nous trouvons sous la signature de cette analyste un travail intitulé "Sur le contre-transfert". Cependant, l’exemple commenté par Lacan apparaît, de fait, dans un article qui vient juste après, signé Margaret Little, intitulé "Contre-transfert et réponse du patient à ce contre-transfert" (2).

Il traite d’un cas dans lequel un analysant, après la mort récente de sa mère, fait avec grand succès une communication à la radio, sur un thème auquel son analyste porte un grand intérêt. Après cette communication, le patient arrive très perturbé à la séance. L’analyste - qui connaissait la teneur de ce qui avait été transmis à la radio - interprète: "Son affliction escamote une peur qu’il a que moi, jaloux, je puisse le priver de la satisfaction pour le succès obtenu." Cette interprétation cherche à concorder, dans l’ici et maintenant de la séance, avec ce que le patient disait, et révèle ainsi le sens de ce qui était projeté. L’analysant ressent un apaisement.

Deux années plus tard, alors que l’analyse est déjà terminée, une difficulté à s’amuser dans une fête fait qu’à cet instant, cet analysant se souvient que, la semaine précédente, c’était l’anniversaire de la mort de sa mère. Une autre interprétation surgit, mais soutenue maintenant par quelqu’un qui paraît prétendre agir comme un analyste: la tristesse de ne pas pouvoir partager un tel succès avec sa mère le culpabilise, parce qu’il avait eu ce succès et en avait joui en plein deuil. Voilà les vraies raisons pour lesquelles il était arrivé si perturbé à sa séance. Telle qu’il la voit maintenant, l’erreur possible de la première interprétation paraît indiquer une difficulté de l’analyste à dominer le "contre-transfert" et à maintenir la distance nécessaire dans la relation à son analysant: des faits récents montrent que l’analyste, dans cette intervention, ne réussit pas à contenir la jalousie qui caractérise encore sa relation avec son ex-patient.

La distance de l’orientation de Lacan par rapport à Margaret Little et à Annie Reich devient évidente quand nous trouvons la formulation suivante: une fois que "l’analyste a cru devoir chercher d’abord dans l’"hic et nunc" la raison de l’attitude du patient", il aurait pu seulement trouver "ce qui, sans nul doute, existait effectivement dans le champ intersubjectif entre les deux personnages" (3). En d’autres termes: l’interprétation de supposée jalousie que l’analysant lui aurait attribuée a pu s’imposer, parce que, comme cela deviendra évident deux années plus tard, l’analyste lui-même éprouvait ce sentiment envers son patient, assez intensément.

En s’orientant avec "l’ici et maintenant", la séance prend la forme d’un jeu spéculaire incessant: le psychanalyste s’applique avec zèle à être lui-même le support des projections de l’analysant et, surtout quand ce dernier commence à être considéré comme psychanalyste, il pourra à son tour démasquer dans l’interprétation reçue de celui qui dirigeait sa cure, une certaine projection de ce même analyste. La séance analytique tourne en spéculation sans fin, évoquant les circularités obsessionnelles du type "vous êtes en train de penser que je suis en train de penser que vous...". S’appuyant sur une telle perspective, Lacan conclut: "L’analyste se croit... autorisé à faire... une interprétation d’ego à ego, ou d’égal à égal." (3)

... vers une "psychologie des deux corps"

L’ego, déjà chez Freud, est constitué comme corps propre à partir d’une référence qui provient, originellement, d’un autre avec lequel une identification devient possible. Par ce biais, l’"interprétation d’ego à ego" trouve aussi ses résonances dans la partie du Séminaire I intitulée "Les impasses de Michael Balint". Pour sortir de telles difficultés, Lacan fait ressortir la tentative de Michael Balint d’aller au-delà de la "one body’s psychology", "psychologie d’un corps" thématisant ce qui survient dans la séance analytique comme une "two bodies psychology", "une psychologie de deux corps" (4).

