World Association of Psychoalanysis

 

Psychose ordinaire et clinique floue

Jacques-Alain Miller

 

Au premier temps, à Arcachon, nous avons commence - c'etait aléatoire, c'etait presque en désespoir de cause comme je l'ai rappelle - par des surprises, par nos surprises. C'etait dire implicitement que nous nous confrontions a une certaine routine ou a un certain classicisme, et nous voulions distinguer des moments ou des cas qui s'enlevaient sur le fond d'un ordre, causant notre surprise. Donc, d'emblée, nous nous sommes situes, même sans le savoir, dans un rapport avec une routine ou une norme, un ordre préalable, pour isoler des surprises.

Nous avons persévère au second temps, ou nous avons choisi pour thème "Cas rares". Au fond, peut-être avons-nous voulu alors donner un concept des surprises. Toujours est-il que nous avons été conduits a expliciter notre référence a la norme classique des psychoses, et du coup a la mettre en question bien plus radicalement qu'auparavant.

Nous nous retrouvons aujourd'hui a la Convention, troisième temps. En lisant les travaux, j'ai eu le sentiment que ce que nous avions aborde sous l'espèce des cas rares, nous l'abordions maintenant sous celle des cas fréquents. Nous nous sommes aperçus que ce que nous avions désigne comme des cas rares par rapport a notre norme de référence, disons la "Question préliminaire", nous savions très bien par ailleurs que, dans la pratique quotidienne, c'etaient des cas fréquents. Dans ce volume de la Convention, nous assumons leur statut de cas fréquents.

Voila donc comment je me représentais notre chemin tâtonnant. Nous n'avons pas du tout la clef de ce que nous faisons, je ne sais pas si vous vous en étés aperçus, mais c'est absolument comme ca tout le temps, hein? On n'a pas la clef. C'est après coup qu'on sapercoit de ce qui a chemine. Je pense que de "surprises" a "cas rares", et a aujourd'hui ou nous n'avons pas mis un titre - nous en avons mis trois, donc nous n'en avons pas mis un, c'est indiscutable -, c'est cela qui a chemine: nous sommes passes de la surprise a la rareté, et de la rareté a la fréquence. De telle sorte que je me disais: comment appellera-t-on le volume? On ne va pas mettre "Néo-déclenchement, néo-conversion, néo-transfert". Va-t-on mettre "Les néo-psychoses"? Avons-nous vraiment envie de lier notre élaboration a la néo-psychose? Cela ne me plait pas du tout, la néo-psychose. Et je me disais: finalement, c'est la psychose ordinaire.

Dans l'histoire de la psychanalyse, on s'est intéresse tout naturellement a la psychose extraordinaire, aux gens qui cassaient vraiment la baraque. Schreber tient l'affiche chez nous depuis combien de temps? On croit toujours que voila les dix dernières. Pas du tout! A la saison suivante, Schreber est toujours la. Plus ou moins insistant, mais enfin, c'est comme Charles Trenet si vous voulez [rires], il est la, il ne cesse pas. Ca, c'est la psychose extraordinaire.

Alors que la, nous avons des psychotiques plus modestes, qui réservent des surprises, mais qui peuvent, on le voit, se fondre dans une sorte de moyenne: la psychose compensée, la psychose supplémenter, la psychose non-déclenchée, la psychose qui évolue, la psychose sinthomee - si l'on peut dire.

Nous sommes aux prises avec deux points de vue contrastes, qui ne sont pas totalement exclusifs l'un de l'autre.

Dans un premier abord, il y a une discontinuité entre la psychose et le normal, celui-ci incluant aussi bien la névrose normale, si l'on veut. Donc, deux classes tranchées qui font partie de la norme, du b, a, ba de ce qu'on enseigne a partir de Lacan.

Selon un second point de vue, on soustrait la discontinuité du psychotique et du normal, on rétablit une continuité. C'est ce qui justifie ce que Geneviève Morel est allée chercher dans la sagesse asiatique revue par François Julien: le "variationnel". Le psychotique franc, comme le normal, sont des variations - qu'est-ce qu'on va dire ? - de la situation humaine, de notre position de parlant dans l'être, de l'existence du parlêtre.

L'avantage de ce point de vue, on le connaît, et Lacan l'a exploite. Il a surtout beaucoup d'avantages pour traiter la névrose. C'est établir un certain "tous égaux", tous égaux devant la condition humaine. Le psychotique n'est pas une exception, et le normal n'en est pas une non plus. Cette égalisation, Lacan a souvent essaye de l'obtenir, justement quand il etait existentialiste, dans ses "Propos sur la causalité psychique": rappeler au psychiatre qu'il n'est pas d'essence différente du fou qu'il traite.

C'est précisément cette égalité qui nous conduit a parler des modes, modes de jouissance et autres? On parle de modes précisément une fois que l'on a fait disparaître la discontinuité des classes. Tous égaux devant la jouissance, tous égaux devant la mort, etc, alors on distingue, non pas des classes, mais des modes, qui sont des variations. Des lors, on fait sa place a l'approximation.

Si l'Autre existe, on peut avoir des critères. Dans les situations ou l'Autre existe, il y a des critères, des "répartitoires" - selon le mot de Damourette et Pichon, que Lacan doit employer une fois ou deux et que j'aime bien.

