World Association of Psychoalanysis

 

La balistique du symptôme

Patrick Monribot

 

Le cartel de la passe qui m'a nommé avait rédigé un petit commentaire m'invitant à privilégier la problématique du symptôme sur celle du fantasme, indication qui eut un effet d'interprétation. Aussi ai-je choisi de centrer le témoignage dans la perspective symptomatique dont le repérage balistique sera le fil d'Ariane. La traversée du fantasme, attestée dans cette cure, fera l'objet d'un propos en d'autres lieux, étant entendu qu'il n'y a pas de bas morceaux dans le témoignage.

Nous sommes tous des balisticiens de nos symptômes. Rectification subjective ou pas, nous scrutons l’origine et la trajectoire de ces corps hétérogènes, projectiles venus d’ailleurs nous accabler par surprise, même et surtout s’ils font répétition. Sans doute est-ce là l’effet du statut que leur découvre Freud et que Lacan formalise comme signifié venu de l’Autre, puis indice de ce qui ne va pas dans le réel.

Mais derrière leur variété bigarrée, se profile la logique unifiante d’un mouvement qui les organise. À bien les suivre à la trace, le disparate se fait mosaïque d’un seul tableau souvent réduit à une esquisse minimale.

Préambule. Ce qui a orienté la trajectoire intégrale des symptômes du sujet en question est une affaire de trous. Certes, il y a trous et trous, que la passe a déclinés: celui de la castration n’est pas celui de la forclusion, celui qu’enserre la lettre, n’est pas celui que bouche le fantasme.

L’éclosion symptomatique a un préambule dont il nous faut brièvement poser le décor.

La vie du sujet avait mal commencé, avec un verdict médical sévère: trois mois de survie pour cet enfant de trois ans. Du trou dans les poumons qui le minait à celui de la tombe qui s’annonçait, il avait à réintroduire la vie, du fond de son lit.

Côté désir, il s’inventait un avenir fantasque ; côté jouissance, il comptait tout ce qui est énumérable en de telles circonstances: les mois d’alitement, les centaines de piqûres redoutées, les livres quotidiens offerts par le père, qu’il faisait semblant de lire, à défaut d’avoir appris. Surtout, il comptabilisait avec anxiété les frissons de fièvre, ponctuations de la journée, dont il avait cru saisir l’importance quant au pronostic. Ce chiffrage était le passeport pour la vie et sera, beaucoup plus tard, celui pour la passe.

Il survivra de justesse, la survie consistant à vérifier s’il était bien sorti du trou qui lui était promis. Ce lieu sinistre, n’était rien d’autre en fait que la place assignée par le fantasme, que le sujet devra traverser dans la cure. Autant dire qu’il lui aura fallu trouer le trou !

Dans ce climat, a germé la névrose dont voici maintenant, en cinq points, l’empan symptomatique qui en fit l’ossature.

"Symptôme-1". Le premier du genre a pris corps à l’aplomb du trou dans l’Autre, par où s’inaugure la névrose infantile. Durant la maladie, il aperçoit sa mère en train d’uriner. Le trauma ne fut pas tant la scène, d’ailleurs peu dénudée, que la réponse de la mère à son fils: "Je fais pipi par un trou." À cette jouissance inconcevable, l’enfant répond sur deux versants:

- Mise en place, via le fantasme, d’une série de traits pervers, mâtinés de voyeurisme, promis à un bel avenir. À l’âge adulte, ces traits ont pris une tournure plus complexe que d’aller voir sous les jupes de la mère, mais "in fine", il s’agissait de débusquer le trou, histoire de l’annuler, en mettant le regard aux commandes.

- Côté symptôme, il installe une énurésie nocturne opiniâtre durant trois années.