Le traitement analytique commence à être thématisé à partir des émotions transférées, principalement du corps de l’analysant sur le corps de l’analyste. Balint, réduisant le transfert à un simple déplacement, transforme la situation analytique en une reproduction de la relation mère-enfant, de la situation œdipienne elle-même. Dans ce contexte, il prévoit encore que le psychanalyste, grâce aux bons résultats obtenus dans son analyse personnelle, devra rectifier l’anachronisme de cette réitération et tenir, face à l’analysant, un "rôle passif", par exemple comme une table qui reçoit sans une quelconque réaction les coups de rage de quelqu’un (5).

Aussi bien chez Annie Reich ou Margaret Little que chez Michael Balint, nous trouvons un effacement du registre symbolique et un glissement vers un axe imaginaire: l’analyste a heureusement conquis, dans sa longue analyse, le contrôle de ses propres émotions, mais son corps est encore pris comme celui d’une personne. En acquérant un savoir et même une certitude sur lui-même, en réalisant une sorte de libération de l’ego dans sa relation à l’inconscient, le psychanalyste devient quelqu’un qui peut diriger sans peine une cure, mais aussi l’inconscient des autres.

Un troisième terme

Face à l’enfermement de la séance analytique en une "two bodies psychology", une première réponse de Lacan fut d’aborder ce qui survient dans la séance en termes d’intersubjectivité: entre un ego et un autre, il y a, pour le moins, un troisième terme - la parole. Ce troisième terme fait de la séance analytique le temps et l’espace dans lesquels "deux sujets" se rencontrent, dominés par une Autre instance qui les dépasse et qui ne limite pas la séance à un temps et à un lieu pré-définis. Parce que parler implique toujours se perdre dans ce qui se dit, parce que l’inconscient peut se manifester en n’importe quel lieu, il incombe à l’analyste - dans l’exercice de l’écoute, grâce à la non détermination prévue du temps de la séance - de favoriser la suspension des certitudes qu’un être parlant peut se faire de lui-même, contre la fonction propre de la parole (6).

Recourir à l’usage que deux sujets font de la parole a permis à Lacan d’opérer une "désubstancialisation" (7) de ce qui avait été polarisé avec la relation d’ego à ego. Être assujetti à la règle de l’association libre, à l’exigence de dire tout, destitue l’analysant d’une série d’attributs auxquels il s’identifiait, mais l’analyste - en prêtant son corps pour ce que Freud appelle le transfert - doit "payer de sa personne" (8) pour que la direction de la cure ne se confonde pas avec une orientation morale du patient.

Néanmoins, la notion d’intersubjectivité ne rend compte que partiellement de cette opération de désubstancialisation que Lacan met en acte, pour souligner entre les usages de la parole la prévalence de l’ordre symbolique, du champ du langage, du champ propre de l’Autre. Enfin, faire appel à deux sujets qui se parlent enferme la séance analytique dans une dimension de dialogue communicationnel: la dissymétrie symbolique entre analyste et analysant, bien qu’elle soit meilleure que la relation de deux egos, n’est pas encore radicale, ne figure pas deux champs différents. Nous restons dans une perspective trop subjective (9), et qui, de plus, ne peut marquer la différence entre la psychanalyse et tous les types de psychologie.

La thématique de la relation intersubjective est abandonnée, et Lacan commence à s’intéresser pendant plusieurs années à la détermination dont le sujet - divisé entre un signifiant et un autre - pâtit depuis le champ de l’Autre, depuis ce lieu articulé, avant même l’existence de celui qui parle. Un processus de décorporéisation paraît atteindre aussi bien l’analysant (conçu comme sujet évanescent entre les signifiants qui composent sa vie) que l’analyste (désigné, grâce au transfert, comme "sujet supposé savoir").

Derrière le divan

L’ordre symbolique, dans la mesure où il paraît se fermer sur lui-même, arrive à évoquer un mode autonome de fonctionnement où le savoir inconscient pourrait être élaboré sans une quelconque participation du corps. Dans cette mesure, en accord avec Jacques-Alain Miller, on arriverait à considérer que le corps n’est qu’un simple "résidu de présence dans la psychanalyse", une espèce de "déchet de l’Autre du savoir" (10), et le savoir propre serait élaboré hors des corps. Toutefois, malgré la déformation et la primauté exercées par le langage, les dimensions corporelles ne sont pas éliminées de la séance analytique lacanienne: "La présence des corps..., de deux corps, est une condition de l’opération analytique", parce qu’"il n’y a pas d’analyse par écrit, il n’y a pas d’analyse par téléphone, il n’y a pas d’analyse par internet", et jusqu’à "le sens ne vaut pas sans la présence" (10).