Mais quand l'Autre n'existe pas, on n'est pas simplement dans le "oui ou non", mais dans le "plus-ou-moins", en espagnol le "mas-o-menos".

Et voila. C'est d'ailleurs la vérité. Je me disais: quelle est la vérité des choses humaines? Enfin, je me le disais ca comme ca, bon [rires]. Quelle est la vérité des choses humaines? Finalement, c'est la courbe de Gauss. Ou qu'on aille, ou qu'on soit, tout se présente, l'être parlant se présente comme une courbe de Gauss. Aux extrémités, c'est oppose, et puis il y a une cloche de plus-ou-moins. C'est toujours comme ca, ou qu'on aille, et quoi que l'on considère. Donc, je me disais: c'est la solution de tous nos maux. Le réel des choses, le symbolique réel des choses, si je puis dire, se présente sous la forme de l'image de la courbe de Gauss.

Ici, par exemple, c'est sur, la courbe de Gauss est la [rires]. Si l'on teste nos opinions sur quelque chose, on obtiendra une courbe de Gauss, on le sait d'avance.

C'est au bout de cette ligne magique qu'il y a le "sur et certain" comme on dit. Ou plutôt, décomposons un peu le sur-et-certain: il y a le certain. Le certain est très rare. C'est vraiment un cas rare, surtout dans notre domaine. Lacan réservait la certitude a son mathème de l'hysterie. Et puis, il y a le sur mais pas certain, comme dit Lacan. C'est un autre degré: on sait que c'est comme ca, mais on ne peut pas le démontrer, le mettre en formule. Et puis, il y a le "pas sur". Nous, nous travaillons dans le pas sur. Non seulement ce n'est pas certain mais ce n'est pas sur. Nous nageons dans le pas sur. C'est notre pâture si je puis dire, notre pâturage.

On peut lire notre volume - peut-être pas tout le volume, mais a peu près tout le volume, plus-ou-moins - et se dire "Oh! Eh bien! Ce n'est pas sur. Finalement, ce n'est pas sur".

Avec Lacan, on se dit tout le temps: "C'est sur, c'est sur". Mais comme il ne dit pas la même chose après, on est un peu embête avec ce "C'est sur".

Donc, finalement, ce n'est pas sur. "Ce n'est pas sur", je trouve que c'est la réplique universelle. Dans notre domaine, on peut toujours lever la main, et dire "Ce n'est pas sur, ca". Tout repose sur le ton avec lequel on va le dire, la conviction, enfin, l'objet petit "a" qu'on logera dans ce signifiant. "Ce n'est pas sur. Non. Vraiment pas."

C'est sans doute pour cette raison aussi que l'on a commence par les surprises, parce que l'on peut dire: "Ca, c'est sur, ca m'a surpris."

Alors, rapprochons-nous de ce que nous sommes, et de ce que nous disons. Par exemple, hier soir sur la Croisette, je parlais avec des collègues au dîner. L'un d'eux, tout a fait éminent, verse dans la théorie et tout, disait - je le lui ai fait remarquer -: "Oh! j'ai une patiente un peu psychotique." [rires] Nous parlons comme cela en effet. C'est de l'a peu près.

Un mathématicien s'est beaucoup intéresse a l'a peu près, qui etait justement de l'equi de soutien de Lacan, de son SOS-mathématiques, Guilbaud. Il a fait un livre de ses leçons sur l'a peu près. J'en ai d'ailleurs suivi certaines jadis, a la Maison des Sciences de l'Homme.

Une version assez facile a manier, très opératoire, qui a fait beaucoup causer, est la théorie des ensembles flous de M. Zadeh, dont j'ai parle a l'époque. Elle permet de distinguer des degrés d'appartenance a un ensemble. Dans la langue justement, elle rend compte des modélisations que l'on peut toujours faire.

La Croisette, comme la Promenade des Anglais a Nice, ou les Planches de Deauville, est non seulement le lieu ou l'on se fait voir, mais ou l'on discute le bout du gras. C'est en raison de la pensée approximative.

Évidemment, il ne faut pas en faire ses délices. C'est justement parce que nous sommes condamnes dans la pratique a la pensée approximative qu'il faut maintenir notre postulation vers le mathème. C'est justement parce que nous sommes dans la pensée approximative que Lacan nous a dit: "Regardez par la, regardez vers le mathème." Même si nous ne pouvons faire que des quasi-mathèmes, regardons tout de même dans cette direction-la.

La pensée approximative elle-même a aussi ses mathèmes. Et, d'autre part, la conversation est necessaire même aux mathematiciens. Il n'y a pas les mathématiques si les mathématiciens ne parlent pas entre eux. Il leur faut la conversation pour savoir quoi chercher, quels matheux sont intéressants, prometteurs, démodés. Bref, il leur faut "une croisette des mathèmes".

Ne croyez pas que j'exagère. Il faut savoir qu'en France - j'ai appris cela pendant les vacances -, il y a tout un réseau de villégiatures absolument délicieuses, mais qui n'accueillent vraiment que les sciences dures. J'ai dit: "On ne pourrait pas un jour se glisser la?" [rires]- "Ah! oui, la psychanalyse, hum..." Les physiciens et les mathématiciens sont accueillis et traites comme des coqs en pâte, mais nous, non. Donc, durcissons, durcissons notre connaissance.


Transcrit par Fabienne Henry et Michel Jolibois