World Association of Psychoalanysis

 

Temps illimité et psychose

Augustin Ménard

 

Qu’en est-il du temps pour un sujet qui a " envoyé balader l’imposture paternelle ", selon la formulation de Lacan dans " D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose " ? Un cas clinique permet d’en évoquer une modalité.

Monsieur Gaudeo, c’est ainsi que j’ai nommé ce sujet de 31 ans, dont le nom évoque déjà la jouissance, et qui de fait a su y faire avec. Le déclenchement s’est fait à la suite du suicide par défenestration de la sœur de l’amie avec laquelle il vivait. Bouleversé par cette mort, il cherche à joindre son père, mais celui-ci, " comme toujours " dit-il, est absent. Il voue une haine profonde à ce père, et le rend responsable de son épisode délirant par l’échec de ce qu’il nomme lui-même " la demande au père ". Dans son délire, dont il parle maintenant au passé, il y avait beaucoup de dieux, mais au premier plan Ouranos et Kronos. Il voulait être immortel, mourir, aller au paradis, mais redescendre.

Brutalement, après être allé voir la suicidée à la morgue et l’avoir trouvée défigurée, le monde lui était devenu hostile. Il voyait des signes partout, tout était énigme à déchiffrer. Le vent, qu’il identifiait à Ouranos (sa culture mythologique étant très limitée), était pour lui le signe de bon vent, et le temps, Kronos, lui signifiait qu’il avait le temps devant lui, l’éternité devant lui. Le rouge, c’était la violence, le vert, la nature, le blanc, bon signe, le noir, mauvais. Le monde penchait à droite et sa mission était de le ramener à gauche, du côté du cœur. Lorsque je le rencontre, il critique son délire, mais cette critique n’est qu’apparente. Je lui demande ce qu’il en pense maintenant de tout cela et il dit simplement: " J’ai le temps … " Interrogé sur ses projets, il répond par son fantasme: " Que le monde ait grandi parce que j’ai existé. " Conforté par ce délire que l’on serait tenté de qualifier d’éternité, sa jouissance est pour l’heure pacifiée. Le déclenchement, c’est indiscutablement la confrontation avec la mort sans médiation qui en est la cause, rencontre avec ce qui ne peut être nommé, de ce qui du réel échappe à la nomination. Face à ce réel, le névrotique dispose du signifiant du Nom-du-Père, pure fiction, pur semblant, dont l’usage va lui permettre de s’inscrire dans le mythe œdipien et la dimension historique du temps. Nommer l’invisible, c’est ainsi que s’est fondé aux origines un temps sacré, différent du temps chronologique. C’est dire que rejet du père et temporalité sont corrélés dans la psychose. Dans le cas de M. Gaudeo, le père et le temps sont apparemment au premier plan, mais de quel père et de quel temps s’agit-il ?

Le père: celui qui a été rejeté, c'est le père symbolique, le père comme signifiant qui pourrait nouer la métaphore paternelle. Sa négation laisse subsister un père imaginaire qui prend d'autant plus de consistance que son nouage au réel n'est pas troué par le symbolique, tel le père de Schreber dans les prénoms duquel se retrouve le signifiant "Gott" qui veut dire Dieu. Ce père imaginaire, celui auquel s'adresse M. Gaudeo quand il nomme " la demande au père ", désigne précisément le point où toute demande échoue. Il dit une vérité en disant que le père n'est jamais là. Il n'est jamais là dans le registre de l'imaginaire, mais, faute d'y être dans le registre du symbolique comme semblant, il revient dans le réel sous la forme de la baleine de Prévert qui s'empare du couteau et, se précipitant sur le père, le " transperce de père en part ".

Le temps: ce n’est pas pour rien que notre sujet convoque Ouranos et Kronos. C'est effectivement de Kronos que les Grecs ont fait le Dieu du temps, il a châtré Ouranos pour avoir tenté d'arrêter le temps, mais lui-même n'échappe pas à la répétition en dévorant ses enfants. Le seul à lui échapper, Zeus, établira la stabilité du temps historique.

Le temps comme création du langage se déploie dans les deux dimensions de la diachronie et de la synchronie. Pour autant que tout sujet est sujet au langage, ces deux temps le possèdent. Monsieur Gaudeo, lui, a le temps, et, là, il se trompe, c'est le temps qui nous a, qui nous possède. La diachronie, nous pouvons en termes linguistiques la rapprocher de la métonymie soit à la juxtaposition sur un mode linéaire d'instants que nous pourrons nommer passé, présent et avenir, ce qui nous permet d'établir une mesure du temps, les heures de la journée comme les dates du calendrier. Un autre temps court, le temps logique, qui, dans la synchronie, interfère avec le premier, ses points de nouage étant les points de capiton qui ne sont autres que les noms du père. La synchronie, c'est ce qui fait qu'en un instant donné l'ensemble de ce qui est porté par le langage du passé et anticipé du futur peut se précipiter. Le temps de la diachronie peut s'imaginariser, c'est le temps de l'éternel retour, du même, des astres, des saisons, de l'alternance de la vie et de la mort. C'est celui que Zarathoustra figure par les cercles de l'aigle dans le ciel, l'aigle tenant lui-même dans son bec un serpent qui se mord la queue. Le temps de la synchronie, c'est à l'opposé celui de l'impossible de l'identiquement identique.

