World Association of Psychoalanysis

 

Les standards et la séance analytique

María Inés Negri

 

Nous avons eu l'idée d'aborder ce thème à partir de quelques hypothèses centrales.

1) Penser logiquement le standard afin de rechercher l'existence d'une relation logique d'exclusion entre standard et séance analytique, en supposant que l'application de l'une impliquerait l'annulation de l'expérience que l'autre comporte (dans "Contre-indications au traitement psychanalytique", publié en Argentine in "El Caldero de la Escuela", n° 69, J.A. Miller, en rapport avec ce thème, pose: traitement versus expérience).

2) Comment Freud pensait la séance analytique ?

En 1913, dans son texte "Le début du traitement", Freud nous dit: "Celui qui tente d'apprendre dans les livres le noble jeu des échecs ne tarde pas à découvrir que seules les manœuvres du début et de la fin permettent de donner de ce jeu une description schématique, tandis que son immense complexité, dès après le début de la partie, s'oppose à toute description. (....) Le début du traitement comporte une période d'essai préliminaire d'une à deux semaines. Ce court traitement préliminaire présente aussi l'avantage de faciliter le diagnostic (....) Au début d'une cure analytique on se trouve en présence de deux questions importantes: celle du temps et celle de l'argent. En ce qui concerne le temps, j'estime qu'il convient absolument de fixer une heure déterminée. Chacun de mes malades se voit attribuer une heure disponible de ma journée de travail ; cette heure lui appartient et est portée à son compte, même s'il n'en fait pas usage. (....) Je consacre à chacun de mes patients une séance quotidienne, les dimanches et jours de fêtes légales exceptées, soit six séances par semaine. Pour les cas légers ou pour ceux dont le traitement est déjà très avancé, trois heures par semaine suffisent. Le médecin peut quelquefois aussi avoir affaire à des malades auxquels il convient de consacrer plus de temps que d'ordinaire, c'est-à-dire plus d'une heure, parce qu'ils n'arrivent pas à se livrer, à devenir communicatifs, qu'une fois la plus grande partie de la séance écoulée. (....) La réponse à la question sur la durée du traitement est presque impossible. (....) Ceci à cause, sans doute, de "l'intemporalité" de nos processus inconscients. (....) Je tiens à ce que le malade s'étende sur un divan et que le médecin soit assis derrière lui de façon à ne pouvoir être regardé. (...) C'est pour plusieurs raisons "que ce dispositif" mérite d'être conservé. Parlons d'abord d'un motif personnel, mais probablement valable pour d'autres que pour moi: je ne supporte pas que l'on me regarde pendant huit heures par jour ou davantage. (...) Je ne veux pas que l'expression de mon visage puisse fournir au patient certaines indications qu'il pourrait interpréter ou qui influeraient sur ses dires. (....) Je maintiens cette mesure qui a pour but et pour résultat d'empêcher toute immixtion, même imperceptible, du transfert dans les associations du patient et d'isoler le transfert, de telle sorte qu'on le voit apparaître à l'état de résistance. (....) Abordons maintenant une question essentielle, celle du moment où nous devons commencer à interpréter les dires du patient. (....) Voici la réponse: pas avant qu'un transfert sûr, un rapport favorable, aient été établis chez le patient. Le premier but de l'analyse est d'attacher l'analysé à son traitement et à la personne du praticien. Pour ce faire, laissons agir le temps."

3) Comment surgit le standard ?

À quel moment l'expérience inventée par Freud est-elle devenue un standard ? C'est en 1901 que culmine ce que Freud appellera quelques années plus tard "son splendide isolement". Jusque-là il comptait seulement avec Fliess et quelques interlocuteurs occasionnels. Il avait consolidé, selon Jones, une de ses caractéristiques: son indépendance à l'égard de l'opinion des autres. Paradoxalement, il lui était nécessaire de transmettre son expérience, soit dans l'échange spontané tel que nous l'ont transmis ses biographes, ou plus systématiquement dans les minutes du groupe du "Mercredi soir" (automne 1902), où se sont installées les bases de ce qui postérieurement deviendra l'édifice institutionnel de la psychanalyse.