"Symptôme-2". À l’âge de onze ans, surgit le second temps du symptôme, là aussi déterminé par le trou dans le corps de l’Autre. Mais cette fois, c’est le père qui entre en scène. Celui-ci se blesse à l’œil et l’enfant assiste à l’évacuation du contenu de l’œil crevé. Le lendemain, il est assailli par un tic incontrôlable, qui marquera l’adolescence: il écarquille les yeux, ou, comme disait sa mère, "il exorbite". Le tic est renforcé en public, sous la houlette du regard, décidément omniprésent. Vingt-cinq ans plus tard, ce tic révolu, reviendra massivement parasiter le cours de l’analyse, à un moment très précis: quand le sujet devient lui-même père. Cet heureux événement, qui sanctionnait tout un trajet, a débridé une jouissance que le Nom-du-Père n’a pu résorber. Quête phallique, traits pervers, acting-out n’y ont pas suffi: la jouissance lui sortait par les yeux…

À ce point de récurrence symptomatique, le sujet a bien sûr évoqué l’œil blessé du père. Mais c’est l’analyste qui mettra l'événement en série avec une autre scène, jadis relatée puis oubliée, et qui n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Le très jeune enfant avait surpris des figures parentales en curieuse posture: la dame agenouillée et attentionnée, soignait au "mercurochrome" le pénis blessé du monsieur assis. Scène exorbitante dira l’analysant qui entendra l’analyste interpréter alors le symptôme: "Avec ce tic, dit-il, vous remettez le père en orbite." C’est dans le même mouvement que l’analyste démêlera cette formule quasi holophrastique: "mère-cure-ocre-homme", dont le dégel aura pour effet d'assécher une rhinite allergique datée de l’adolescence.

"Symptôme-3". L’entrée en analyse coïncide avec le troisième temps symptomatique. Le sujet y est propulsé par le "conjugo". Il ne peut pas quitter une épouse, avec laquelle il ne peut davantage pas rester. Cette femme relevait pour sa part d’un autre genre de trou: la forclusion du Nom-du-Père. Il venait à l’analyse - ou plutôt à l’analyste - en quête d’un savoir-faire, en pariant sur l'expérience supposée d’un praticien qui, en matière de femme en aurait vu d’autres, chez lui comme chez les patients ! … Il espérait donc un spécialiste, un "maître "es"-femme" … L’impossible nécessité de divorcer le ravageait d’autant plus que son refuge habituel, les études, commençait à battre de l’aile. Soulignons déjà ceci: femme et travail seront au rendez-vous de sa fin d’analyse, comme ils le furent à l’entrée. S’engage alors une analyse de dix-huit années, plutôt rude mais ponctuée des événements qui changent une vie: divorce, rencontres, paternité, conclusion universitaire, choix professionnels, etc., … Bref, au bout d’une bonne décennie, tout allait pour le mieux, et le sujet envisageait d’en rester là, ce que l’analyste a commenté en le gratifiant d’avoir fait une bonne psychothérapie.

Tout cela, en effet, ne fait pas une fin d’analyse. Rattrapée par le réel, la suite allait vérifier sans tarder qu’il n’était pas quitte avec au moins deux butés essentielles: travailler sérieusement et aimer une femme. Tel était l’os à ronger après le banquet thérapeutique …

- Travailler sérieusement, c’est-à-dire autrement qu’avec la jouissance orale, en partie prélevée chez le père, de type "ingurgitation-régurgitation". Il travaillait comme il mangeait; ce régime avait permis de bonnes études, et même d’assouvir une appétence certaine pour les "reader’s digests" que la communauté analytique lui fournissait à foison. Mais cette logique ne sied guère à la validité, à l’efficacité des constructions qu’exige la fin de cure. C’était vraiment l’impasse …

- Aimer une femme: chapitre douloureux pour lui qui les aimait toutes - c’est-à-dire aucune ! - Cet amour "des" femmes, centré sur la fétichisation du corps, masquait à peine la haine de la jouissance de l’Autre, qu’incarnait le corps féminin.

Cette haine, objection majeure à la capacité amoureuse, était au principe des processus de ségrégation qui l’infiltraient à son insu.