Sans doute, comme Sergio de Castro (11) peut l’évoquer, l’exigence lacanienne que deux corps soient présents dans l’enceinte même de la séance analytique, nous renvoie à la "two bodies psychologie" préconisée par Balint. Cependant, il semble indispensable de redire que les impasses de cette analyse sont le résultat d’une réduction à l’axe imaginaire des dimensions corporelles dans la séance analytique. Or, dans l’insistance de Jacques-Alain Miller pour affirmer que de telles dimensions sont une exigence même de la psychanalyse, ce n’est pas le registre imaginaire qui est convoqué et ce n’est pas une quelconque possibilité d’assimiler la séance analytique à une relation d’ego à ego.

L’inconscient y est décrit "comme un bord qui s’ouvre et se ferme", c’est-à-dire qu’il devient "homogène à une zone érogène" (12) et à ces parties du corps traversées par le fonctionnement des pulsions. Qu’une analyse ne se passe pas sans la présence effective du corps de l’analysant et que ce corps ne concerne qu’à peine son ego, c’est bien évident, d’autant plus que le langage déforme celui qui parle. C’est de cette propre déformation que se détachent les objets contournés pour la satisfaction pulsionnelle, aussi bien que les symptômes adressés à un analyste qui affleurent dans les paroles ou dans le corps. Au-delà de cela, la propre trame discursive de l’inconscient, le propre discours de l’Autre paraît aussi pulser comme un corps, dans ce battement d’ouverture et de fermeture.

La réalisation de ce discours, sa position d’ex-centricité, survient "par la bouche de l’analyste" (13). Parce que l’analyste est celui qui décide du sens d’une interprétation, mobilise tout un travail de construction, et que sa bouche peut renvoyer aussi un silence ou même quelques légers sons qui ne manquent pas de relever de la présence d’un corps vivant, derrière le divan. En ce qui concerne encore le corps de l’analyste dans la séance, considérons avec Lacan ce partenaire que parfois l’analysant fait de l’Autre et qui est pris comme sujet supposé savoir. Souvenons-nous que , dans le Séminaire XVII, l’Autre est défini comme celui "qui a un corps et qui n’existe pas" et que le savoir est défini comme "moyen de jouissance" (14), c’est-à-dire, d’une satisfaction qui ne se produit pas sans la présence de quelque corps. Enfin, Lacan nous convie à aborder la conjonction - spécifique d’un corps vivant et parlant - entre signifiant et jouissance. La séance analytique, du fait qu’elle n’a pas une durée pré-établie, n'évoque plus, selon Jacques-Alain Miller, "l’élaboration complète de la signification", l’impression d’un fonctionnement autonome du symbolique ou l'enfermement du couple analysant-analyste dans l'imaginaire - la séance analytique s’impose, par conséquent, comme une occasion privilégiée "pour prendre la parole comme un mode de satisfaction spécifique du corps parlé" (15).

Après une absence de l’analyste

Une dernière référence clinique pourrait élucider comment, dans la séance analytique, la présence de deux corps ne se limite pas à l’intersubjectivité, pas plus qu’à une relation entre deux egos. Les jours précédant une période d’absence de l’analyste, un analysant se présente à la séance avec un mot qui, en même temps, définit l’être qui le profère, et la métonymie d’une certaine satisfaction anale qu’il découvre comme insistante dans sa vie et qui le renvoie, encore, à la figure humiliée de son père. L’émergence de ce signifiant, qui lui arrive soudain comme une insulte, angoisse le sujet qui, non sans haine, fait allusion aux temps antérieurs à l’analyse, où il pouvait toujours se penser comme irresponsable de ses actes. L’analysant affirme, alors, qu’il va arrêter la cure.