Cette première Société apparaît sous un mode informel, quand un certain nombre de jeunes médecins se sont rapprochés de lui, avec le propos déclaré d'apprendre, de pratiquer et de diffuser la psychanalyse. Ce qui devait constituer "l'époque de la jeunesse", a été signalé dès son origine par des différences très marquées entre ses membres, ceux de Vienne et ceux de Suisse ; à ceux-ci a été réservé, selon les termes même de Freud, le qualificatif: "les plus intéressants". C'est dans ce contexte et dans un cadre sans aucun formalisme, que s'est réalisé la première analyse didactique, en automne 1909. C'est Max Eitingon, premier analyste suisse, qui, motivé par l'enseignement de Freud, le consulte à propos de la cure de ses patients. Des séances peu conventionnelles, des promenades dans Vienne, ont constitué l'antécédent de ce que, en 1923, on appellera "l'analyse didactique".

À cette époque, les règles qui donnaient le soubassement de l'expérience, se référaient fondamentalement à solliciter d'abord du patient l'association libre, puis le récit de ses rêves. On exigeait de l'analyste le respect du secret professionnel et de soutenir la règle d'abstinence.

Après le Congrès de Nuremberg, en 1910, Freud dit explicitement qu'il ressentait le besoin de se mettre à l'arrière-plan "comme il convient à un homme âgé". Ferenczi propose alors la fondation d'une Association Psychanalytique Internationale, de laquelle Jung serait le président. Les "frères viennois" entraient dans une totale décadence. La plupart d'entre eux étaient des juifs ; en accord avec le souci de Freud et malgré sa réserve, en dépit de leur brillant intellectuel, cette condition condamnait le mouvement à une ségrégation sans issue. Jung apparaissait ainsi comme le sauveur, celui qui établirait le contact avec le monde scientifique.

4) Conceptualisation du standard.

Là, nous reprendrons d'abord les théoriciens fondamentaux dans le cadre de l'IPA. Nous essaierons de circonscrire quelles sont les différences et/ou coïncidences entre les deux grands courants qui se sont consolidés, d'un côté l'ego-psychology et de l’autre, le courant kleinien. Horacio Etchegoyen (dans son travail, "La première séance d'analyse", présenté pendant la séance plénière du IIIe Congrès Panaméricain de Psychanalyse, à New York, le 24 février 1969), distingue le caractère plus restrictif des conditions d'analysabilité dans le Nord que dans le Sud du continent. Il se réfère à Elizabeth R. Zetzel (1966) qui, avant de commencer une analyse, explore certaines fonctions du moi: la capacité du maintien de la confiance de base en l'absence de gratification immédiate, la possibilité de soutenir la différenciation d'avec l'objet quand celui-ci n'est pas présent et d'accepter les limitations de la réalité. Pouvoir différencier la réalité extérieure (alliance thérapeutique) de la réalité intérieure (névroses de transfert), c'est ce qui constitue éventuellement la condition la plus importante par rapport au critère d'analysabilité d'un patient. Greenson (1965) soutient le même point de vue, quand il affirme qu'une personne peut s'analyser, si elle peut établir une alliance de travail avec l'analyste ; la condition pour que cette tâche soit possible, c'est le désir du patient de sortir de sa maladie, ainsi que ses propos conscients et rationnels de coopérer avec le médecin, et de sa capacité à suivre ses instructions.

De la même façon, Etchegoyen cite un livre de Donald Meltzer, comme exposant les idées fondamentales de l'école kleinienne sur le processus psychanalytique et sa première partie, où la problématique du début du traitement est résolue avec deux prémices: sur la nature et la procédure de l'analyse (setting) et le travail d'interprétation. Etchegoyen situe ainsi les divergences fondamentales entre les grandes écoles psychanalytiques contemporaines: l'étude du moi et ses défenses d'une part et d'autre part, les fantasmes inconscients et les anxiétés fondamentales.

Nous voyons donc, que la conception formelle de l'entrée dans la névrose de transfert et de son interprétation signale une divergence substantielle entre les analystes du Nord et ceux d'Amérique du Sud. Ceux du Nord savent qu'un travail d'interprétation précipité perturbe le processus naturel et spontané de la névrose de transfert, tandis que ceux du Sud affirment que l'errance par omission est aussi grave, quand vient à manquer l'interprétation que requiert le matériel.

