World Association of Psychoalanysis

 

Le choix de Bartleby ou la pulsion de mort selon Hermann Melville

Catherine Lazarus-Matet

 

Les aliénistes savaient que certains états maniaques, persécutifs ou mélancoliques pouvaient conduire un individu vers la mort. Hermann Melville a eu, quant à lui, le génie d'imaginer la force de la pulsion de mort chez un homme coupé de toute dialectique, un homme sans histoire, sans passé et sans avenir, tout entier résumé dans une unique phrase qui plonge son interlocuteur dans un abîme de curiosité et de perplexité. Bartleby, copiste chez un notaire qui cherchera à saisir son secret, le secret de son attitude si étrange, Bartleby, donc, répond à toute demande par un "Je préférerais ne pas", ou, selon les traductions "J'aimerais mieux pas", façon inébranlable de dire non, refus systématique qui l'entraînera vers la mort.

La vie de Bartleby est contenue dans son activité de copiste dans laquelle il est exceptionnel. Refusant invariablement de faire quoique ce soit d'autre qu'écrire, n'ayant pas le moindre échange avec ses collègues, il désarme son patron par la forme même de sa réponse. "I would prefer not to" n'est vraiment pas un refus ordinaire. Ce n'est pas un non direct, c'est une manière ferme de dire sa décision tout en étant doux et courtois. Le lecteur pourrait croire, comme le notaire, que l'usage du conditionnel appelle une suite, une explication au moins, une adresse à l'autre, mais lorsque Bartleby dit qu'il "aimerait mieux pas" quand il est sommé de rendre compte de son refus, alors le lecteur et le notaire entrent dans l'univers de silence et l'infinie solitude de Bartleby.

Le notaire, pourtant touché, fasciné par son copiste, cherchera à s'en défaire en déménageant son étude ("J'aimerait mieux pas", avait dit Bartleby quand on lui intima l'ordre de trouver un emploi ailleurs). Mais toujours intrigué, il le retrouvera, interné. Voulant améliorer son ordinaire, il lui rendra visite, lui offrira de bons repas. Mais Bartleby "aimerait mieux pas" manger. Il vit sans manger, dira-t-on au notaire. Et la mort viendra.

Le lecteur reste sur sa faim. C'est l'autre trouvaille de Melville. L'énigme de cette existence ne sera jamais levée. Jamais on ne saura pourquoi Bartleby était dans un tel rapport à l'Autre. Le lecteur saisira seulement que la réponse à l'énigme se loge dans la réponse énigmatique même de Bartleby. Aucune autre explication de son destin ne serait plus juste que cette phrase où se conjoignent le choix du sujet et son enfermement même. Bartleby apprend au notaire que la pulsion de mort s'inscrit là dans la réduction extrême du langage. L'existence de Bartleby ne pouvait se loger que dans le grand livre des signifiants à recopier, condition vitale exclusive. Bartleby n'avait pas à répondre à des questions toujours inutiles, sa vie se déroulait hors signification, hors interprétation, hors explication. Le sujet mort était tout entier dans son énoncé unique, survivant dans l'écriture inlassable des mots des autres.

Maurice Blanchot écrivait que ""J'aimerais mieux pas" appartient à l'infini de la patience où vont et viennent les hommes détruits" (cf. "Discours sur la patience"). Peut-être, car l'attente infinie est du côté de la mort. Mais surtout, Melville a su magistralement établir le contraste et le lien entre la puissance mortifère d'un tout petit énoncé et le non-sens infini de l'Autre du langage. Pas d'interprétation, puisque pas de sens.

Paris, le 25 septembre 1998