"Symptôme-4". Nous situerons le quatrième état du symptôme à l’autre bout de la chaîne analytique: la sortie. Il aura fallu, le temps d’une traversée, traiter la question du père et du maître (souvent confondus), de leurs jouissances, épuiser le grain à moudre du signifiant, parcourir les arcanes du fantasme, les chicanes du démenti. La levée du démenti est une étape absolument cruciale pour que puisse s’élaborer une conclusion sinthomatique démontrable. La traversée du fantasme que je n'explicite donc pas ici, en est le préalable indispensable. Disons que ce temps qui n'est en rien conclusif a été très difficile à obtenir, ce qui est sans doute toujours le cas chez un homme. La question posée est de savoir ce qui se passe après. Il aura fallu huit années d'analyse supplémentaires pour que "l'expérience de la pulsion" trouve un métabolisme correct. Entre traversée du fantasme et identification finale au symptôme, s'est écoulé le temps nécessaire à la levée du démenti.

La solution de sortie a pu prendre vie et forme, après un rêve dénonçant l’imposture du rapport sexuel. Il est au lit avec une femme mais ne peut consommer l’acte sexuel ; il y a toujours un gêneur et, s’il est seul avec la dame, c’est l’organe qui le lâche. L’arrivée impromptue de sa compagne met un terme à ce Vaudeville infructueux et réveille le rêveur. Détail du rêve: la partenaire était un camaïeu de toutes les femmes qui avaient traversé la vie du sujet. Le réveil venait éclairer, et en même temps dénoncer sur fond d’impossible, la façon dont le sujet s’était accommodé de "ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire", côté femme. En l’occurrence: un assemblage métonymique pour suppléer à l’inexistence. Métonymie dont Lacan a fait le lieu où la jouissance passe à la comptabilité.

S’éclairait aussi la formidable force du démenti qui n’avait pas tant pour enjeu d’obturer la castration maternelle - (il avait suffit pour cela d’incarner le phallus mort, presque dans le réel) - que d’oblitérer ce trou, autrement plus abyssal, qu’est la forclusion de la femme. C’était cela, la bête noire du sujet, bien au-delà de l’horreur des orifices maternels. C’est à lever ce démenti qu’a pu cesser la gamme infinie de ses variations. Ce "il n’y a pas", cette impossible écriture, rencontre à jamais manquée, ont fonctionné comme une limite ; limite au "tout savoir signifiant" où la certitude jaillit d'être un savoir sur la limite. De ce point, il devient possible de tirer les conséquences, en acte, du non-rapport sexuel. Nul besoin de cure pour se confronter au non-rapport, mais seule une analyse permet d’en prendre acte. Cela mit fin, par exemple, à une série d’acting-out dans la quête (ou conquête) amoureuse, ou bien modifia la teneur du lien sexuel à une femme. C’est d'ailleurs une question qui se pose à tout passant: que devient la sexualité après une analyse ?

Par ce délestage, s’est ouverte alors une perspective nouvelle du choix amoureux. Le choix suppose de consentir "à ". C’est pour cela qu’une telle issue diffère des symptômes précédents. Ça n’est plus un projectile venu d’ailleurs ; le sujet en décide ou y consent. Cette dimension d’acte donne au symptôme un statut éthique, sans l’Autre. Dès lors, s’est tissé pour lui un autre nouage qui tenait compte des impasses initiales de l’amour et du travail. Une fin freudienne en quelques sortes …

