World Association of Psychoalanysis

 

Ravage et désir de l'analyste

Marie-Helene Brousse

 

Extimite de la passe une: le titre engage dans la voie de l'AE analysant l’Ecole, reference contenue dans le "Une". La passe est un lieu de garantie. Elle a donc a etre un lieu d'evaluation de la formation de l'analyste a partir de son analyse.

Former des analystes et faire avancer la psychanalyse comme savoir exposable, transmissible, sont, selon moi, les objectifs d'une Ecole. Quant a l'extimite de la passe, c'est la consequence de son rapport au reel de l'experience analytique contre le reel du groupe.

Il est vrai que depuis le debut de mon rapport a la psychanalyse, la dimension epistemologique m'est apparue comme la garantie que la theorie analytique continue avec rigueur sa confrontation au reel de la clinique: soit que la psychanalyse ne devienne pas un delire, ni un catechisme. D'ou l'importance du controle et de l'enseignement.

En psychanalyse, cette elaboration theorique sous-tendant la formation ne se fait pas hors analyse du sujet. Dans la passe, il y a un nouage entre savoir theorique et desir de l'analyste. C'est pour cette raison, me semble-t-il, que Lacan en attend un veritable enseignement, au sens fort qu'il donne a ce terme, dont il qualifie a la fois l'oeuvre freudienne et sa propre elaboration de savoir.

Avoir ete invitee a parler lors de cette journee des AE me permet de verifier que ce nouage qui fait la passe depasse la duree reglementaire de trois ans et se poursuit dans la pratique de l'analyste. La passe a pour fonction l'enseignement de la psychanalyse et a chaque avancee de l'enseignement correspond un effet de passe qui secoue l'analyste. Je vais donc parler de certaines reponses du reel reçues dans la pratique analytique, qui ont un effet d'enseignement dans mon experience.

Ces reponses se laissent cerner par un point de doctrine qui n'est pas nouveau: il s’agit du "ravage" du sujet, tel que Lacan en parle dans "L'etourdit" dans l'expression "ravage de la relation mere-fille", et de l'articulation dudit ravage avec l'amour de transfert. Freud, en utilisant d'autres termes, aborde cette question a la fin de son oeuvre. Il souligne a chaque fois l'importance, qu'il dit avoir sous-estimee, de la relation precoce mere-fille et le point de butee de toute analyse de femme sur le penisneid, qui lui vaut depuis les clameurs de la foule feministe. On peut aussi relire l'article tardif de Melanie Klein sur l'envie, a la lumiere de cette problematique. De nombreux exemples sont presentes par la clinique et, tout recemment a Buenos Aires, le temoignage de Dominique Laurent et sa reference a la Reine de la nuit est venue apporter un element nouveau au probleme dans sa reference explicite au transfert a l'analyste. Je situe mon intervention d'aujourd'hui dans cette perspective.

Apres de nombreuses annees de travail analytique rigoureusement mene par des analysantes, travail ayant amene certaines modifications de la position subjective de maniere incontestable, il arrive que le ravage fasse son entree dans la relation analytique, soit de façon nouvelle, soit de façon plus denudee, certes toujours en suivant la veine de la logique precedemment deployee par le sujet. Cette question me semble d'importance, dans la mesure ou elle questionne necessairement le desir de l'analyste, tel que Lacan en introduit le concept dans son texte "La direction de la cure..." dans la partie intitulee "Comment agir avec son etre ?". L'expose de D. Laurent, comme les recits de certaines analysantes venues me voir apres une interruption du lien transferentiel a leur analyste ayant pris pour elles la figure du ravage, montrent clairement a quel point la partie peut etre difficile. Cette difficulte me semble, au-dela des elements anecdotiques analysables en termes de contre-transfert et donc de resistance de l'analyste, signaler un point de reel clinique exigeant de l'analyste un traitement serieux, c'est-a-dire structural.