Voilà toute une situation qui évoque la confrontation d’ego à ego et la passivité exigée de l’analyste dans une "two bodies psychologie": le sujet - non sans imprimer à sa parole un ton accusateur - veut partir au moment même où l’analyste va aussi s’absenter... Cependant, la présence de l’analyste donne sa valeur au poids du signifiant qui affecte le corps de l’analysant. L’analyste explique que, quoi qu’il arrive d’inédit au corps du patient, celui-ci paraissait beaucoup plus mortifié auparavant. L’analyste soutient que, face à ces effets de vivification d’un corps par un signifiant, il n’y a pas d’autre issue que la continuation de la cure. Après la période d’absence de l’analyste, le sujet est revenu. Il semble habiter davantage son corps et paraît beaucoup plus sensible à ce qui lui parvient du corps de l’analyste, discret, mais néanmoins vivant.

(Traduction: Pierrette Dujon)

 


1 - Lacan, Jacques. "Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud" (1953-1954), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 40.

2 - "Ibid.", p. 40-43. Pour l’article d’Annie Reich ("On counter-transference"), que Lacan cite comme source de l’exemple clinique qu’il commente dans la troisième séance du Séminaire I, cf. "The International Journal of Psycho-analysis", vol. XXXII, Londres/New York, 1951, p. 31. Pour l’article de Margaret Little ("Counter-transference and the patient's response to it"), où se trouve, en fait, l’exemple commenté par Lacan, voir les pages 32 à 40 du même volume de"The International Journal of Psycho-analysis".

3 - "Ibid.", p. 42.

4 - "Ibid.", p. 225-258. Balint tire l’expression "two bodies psychology" de John Rickman. Cf. Balint, Michael, "Changing in therapeutical and Techniques in Psycho-analysis", "The International Journal of Psycho-analysis", vol. XXXI, Londres/New York, 1950, p. 123-124.

5 - Pour la réitération de la relation mère-enfant ou du complexe d’œdipe lui-même dans la séance analytique, cf. "Early developmental states of the ego. Primary object love", "The International Journal of Psycho-analysis", vol. XXX, Londres/New York, 1949, p. 265-273 ; Balint, Alice, "Love for the mother and mother-love", "The International Journal of Psycho-analysis", vol. XXX, Londres/New York, 1949, p. 251-259. Pour la notion de "page blanche" (surface passive), cf. Balint, Michael, "Le transfert des émotions" (1933), in "Amour primaire et technique psychanalytique", traduction de J. Dupount, R. Gelly et S. Kadar, Paris, Payot, 1972, p. 190-203.

6 - Cf. Lacan, Jacques, "Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse" (1953), in "Écrits", Paris, Seuil, 1966, p. 251.

7 - Il s’agit d’un terme employé à partir de quelques considérations de Jacques-Alain Miller sur la notion de sujet en psychanalyse. Cf. Miller, Jacques-Alain, "Mathèmes I", Rio de Janeiro, Zahar, 1996, p. 73-89.

8 - Lacan, Jacques, "La direction de la cure et les principes de son pouvoir" (1958), in "Écrits", Paris, Seuil, 1966, p. 587.

9 - Cf. Lacan, Jacques, "Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l'École freudienne de Paris", in "Scilicet", n° 1, Paris, Seuil, 1968, p. 18-20.

10 - Miller, Jacques-Alain. "Éléments de biologie lacanienne", Belo Horizonte, du 22 au 24 avril 1999, Séminaire inédit.

11 - Question posée à Jacques-Alain Miller, lors d’une des conférences du Séminaire "Éléments de biologie lacanienne", Belo Horizonte, du 22 au 24 avril 1999, Séminaire inédit.

12 - Miller, Jacques-Alain, "L'expérience du réel dans la cure analytique", Paris, 24 mars 1999, séminaire inédit.

13 - Lacan, Jacques. "Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse" (1964), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 119.

14 - Cf. Lacan, Jacques. "Le Séminaire, livre XVII, L'envers de la psychanalyse" (1969-1970), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 43-59, 74.

15 - Miller, Jacques-Alain. "L'expérience du réel dans la cure analytique", "op. cit.".