World Association of Psychoalanysis

 

Un court-circuit freudien

Catherine Lazarus-Matet

 

Lacan, dans le Séminaire "L'Éthique de la psychanalyse", estime que Freud court-circuite le problème de la création de l'artiste, que ce qu'il en écrit est faible et limité. Si la sublimation est au coeur de "L'Éthique", tant pour ce qu'elle crée comme valeurs socialement reconnues que pour ce qu'elle a à voir avec le désir, elle est aussi au coeur de la création artistique, et une grande place est donnée aux références aux beaux-arts, particulièrement à la peinture, dans ce Séminaire.

En effet, la peinture offre une matérialisation du rapport du sujet à l'objet, et son produit ouvre vers autre chose que l'objet. La création picturale sert à Lacan de support dans l'approche de l'énigme du désir: l'art permet de cerner la Chose. Que loge Lacan dans le court-circuit freudien ? Quelque chose qui concerne la fonction du beau dans son rapport au désir.

Freud, dans " Les principes du cours des événements psychiques ", considère que l'artiste, la sublimation ayant opéré, recueille gloire, argent, honneurs, soit les satisfactions qui étaient au principe de la tendance ainsi satisfaite par la voie de la sublimation. Ce serait l'aboutissement de l'oeuvre du créateur dans le circuit des biens qui éclairerait l'activité artistique: " L'artiste donne forme belle au désir interdit pour que chacun, en lui achetant son petit produit d'art, récompense et sanctionne son audace. " Le point central est ici pour Freud de montrer que l'artiste réconcilie, dans l'exercice de son art, principe de plaisir et principe de réalité.

Sur quoi porte le court-circuit ? Sur la beauté des oeuvres d'art. Freud élude le lien du beau au désir.

Lacan, dans son approche du champ central du désir, franchit la barrière du bien puis celle du beau. Freud ne s'aventure pas vers ce second franchissement. Lacan, se situant dans la perspective kantienne du jugement esthétique, utilise le beau dans la dimension où l'on ne considère que le sentiment du sujet et pas le concept d'un objet, c'est-à-dire où l'objet est pris pour ce qui constitue sa relation au sujet et n'est pas concerné par un jugement esthétique. Kant définit ainsi le beau: " Est beau ce qui plaît universellement sans concept. " Le beau est ce qui suscite du plaisir, ce qui s'applique à un objet de satisfaction. En ce sens le principe de plaisir s'inscrit dans une esthétique freudienne.

Le beau est une limite au désir, il arrête mais aussi interdit le désir. La beauté rend l'objet inaccessible. Le beau est plus proche du mal que ne l'est le bien. Et Lacan invite à prendre toute allusion, chez un analysant, au registre esthétique comme venant recouvrir une pulsion destructrice, la fonction du beau étant d'indiquer le " rapport de l'homme à sa propre mort ".

Le fantasme sadique donne appui à cette fonction du beau d'interdire le désir. À quoi sert, demande Lacan, que les victimes sadiennes soient toujours très belles ? À ceci que l'horreur se profile derrière cette beauté, que quelque chose menace. L'objet est là comme pouvoir d'une souffrance, comme limite du champ du désir.

Lacan conjugue le fantasme sadique avec l'idée du sublime que Kant développe après le beau. Le sublime, c'est le trop beau, c'est le passage d'une autre limite. Le beau est l'équilibre, ce qui fait plaisir. Le sublime suscite le chaos, le désordre, la désolation où règnent grandeur et jouissance. L'objet qui induit de telles choses est immense, infini, purement et simplement grand, selon Kant pour qui " est sublime ce qui plaît immédiatement par la résistance qu'il oppose à l'intérêt des sens ". Le sublime fait passer le sujet sur le versant de la jouissance.

L'artiste, en suivant Freud, aurait une certaine maîtrise sur le désir et sur l'objet. L'artiste créerait de la beauté dans le but d'obtenir une reconnaissance sociale. Lacan ne conteste pas le destin de marchandise d'une oeuvre, mais il ajoute au circuit freudien l'impossible maîtrise sur l'objet. L'écart est irréductible entre l'objet et sa représentation. L'oeuvre d'art illustre l'interdiction du désir et le créateur ne fait que tenter d'approcher l'objet, ne cesse d'expérimenter son inaccessibilité. En produisant du beau, voire du sublime, l'artiste produit autre chose, un objet indéfinissable, ce que Lacan formule de diverses façons: un objet créé peut représenter la Chose, la sublimation élève l'objet à la dignité de la Chose, il s'agit dans l'oeuvre d'art de cerner la Chose.

La feinte, indissociable de l'acte du peintre, produit la beauté, au-delà de l'objet, et la beauté, selon Lacan, crée la vérité, comme les "Souliers" de Van Gogh rendent inévitablement présent le destin de déchet des objets fixés sur la toile.