Une femme, pas sans lien à la psychanalyse, a bien voulu se faire partenaire. Certes, l’amour est friable et Freud en souligne le leurre. Il s’agit en effet dans le nouage de border le trou et pas de le boucher. De plus, notre collègue M.-H. Roch nous disait hier, lors de son témoignage, que l'amour entraînait une femme au-delà de l'Œdipe. J'ai pour ma part l'impression du contraire quant aux hommes: l'amour les ramène toujours vers l'Œdipe dans le sens où, comme le dit Lacan dans le Séminaire XI, il n'y a de femme que "quoad matrem". Par conséquent, si seule la traversée du fantasme permet d'aimer vraiment une femme - (nous pouvons en débattre) -, c'est déjà un grand chemin de fait. Mais il n'y suffit pas ! L'au-delà de l'Œdipe exige davantage: à savoir une modalité amoureuse décomplétée. Qu'est-ce à dire ? D’abord, cet amour n'est pas tout fétichisable, et sort, à ce titre, de la série. Si nous reprenons le portrait type que J.A. Miller dressait du couple parfait, soit l'érotomane et l'abruti, nous dirons qu'une analyse peut traiter en partie l'abruti. En partie seulement, car le sujet n'en reste pas moins homme - peut-être même l'est-il devenu du fait de sa cure … Ensuite, il n’a pas l’accent d’une dyade où s’engouffrait volontiers le sujet ; cela, l’analysant l’a repéré quand il a vu chuter, à grand soulagement, une pente à la jalousie excessive par quoi il faisait consister, hors de sa vue, l’irrécupérable jouissance du sexuel. Enfin, et surtout, ce lien s’est décomplété par un autre: une relation inédite à l’institution analytique. Il n’a donc changé ni de femme, ni d’École, mais il a changé de relation. Inédite, c’est-à-dire redéfinie, et dont la texture se résumerait ainsi: ne plus avoir besoin de faire semblant, semblant de lire (à l'instar des livres du père), de travailler ou de participer. Avant il pouvait dire de l’École (qui l’avait admis): "J’en suis" ; maintenant, il dit de celle qui l’a nommé: "J’y suis." Il y a un écart entre admission et nomination. Quelque chose de la pulsion a trouvé à s'inscrire dans l'École: là se décomplète la relation à une femme.

Cette solution de sortie, qui est un "ménage à trois", justifie la valeur de "fonction de jouissance" que Lacan attribue au symptôme en dernier lieu.

En résumé, insistons sur la séquence de l'engrenage: le sinthome conclusif n’a de possibilité qu’à prendre acte du non-rapport sexuel ; et ceci n’est possible que s’il est donné au sujet d’entrevoir l’inexistence de La femme ; mais c’est une tâche difficile, car voilée par la castration maternelle et son lot de restaurations phalliques. Voilà, d’une phrase, la balistique du symptôme, comme leçon d’une cure. J'aurais donc pu intituler ce texte: "Du démenti au symptôme", car c'est là, me semble-t-il, la grande affaire du sujet masculin en analyse.

"Symptôme-5". Question: le sujet nouveau, éjecté du divan, est-il quitte avec la jouissance ? Pas du tout, car il y a des scories. Ces restes participent d’un cinquième et dernier état du symptôme que Lacan a appelé "événement de corps", et dont J.A. Miller a récemment réveillé la pertinence. Nous finirons ainsi par le début, avec ce qui a toujours été là: les frissons.

Quelques semaines avant de conclure, l’analysant s’était publiquement inquiété de la crise institutionnelle du moment, estimant que "l'AMP avait la fièvre, qu’elle était menacée", et que tout ça "donnait des frissons". L’interlocuteur, délégué AMP, avait immédiatement repris ce terme, renvoyant le sujet à la parenté du frisson avec le plaisir aussi bien qu’avec la fièvre ou la douleur ; il avait aussi suggéré d’en consulter l’étymologie. En somme, le hasard d’une rencontre, avait permis de surligner une lettre de jouissance.

Un peu plus tard, alors qu’il témoignait dans la passe, le sujet est pris d’un accès fébrile et frissonne. On interrompt l’entretien et le passeur soigne le passant. Quel était donc ce retour du réel ? Qu’est-ce qui revenait là, au-delà des constructions, et peut-être, même frayé par les constructions ou leurs limites ? … Dans ce lieu vide et silencieux qu’enserre la pulsion, - encore le trou - ont ainsi surgi les traces primaires de la jouissance, S1 actifs et esseulés, que l'"oblivium" du signifiant n'a pas totalement effacés, selon la formule que rappelait hier A. Merlet. La fébrilité restera une marque symptomatique des moments importants de la vie du sujet.

Ainsi la balistique du symptôme révèle une trajectoire qui va du point où se découvre un trou dans l’Autre, pour s’achever dans l’Autre qui vaut pour un trou. À l’arrivée, le sujet sans Autre, n’est plus victime mais artisan de son symptôme. C’est là un des noms de l’Identification au symptôme. Il n’en reste pas moins aux confins du réel, et la marque réitérée sur le corps peut le lui rappeler. De ce nouage, annoncé dans la passe, il aura à tirer les fils et à faire enseignement à l’attention de l’École qui l’a nommé.