La reference freudienne au penisneid est bien connue, puisque Freud en fait un point de butee de l'analyse des sujets feminins. Il en fait aussi le ressort du complexe d'OEdipe chez la fille au moment de la phase phallique. Je cite: "Elle remarque le grand penis bien visible d'un frere ou d'un camarade de jeu, le reconnait tout de suite comme la replique superieure de son propre petit organe cache et des lors elle est victime de l'envie de penis... Elle a vu cela, elle sait qu'elle ne l'a pas et veut l'avoir ("Difference anatomique entre les sexes", in "La vie sexuelle", p. 126 et 127)."

Je ne commenterai pas ce texte tres connu, qui a valu a Freud une haine decidee des feministes, sinon pour souligner le terme de "cache" dont on n'a sans doute pas tire toutes les consequences. Freud fait deriver de l'envie de penis la sexualite feminine, il en souligne "les consequences psychiques multiples et leur grande portee". La premiere consequence est "la cicatrice": c'est la marque du narcissisme feminin. On peut envisager la la marque de fabrique du rapport qu'une femme entretient avec le corps feminin. La deuxieme est la "jalousie": selon Freud, c'est la marque de fabrique du fantasme "On bat un enfant", qu’il attribue dans ce texte au sujet feminin comme "residu de la phase phallique". La troisieme consequence touche la relation a la mere designee comme responsable du manque: c'est le ravage. La quatrieme est la reaction contre l'onanisme qui, selon Freud, ouvre la voie a la sexualite feminine selon le fameux glissement des objets: c'est "le glissement" des objets feminins. Dans l'article suivant sur la sexualite feminine, Freud accentue encore la haine a l'egard de la mere, faite de reproches divers, dont celui de seduction, expliquant l'intensite de cette haine par l'intensite de l'amour qui le precede et par la deception. Pour Freud, le ravage est donc strictement correle au destin du phallus chez la fille.

C'est le meme terme d'envie que Melanie Klein reprend dans son volume "Envie et gratitude", pour caracteriser le point d'impossible dans l'analyse, avec un pessimisme qui s'appuie sur une faillite originaire du rapport a l'Autre maternel, faillite d'accent paranoiaque: "mordre le sein nourricier", mordre la main qui nourrit, et, ce faisant, saper d'emblee le rapport a l'Autre dont le sujet pourrait se soutenir.

Ces differents elements freudiens sont repris de façon epuree par Lacan dans le Seminaire V, particulierement aux chapitres XIV, XV et XVI. Il y reprend la question de la phase phallique, dans la suite de sa modelisation des trois temps de l’OEdipe. Le cadre est d'emblee situe: c'est celui du desir ordonne par la loi du signifiant, en tant qu'il "participe a une aventure primordiale, qui est la inscrit et qui s'articule, et que nous rapportons toujours a quelque chose d'originel qui s'est passe dans l'enfance et qui a ete refoule. (...) L'aventure primordiale de ce qui s'est passe autour du desir infantile, du desir essentiel, qui est le desir du desir de l'Autre, ou desir d'etre desire. Ce qui s'est inscrit dans le sujet au cours de cette aventure, reste la permanent, sous-jacent (Seminaire V, p. 271)". La relation a cet Autre primordial qu'est la mere, vient se substituer a "l'economie des gratifications, des soins, des fixations, des agressions (ibid.)" - on reconnait la Melanie Klein - et centrer le destin du sujet dans "la dependance primordiale du sujet par rapport au desir de l'Autre. (...) Voila ce qui est inscrit, au fur et a mesure de l'histoire du sujet, dans sa structure - ce sont les peripeties, les avatars de la constitution de ce desir en tant qu'il est soumis a la loi du desir de l'Autre (ibid.)". C'est donc ainsi que Lacan reformule la question du rapport primordial a la mere: "Et ce qui compte est de lui faire reconnaitre, par rapport a ce qui est un x de desir chez la mere en quoi il a ete amene a devenir ou non celui qui y repond, a devenir ou non l'etre desire (cf. son texte sur Gide)". Devenir l'etre desire ou pas, tel est l'enjeu.

