World Association of Psychoalanysis

 

Les preuves d'amour de la sublime Duchesse de Langeais

Catherine Lazarus-Matet

 

"Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme, et n'imagina pas
d'être à lui."

C'est ainsi que Balzac, en une phrase si simple, traduit la stratégie
qui s'impose en un instant à la plus en vue des coquettes du Faubourg
Saint-Germain quand elle rencontre pour la première fois le général
Armand de Montriveau. Antoinette de Navarreins, duchesse de Langeais,
est frappée, comme tous, par la puissance que dégage cet homme dont on
ne cesse d'admirer les exploits, et dont la détermination est supérieure
à celle des hommes les plus valeureux. Le plus puissant des hommes ne
saura résister à la beauté.

Balzac qualifiait lui-même sa "Comédie humaine" de "comi-tragique",
inversion volontaire cohérente avec son propos. Le tragique est présent
dans cette impossible et funeste histoire d'amour qui a fait frémir
nombre de coeurs sensibles.

Il ne s'agit pas ici de prétendre à une analyse du texte de Balzac, mais
de saisir ce qui fait aussi bien le comique que le tragique de ces
amours brûlantes, c'est-à-dire ce qui fait la trame de ce drame. C'est
un point précis: la quête féminine de la preuve de l'amour éternel.

Le décor est planté: l'atmosphère brillante et légère qui règne dans le
monde de l'aristocratie "faubourg-saintgermanesque", où tout est
semblants. Tout, absolument tout y est réglé selon un code commun où
chaque attitude, chaque sourire, chaque parole adressée ou refusée,
chaque baiser accordé, toute absence remarquée garantissent au groupe de
s'orienter selon des repères connus et assurent la reconnaissance, la
qualité d'un nom, la logique d'un parcours.

C'est alors que surgit dans ce vaste cirque ce Montriveau qui n'entend
rien aux semblants. Il n'est épris que de ce qui est juste.

La jolie duchesse s'amuse à le séduire et quand Armand se fait trop
insistant, elle brandit la seule puissance opposable à un tel homme:
Dieu. La duchesse manoeuvre. Elle n'aime pas le général, elle est
flattée d'en être à ce point désirée, et la religion lui permet de se
refuser tout en faisant durer l'intrigue. L'amour entre eux est fait de
longues conversations et du droit qu'elle octroie à celui qu'elle
appelle son amant de lui caresser les pieds ou de lui baiser la nuque.
Dans leurs échanges, outre le recours à la morale, la duchesse use déjà
de l'argument de fond: si elle se donne, elle sera abandonnée par lui.
Elle veut un amour que rien ne dissipe. Quelle plus belle preuve d'amour
que de seulement s'aimer sans se donner !

Montriveau, éperdu d'amour, averti par un ami que la duchesse ne cédera
jamais, fait un saisissant réajustement. Découvrant l'ampleur de sa
propre crédulité, il décide d'ignorer son aimée qui, dès lors, mesure ce
qu'elle perd: l'amour de sa vie. Il organise sa vengeance et fait
enlever la duchesse pour lui signifier qu'il ne fallait pas jouer avec
lui. Il veut lui marquer le front au fer rouge et qu'ainsi elle soit
perdue pour toujours. C'est à son tour de vouloir une preuve, car c'est
lui qui doute à présent: "Vous vous donnerez aujourd'hui, vous vous
refuserez peut-être demain, lui dit-il."

Mais Antoinette est prête à tout maintenant: être marquée pour
toujours, elle le veut. Appartenir à son maître, elle le demande. Ce
serait enfin une preuve d'amour ineffaçable: "Ah, s'écrie-t-elle, je ne
vois que clémence et pardon, que bonheur éternel dans ta vengeance." Et
encore: "Mais la femme qui aime se marque toujours elle-même."