Rappelons-nous que pour Mélanie Klein, tout le matériel d'un patient lors de la séance analytique se réfère à l'aspect du lien transférentiel à l'analyste ainsi que toutes les associations.

Pour Meltzer, représentant du courant kleinien, le cadre est fondamental. La création de ce cadre produit d'un côté une modulation de l'anxiété, et de l'autre réduit au maximum l'interférence.

Il hiérarchise la modulation de l'anxiété comme partie du cadre. Le secret, c'est sa stabilité, ce qui permettra l'évolution du transfert du patient.

Cette divergence est analysée comme deux cultures analytiques différentes. Depuis que la psychanalyse se pratique en Amérique, la psychanalyse kleinienne ou sud-américaine est caractérisée par une tendance à interpréter plus copieusement, plus microscopiquement les phrases et mots comme des schémas plus larges et globaux ; l'ubiquité des interprétations transférentielles est recherchée et interprétées presque sans fin ; l'interprétation du matériel profond et primitif, des impulsions instinctives précoces ou des réactions moïques précoces avec peu de considération du stade analytique, du degré de régression ou du travail préalable avec les défenses. L'analyste est une force intrusive qui influence, plutôt qu'un observateur. Cette répétition emphatique peut devenir le centre exclusif de l'analyse, laissant en dehors tout autre matériel et ajoutant une couche artificielle à la névrose de transfert, indépendamment de ce qui vient du patient. (Leo Rangell, commentateur capa du travail du Dr Etchegoyen au Congrès déjà cité.)

5) Quelle est la vigueur actuelle des standards ? Que sont-ils devenus ?

Nous travaillerons l'incidence du développement de la pharmacologie et des neurosciences à partir des années 70, en rapport avec le cadre et les conditions d'analysabilité. Quel en a été l'impact dans le cadre de l'IPA ?

6) La séance courte, est-ce un standard lacanien ?

Tel que J.A. Miller l'avait exposé lors d'une conférence dans le cadre des dernières Journèes annuelles de l'EOL, "Lacan s'est inscrit comme le grand "dé-régulateur" de la pratique ; c'est ainsi qu'il a été vu par ceux qui avaient suivi son chemin, comme le grand "dé-régulateur" de la séance". Il l'a été, il faut le dire, sans propagande sur sa façon d'entendre la séance. Il pratiquait un type de séance qui paraissait rare à ses contemporains, au début des années 50.

Ceux-ci lui avaient demandé de donner des explications sur cette pratique. Je crois que Lacan a répondu dans une conférence au début des années 50, dont nous avons seulement le titre: "La psychanalyse, dialectique", conférence qu'il avait prononcée au sein de la Société Psychanalytique de Paris, pour expliquer à ses collègues ce qu'il faisait avec ses patients, car on savait qu'il ne donnait pas les rendez-vous comme tout le monde. Je crois qu'au cours de cette conférence inconnue, il a exposé à cette seule occasion sa doctrine de la séance analytique.

On peut d'ailleurs remarquer que l'on trouve, de façon explicite, dans le texte de Lacan "Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", tel que le mentionne J.A. Miller: "(...) de notre expérience, ce qu'on a appelé nos séances courtes, nous avons pu faire venir au jour chez tel sujet mâle, des fantasmes de grossesse anale avec le rêve de sa résolution par césarienne, dans un délai où autrement nous en aurions encore été à écouter ses spéculations sur l'art de Dostoïevski. Au reste nous ne sommes pas là pour défendre ce procédé, mais pour montrer qu'il a un sens dialectique précis dans son application technique." (Dans une note en bas de page, introduite en 1966, il ajoute: "Pierre de rebut ou pierre d'angle, notre fort est de n'avoir pas cédé sur ce point".) Nous avons été intéressé par ce qu’Éric Laurent a énoncé, par rapport à cette question, dans un entretien fait à Buenos Aires, pour "Signos del 2000". Là, il oppose le style au standard, et se réfère plutôt qu'à des séances courtes, à une séance non réglementée par la montre. Ce qui nous conduit à réfléchir sur la fonction du temps en psychanalyse.

C'est à partir de ce qui a été exposé, que nous continuerons notre recherche.