Cette dialectique comporte un tiers, le pere, presence d'un "personnage, desire ou rival". Ce troisieme terme permet ou non a l'enfant d'etre un "enfant demande ou non". Au-dela de la captivation imaginaire, quelque chose permet a l'enfant d'etre signifie. Ce quelque chose est un symbole, un signifiant par quoi le sujet a a se faire reconnaitre. Lacan reprend alors la question du penisneid: 1) au sens du fantasme, voeu que le clitoris soit un penis: castration (amputation symbolique d'un objet imaginaire ; 2) envie du penis du pere: frustration d'un objet reel ; 3) envie d'un enfant du pere: privation reelle portant sur un objet symbolique ; c'est par exemple le temps qui cloche chez la jeune homosexuelle.

L'enfant entre dans la structure signifiante a l'envers du passage de la femme dans la dialectique sociale comme objet. D'ou la deduction de Lacan: ou bien l'enfant abandonne ces objets en se faisant lui-meme objet de l'echange, ou bien il garde ces objets au-dela de leur valeur d'echange. Le phallus est donc la barriere a la satisfaction d'etre l'objet exclusif du desir de la mere. Formation de l'ideal du moi d'un cote, jouissance constituant l'objet qu'est la mere de l'autre.

Chez Freud comme chez Lacan, il s'agit la d'un modele qui reçoit des valeurs singulieres selon l'histoire du sujet. Mais dans tous les cas de figure, la relation mere-fille reste centree sur la revendication phallique. Dans cette perspective, qu'est-ce que le ravage ? La mere restant l'Autre inentamee par l'echange phallique et la loi symbolique, elle demeure l'objet unique de l'enfant unique. Une reponse consiste a etre le fetiche maternel. Mais ce fetiche est toujours superflu puisque l'Autre traumatique (c'est-a-dire l'Autre de la satisfaction sexuelle) est complet.

Une autre reponse consiste a arracher a la mere ce qui de toute façon n'entrera pas dans l'echange qu'il n'y a pas et qui, pas plus tot arrache, se convertit en un dechet.

On peut sans doute penser les modalites du ravage en fonction des trois modes de penisneid.

Dans tous les cas, c'est, pourrait-on dire, un ravage lie a l'echange impossible, quelque chose chez la mere aynt echappe a la loi symbolique qui aurait du la faire objet dans la structure de l'echange symbolique. De ce fait, elle tend a rester un Autre reel, interprete comme Autre de la jouissance. Elle convoque donc soit a la fusion impossible, soit a la persecution.

Pour chaque sujet repondant a cette conjoncture, l'origine, ou encore ce que Lacan nomme l’aventure primordiale de ce qui s'est passe autour du desir infantile qui est toujours le meme, est differente. Il me semble cependant que le ravage provient d'un defaut qui a touche, dans ce que Lacan appelle la triade, la parole. Ainsi, dans un cas, cette parole est reduite a l'insulte qui, de ce fait, a constitue l'etre du sujet, dans un autre, c'est le mensonge, ce peut etre aussi le rejet qui a effectue une mort du sujet, dans un autre encore, c'est la seduction.

Cette modelisation reste fondamentale. Cependant, Lacan par la suite aborde les choses par une autre voie. Dans "Le savoir du psychanalyste", il caracterise un des deux aspects de la sexualite feminine dans son rapport a la fonction phallique comme "vouloir la ravir a l'homme" (3 mars 1972). La lecture faite l'an dernier par Eric Laurent et J.A. Miller du texte de Lacan sur le ravissement de Lol V Stein, et qui se trouve a l'origine du theme choisi pour la journee de travail des Sections cliniques l'an prochain, permet de proposer une autre interpretation, disons supplementaire, du ravage. Elle s'inscrit justement dans ce registre de la seduction que Freud signalait au passage.

Proposons la these suivante: le ravage est le ravissement. C'est ce a quoi m'engage fermement la parole analysante et le savoir qui s'y depose. La premiere qualite exigible d'un analyste est de se laisser enseigner par cette parole, docilement, ce a quoi objecte souvent l'angoisse et la culpabilite, comme l'avait note M. Kusnierek lors d'un expose a une soiree des AE a l'ECF. J.A. Miller posait que le ravissement est lie au corps, ou plus precisement au fait d'avoir un corps, qui, par consequent, peut etre derobe. Le ravissement est du registre de l'avoir, mais il touche aussi a l'etre. La mere est sans doute une grande voleuse de corps, de structure pourrait-on dire, puisqu'elle parle. Mais c'est aussi une ravisseuse d'enfant. L'irruption du ravage dans la relation analytique vient mettre l'accent sur le corps, et plus precisement sur le corps dont le sujet est pour ainsi dire prive.