Montriveau renoncera, cachant ses larmes, à sa vengeance et renoncera
aussi à son amour. C'est là que la duchesse donnera les preuves de son
amour. Elle fera ce que jamais on ne fait quand on est du Faubourg. Elle
fera penser qu'elle a dormi chez son amant. La rumeur enfle. Conseil de
famille ! On se charge de ramener la pauvre enfant à la raison. Rien
n'est encore perdu. Son nom, sa position, son mariage, sa fortune, tout
doit être sauvé. Mais ce que veut Antoinette, c'est tout perdre. Et
prouver la force de son amour, pas seulement la dire. Ne disait-elle pas
à Armand, quand il faisait mine de la haïr, "je voudrais posséder toutes
les noblesses pour te les sacrifier toutes".

Tout le Faubourg est au courant de l'inconduite de la jeune femme, sauf
Montriveau ! Elle lui écrit une lettre déchirante où elle s'offre à lui
pour toujours. Elle lui donne un rendez-vous. S'il n'y vient pas, elle
quittera ce monde. L'on comprend qu'elle ne mourra pas mais ira s'isoler
du monde dans un couvent. Le général lit la lettre simplement quelques
minutes trop tard et manque de très peu le rendez-vous. La duchesse
disparaîtra. On sait qu'Armand la cherchera de par le monde pendant cinq
années. Son pouvoir est si grand qu'il pourra faire ouvrir les portes
des plus fermés des couvents.

Retrouvant Antoinette, devenue soeur Thérèse, il lui dit son amour et
qu'elle en a bien la preuve maintenant avec ce qu'il a déplacé de
montagnes pour elle. Elle, elle l'aime enfin comme elle le souhaitait:
"Je vis dans votre coeur, mais autrement que par un intérêt de plaisir
mondain, de vanité, de jouissance égoïste ; je vis ici pour vous, pâle
et flétrie, dans le sein de Dieu. S'il est juste, vous serez heureux."
Quelle autre preuve veut-il ?

Soeur Thérèse pour échapper à cet entrevue, avoue à la mère supérieure
qu'elle parle à son amant. C'est pour Armand une preuve, la preuve que
son amour est intact.

Puisque rien ne peut lui résister, Montriveau, bientôt heureux, met en
place une expédition pour arracher la duchesse à son couvent
inaccessible. Il y parviendra. Quand il pourra enfin l'emporter avec
lui, il trouvera une morte.

La duchesse ne se contentait pas d'être ardemment aimée, de croire aux
mots d'amour. Elle voulait des preuves qui garantiraient la vérité
infinie de l'amour d'Armand. Le fer rouge, tout perdre pour lui, le
couvent, la mort. C'est elle qui ne cessera de donner des preuves, sans
jamais se donner à celui qu'elle aime. Elle donnera des preuves, jusquà
la plus sublime. Elle sera elle-même sublime dans sa tentative. Elle lui
demandait des preuves, tant qu'elle ne l'aimait pas, aussi n'a-t-il
cessé d'aller d'épreuve en épreuve, lui si puissant. Pour une femme,
c'est ce que raconte Balzac, un homme, aussi puissant soit-il, ne peut
assurer que l'amour durera. Une femme, elle, peut aller très loin pour
tenter de prouver à un homme qu'elle l'aime, dès lors que ce n'est pas
la rencontre sexuelle qui en apporterait la vraie garantie.

Balzac fait conclure à Montriveau: "Ce n'est plus qu'un poème." Les
mots d'amour n'ont su être une assurance sur l'amour pour cette femme et
voilà qu'elle n'est plus qu'un poème. Et l'ami qui accompagne le général
d'ajouter: "Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de
l'amour, il faut savoir le bien placer, et il n'y a que le dernier amour
d'une femme qui satisfasse le premier amour d'un homme."

C'est sans aucun doute la signature de Balzac qui eut plusieurs liaisons
avec des femmes beaucoup plus âgées que lui. De plus il data "La
duchesse de Langeais" non pas du jour où il termina ce récit, mais de
celui où Madame Hanska devint sa maîtresse. Au moins, indique-t-il
clairement que les amours ne sont pas uniques, mais se comptent.

Le "comi-tragique" est là: dans la preuve par la perte. La duchesse de
Langeais prouve l'amour non par le don de ce qu'elle n'a pas, mais par
la perte de ce qu'elle a, maintenant l'amour dans une dimension propre à
illustrer ce que peut être la jouissance féminine.