C’est ce qui fait que le 14 juillet est pour nous autre chose que le lendemain du 13 et la veille du 15.

À se couper du signifiant du père, de ce mode de nouage du temps, le psychotique est contraint de créer, et c'est par là qu'il est original, en se fondant sur la diachronie. En un sens, le psychotique n'a pas d'histoire car il ne peut, en tant que sujet, mobiliser son passé dans la synchronie pour rendre compte de ce qu'il vit dans l'instant. Mais faisons très attention, ce qui circule dans la synchronie et qui ne peut se nouer, revient dans le réel affecté de la certitude du signe et n'en demeure pas moins énigmatique. Comment sans cela répondre du surgissement d'Ouranos et de Kronos ? C'est ainsi que l'on ne retrouve pas chez le psychotique l'équivalent de ce qu'est la névrose infantile pour le névrotique. Son délire va donc se fonder sur un postulat, à savoir que ce qui ne peut être atteint par la métaphore peut l'être par la métonymie. Comme nous l’a enseigné Jacques-Alain Miller, à la parabole du père qui soutient le désir du névrosé, il va substituer l'hyperbole de la jouissance, selon laquelle cette dernière peut être atteinte à l'infini, il suffit d'attendre, et c'est pourquoi il a le temps, il prend le temps, d'où son projet qui n'est autre qu'un fantasme: " Que le monde ait grandi parce que j'ai existé. " Cette formulation pourrait nous faire croire qu'elle se situe dans le temps logique où le projet serait anticipation d'une certitude anticipée permettant au sujet de se repérer dans l'après-coup de son acte comme se conjuguant au futur antérieur: " Il aura été. " Eh bien ! non, la certitude n'est pas anticipée, elle est au présent dans la conjonction du temps imaginaire et de ce temps réel que Kierkegaard évoque comme " instant fragment d'éternité ". " Que le monde ait grandi parce que j'ai existé ", c'est l'équivalent du fantasme de Schreber d'être la femme de Dieu qui engendrera une nouvelle humanité. C'est la solution de Schreber face à l'irruption de jouissance qui s'est présentée dans le déclenchement de son délire sous forme de: " Qu'il serait beau d'être une femme en train de subir l'accouplement. " La jouissance qu'il ne pouvait accepter au départ, car elle le féminisait, se trouve stabilisée à l'arrivée sous réserve d'imaginariser Dieu, et de repousser à des temps futurs la réalisation même du projet.

Je rapprocherai ce cas d'un autre dont le délire était organisé autour de la voix de Dieu qui lui ordonnait d'être un saint: " Tu seras l'eucharistie. " Dans l'oreille gauche, il entendait cette injonction: " Vas sur mon tombeau. " Lorsque je l'interrogeais sur quelle suite il comptait donner à ces ordres, il me répondit qu'il avait bien l'intention de les suivre mais que rien ne pressait. " On " lui disait d'être un saint, mais pas immédiatement, d'aller sur le tombeau du Christ, oui, il irait mais pourquoi fixer une date ? Là aussi le temps de l'acte est repoussé indéfiniment selon le modèle asymptotique de Schreber.

À suivre l’enseignement du Séminaire de Lacan sur Joyce et de son abord topologique, ce n’est plus en termes de suppléance que nous aborderons le psychotique. Nous envisagerons plutôt, au cas par cas, l’appareillage qui fait l’originalité, la singularité de sa solution dans son rapport au réel. Remarquons ici que, comme pour Schreber, la jouissance, primitivement vécue sous la forme d'une insupportable intrusion, s'avère tempérée. Un savoir y faire avec la jouissance en résulte, et ce savoir y faire prend en compte le temps. À nous de l'entendre, de ne pas confondre le temps du psychotique avec le nôtre, structuré œdipiennement. Dans les deux cas cliniques évoqués, c’est d’un temps illimité plus qu’éternel dont il s’agit. C’est un temps dont la limite est repoussée mais où ne s’exclut pas qu’il se boucle. Cela nous évoque la logique borroméenne. Certes, ici le bouclage du temps ne se fait pas, mais nous savons qu’en topologie une droite est l’équivalent d’un cercle car elle se boucle à l’infini. Notre sujet se meut dans un temps linéaire dont il se suffit, repoussant à l’infini l’impossible bouclage.

C’est nous qui savons qu’il est impossible. Ici, le nœud qui viendrait scander d’un temps pour conclure ce qui s’est ouvert dans l’instant de voir du réel de la mort, laisse indéfini plus qu’infini le temps pour comprendre. Mais ce différé suffit au sujet pour tenir à distance une jouissance intrusive.