Dans ce meme Seminaire V (p. 275), Lacan revenait deja sur la question du corps. Il ecrivait: "Dans le rapport imaginaire... La reduction des images captivantes a l'image centrale de l'image du corps, n'est pas sans lien avec le rapport fondamental du sujet a la triade signifiante." Je vois dans ce terme de "captivation" un terme anticipant celui de "ravissement". Ce ravissement peut prendre la forme d'un rejet visceral de son propre corps, d'une depersonnalisation liee a une dephallicisation, d'une auto-disparition, ou encore d'une reduction au silence de l'analyste, modalites sans doute determinees par la façon dont le langage a fait marque.

Je propose donc de considerer que le ravissement est une forme de la perte non symbolisable, la perte par le sujet de l'image de son corps dans le desir de l'Autre. Advient une chute du sujet et une perte de l'Autre du desir. Une petite fille tombe dans un trou. Elle n'a a proprement parler plus de place, contrairement au morceau de cire de Descartes auquel il reste l'etendue. Le pere, ou la fonction nomination, opere cependant, mais laisse vide, sans nom, une place qui n'est plus marquee. Il n'y a plus de place face a un autre inentamable. Repasser par la place vide suppose l'epuisement des objets dont l'Autre se retrouve alors pourvu. C'est souvent dans les confins du dispositif de la parole, dans l'espace des passions de l'etre, que se produit le dechirement qui ouvre a nouveau cette zone du ravissement. D'ou la difficulte a l'y re-inclure.

Entre le ravage comme revendication phallique ou penisneid et le ravage comme ravissement ou disparition, il n'y a pas d'opposition a proprement parler. C'est, dans la nevrose, intimement lie. Dans un cas, l'accent est mis sur le signifiant du desir et donc la valeur, dans l'autre sur le corps, c'est-a-dire sur la marque, le signe et donc l'objet.

La question centrale, du cote du desir de l'analyste, est de trouver le ressort qui n'objecte pas au branchement sur l'Autre du desir. C'est une voie etroite et unique dans chaque cure et pour chaque sujet. La reference au pere qui dit oui, solution du Lacan du Seminaire V, reste souvent sans effet devant le ravage, et la reference a la verite en tant qu'effet est de peu de poids. Les postfreudiens se sont engages dans la voie sans issue de la reparation, voie que Melanie Klein elle-meme, au crepuscule de sa vie et de sa pratique, constatait telle. Il ne m'apparait donc qu'une solution possible: barrer l'Autre increvable et aller vers la nomination de la place dans le desir sans garantie. La solution ne passe pas seulement par le nom, mais par l'etendue: le corps.

Un dernier point: Lacan, dans le texte sur M. Duras, parle de la charite severe et militante de Marguerite d’Angouleme, et sa derniere phrase evoque la charite sans grandes esperances de Duras. Ce n'est pas sans evoquer le fameux "decharite" de "Television". Je ne sais pas encore tres bien ce que cela est, mais il y a la une piste qui, j'en ai l'intuition, peut repondre a une question que la pratique analytique impose.

La capacite d'enseignement est la condition de la survie de la psychanalyse et la garantie qu'une ecole ne soit pas un conservatoire. Cet enseignement se cristallise aux joints de l'impossible a analyser. C'est la le lieu de la passe parce que cela mobilise, dans le sujet en jeu dans l'analyse, le desir, juste au point ou l'amour ne soutient plus l'impossible qui insiste au-dela. Au-dela du mur de l'amour, il n'y a que le reel. Comment s'y frotter de la bonne maniere, puisque, pour qu'il y ait de l'analyste, il faut s'y frotter, tot ou tard.