World Association of Psychoalanysis

 

Remarques sur l'espace virtuel de l'École

François Morel

 

Dans son éditorial d'"Ornicar ? digital" du 28 octobre 1998, Éric Laurent
pose le concept d'une superposition de l'espace virtuel et de l'École, ainsi
que les limites qui en résultent: « Pourtant, il est non moins clair que
des limites apparaissent: le respect de la Netiquette, la nécessité de la
rencontre, de la parole et du corps. L'École Une est un lieu d'expérience
pour explorer les nouvelles formes du rapport vivant au texte. »

L'expérience de cette École a déjà commencé.

Nous avons effectivement vu depuis deux ans se développer à l'état natif un
espace virtuel essentiel dans ses incidences sur le lien social dans le
Champ freudien. Il n'a pas été sans effet sur le malaise et sans doute la
scission qui est en train de se produire. Néanmoins, à travers Éric Laurent,
les indications que nous avons faites depuis 1996 au sein du comité Internet
de l'AMP témoignent d'une perlaboration, et il y a donc lieu d être un peu
satisfait.

Le réseau est-il un Espace virtuel ?

Non, la réponse est évidente: il s'est produit des choses bien réelles sur
ce lieu.

Espace virtuel ? L'est-il vraiment moins que l'espace qui nous entoure ? Ne
sommes-nous pas tous déjà pris dans une prison de semblants, construite par
l'effort de civilisation qui nous obture l'accès au réel ? Voir à ce sujet
"The Truman show", film de Peter Weir, et pour les plus classiques,
naturellement, le mythe de la caverne de Platon donnera plus largement
matière à la réflexion.

Perte du rapport au corps ? Oui, mais quel rapport établissons-nous déjà
IRL ("in the real life") ? Il dépend de la particularité du sujet, bien sûr,
mais nous connaissons depuis Freud le rapport de l'hystérique à l'anatomie
symbolique au lieu de l'anatomie réelle. Le symbolique est depuis longtemps
notre espace corporel virtuel, et il nous ferme notre accès au corps.
L'irruption du corps comme réel est insupportable de structure. Dans
l'espace virtuel, nous sommes encore dans notre élément, celui qui
immatérialise le corps.

"Netiquette"

Avons-nous bien suivi les règles indispensables du lien social ? Ce n'est
pas sûr. La "netiquette" prend ici sa place, faute de quoi c'est un retour
du réel qui se produit dans sa version obscène et non analytique.

Dès la création des listes de distribution de courrier électronique
(AMP-Varia), nous avons certes repris les règles de modération déjà en
vigueur dans ce champ, ensemble de règles qui se retrouvent sous le terme de
"netiquette". Mais, il faut le reconnaître, nous n'avons pas su donner
d'emblée (il l'aurait fallu) ses lettres de noblesse à la "netiquette", en
tant qu'elle renvoie à une éthique du dire et aussi du bien-dire en ce lieu.
La "netiquette" dans ses règles énoncées benoîtement renvoie dans le fond à
cette éthique du dire.

Quelles sont les transgressions de la "netiquette" capables de rompre le
lien social ?

Examinons quelques exemples très classiques:

- Ne pas écrire en majuscules, sauf intentionnellement: ceci est un CRI.

- Ne pas envoyer des messages en html ou accentués: sinon nous obtenons
dans certaines machines un résultat de ce style-là: « d’en (d'en)
avoir &emdasht&emdash (été) », véritable insulte de la machine au lecteur,
dont au dernier terme celui qui l'écrit est responsabilisé par la
netiquette.

- Ne pas inscrire des gens sur une liste de diffusion sans demander leur
avis au préalable: c'est ce qui s'est passé récemment avec la liste
"scilicet-fr" qui a envoyé à beaucoup d'entre nous des messages non
sollicités.

- Ne pas avoir recours aux insultes, aux attaques directes de personnes.
Nous les avons tous en mémoire. En effet, elles amènent systématiquement
une rupture définitive de l'échange: par exemple il est très connu (cela a
été rapporté sur AMP-Varia), que lors d'une dispute (ce qui est possible et
normal), lorsque l'une des parties vient à comparer l'autre à quelque chose
faisant référence au nazisme, l'échange se termine toujours. Cela aussi nous
est arrivé.

- De même, ne pas être hors sujet: par exemple de parler d'un sujet x dans
une liste qui a pour sujet y, notamment si le calcul est de détourner le
sujet y de la liste sur le sujet x, voire sur la liste x, véritable OPA
hostile.

- Évidemment ne pas risquer d'envoyer de virus, etc., problèmes que nous
avons rencontrés d'emblée et pu gérer facilement.

La transgression de ces règles amène de fait une détérioration très rapide
du lien social sur internet.

S'agit-il de censure ?

Non, la netiquette préserve simplement la place de l'énonciation.

Place paradoxale, il est vrai: pour la préserver durablement, il faut que
ses marques les plus saillantes (comme le jaillissement de la lettre hors
sens, l'énonciation anonyme, la jouissance de l'insulte dans les exemples
précédents) soient effacées par les règles de politesse (règles qui vous
demandent d'être dans la Polis et non dans la police).

Or, la psychanalyse tente de révéler par tous les modes possibles cette
place de l'énonciation, place qui s'oublie de structure. Nous avons à en
rendre compte, dans notre occupation croissante de cet espace virtuel aux
effets bien réels. Il ne s'agit donc pas là en théorie d'un oubli de
l'énonciation, mais plutôt d'un cernement de celle-ci: et pourtant, pour
qu'elles durent, ces énonciations, il faut qu'elles soient préservées, mais
si elles le sont, c'est tout de même dans l'oubli par le discours qui les
visent. Faute de quoi (transgression de la netiquette), le discours se rompt
et dévoile son objet véritable: de n'avoir trouvé à se soutenir que
d'effacer sa marque énonciative.