World Association of Psychoalanysis

 

Dans l'ombres des belles japonaises

Catherine Lazarus-Matet

 

« Nos ancêtres tenaient la femme, à l'instar des objets de laque à la
poudre d'or ou de nacre, pour un être inséparable de l'obscurité, et
autant que faire se pouvait, ils s'efforçaient de la plonger tout
entière dans l'ombre. »

Cet extrait de "L'éloge de l'ombre" de Tanizaki peut être mis en série
avec deux autres qui font saisir que si, dans le Japon traditionnel, la
beauté est un pur produit né de l'harmonie calculée entre l'ombre et la
lumière, il en est de même de la femme, en tant qu'elle doit être belle.

« Nous tenons pour inexistant ce qui ne se voit point. »

« Je crois que le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un
dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition
de substances diverses. (...) le beau perd son existence si l'on
supprime les effets d'ombre. »

« Être inséparable de l'obscurité », ceci ne signifie pas que la femme
devait être cachée dans un coin sombre, mais que telle les objets de
laque à la poudre d'or, elle devait, dans l'ombre, capter la lumière
pour approcher ce trait de l'idéal féminin d'alors, la blancheur de la
peau. Toute l'esthétique traditionnelle japonaise consiste, selon
Tanizaki, en une maîtrise délicate de l'ombre pour créer du beau à
partir du rien, de l'imparfait, du crasseux, voire du déchet, et en un
exact calcul de la juste place d'un objet, quelle que soit sa valeur
esthétique ou sa laideur, dans l'indispensable harmonie de la pénombre
d'un lieu (maison, monastère, théâtre).

Le plus insignifiant, le plus sale peut ainsi devenir agalmatique. Créer
du beau à partir du rien, faire des objets les plus ternes les plus
précieux, des lieux d'aisance les endroits les plus raffinés d'une
maison. Faire de femmes sèches et désincarnées l'idéal même de beauté.
Ceci suppose un "a priori" dévalorisé de la femme japonaise conjugué à
un idéal. En effet, pour les ancêtres, la couleur de la peau des femmes
asiatiques jetait un voile qui faisait obstacle à la beauté. Les femmes
devaient de ce fait voir leur beauté se révéler au-delà d'elles-mêmes, à
une époque où le corps était toujours caché, par la présence de la
clarté de leurs mains et de leur visage, dans l'ombre. Du "rouge" à
lèvres vert-noir devait encore accentuer leur éclat afin que toute cette
obscurité voile le corps même. Ce qui brille n'est pas beau en soi, ce
qui est beau c'est la brillance révélée par l'ombre.

La femme était à peine nécessaire à la production de sa beauté.
"Désincarnée", elle pouvait être suggérée aussi bien par le même jeu
d'ombre porté sur un homme. C'est ce que le théâtre savait montrer.
Qu'il soit dépouillé comme le nô ou riche de maquillages et de parures
comme le kabuki, il pouvait suscitait l'émotion liée à la beauté
féminine en ne mettant aucune femme en scène. La femme japonaise de
l'ancien Japon était une simple idée de la femme. C'est différent du
travestissement qui ne laisse pas de côté le semblant de corps féminin.

Que la beauté n'existe qu'en tant qu'issue d'une ombre calculée, ceci
s'approche du beau comme le crée l'artiste, ainsi que l'énonce Lacan
dans le Séminaire "L'éthique", le beau au-delà de l'objet représenté, le
beau qui crée la vérité, « la fonction du beau étant précisément de nous
indiquer la place du rapport de l'homme à sa propre mort ». Le vivant
est laissé hors du tableau, comme la femme japonaise est belle, séparée
de son corps.

La tradition japonaise décrite par Tanizaki savait particulièrement
s'arranger avec le destin de déchet des objets. La femme n'était pas au
rang de ces objets, mais au rang des plus raffinés. En effet la poudre
d'or et la nacre ont cette qualité essentielle de ne pas se ternir avec
le temps, matières intemporelles, telles l'idée de la femme.

« Nous tenons pour inexistant ce qui ne se voit point », écrit Tanizaki.
Jolie façon de faire exister la femme que de la faire surgir de l'ombre,
telle une vieille calligraphie illisible ou un vieux dessin délavé, dont
le précieux et la consistance naissent de rien.

Il est des femmes occidentales dont le rapport au secret, à
l'effacement, à la clandestinité, est la marque même de la féminité, le
rien dont elles souffrent trouvant à se voiler dans l'ombre.