World Association of Psychoalanysis

 

Adolescence et analyse: une sortie de l'impasse

Laure Naveau

 

L'expérience analytique nous enseigne qu'il y a pour tout sujet une rencontre traumatique avec un réel. Cette rencontre peut se répéter à différents moments de l'existence, qui prennent ainsi valeur de moments cruciaux. Ce réel se présente sous des aspects divers, mais il peut s'indiquer ainsi: les mots défaillent à dire la chose, c'est-à-dire qu'il y a un manque dans le langage même. Ceci nous est transmis par la formule célèbre de Jacques Lacan, " il n'y a pas de rapport sexuel " - pas de rapport qui puisse s'écrire dans la structure: il manque, pour chacun, un savoir sur ce que c'est qu'être un homme ou une femme. La fable de Longus, Daphnis et Chloé, rend compte précisément de cette formule de Lacan sur la faille dans le savoir sur le sexe, mais c'est un conte, et comme les contes se terminent généralement bien, le garçon va trouver la femme qui peut lui enseigner ce qu'il faut faire dans le rapport sexuel avec son aimée.

 

Pourquoi en est-il autrement dans l'existence ?

Pourquoi est-ce plus difficile, pour des jeunes gens, à l'âge où l'éveil de la sexualité se fait pressant, de trouver une issue à ce qui émerge là comme réel ? Pourquoi ne suffit-il pas toujours de rencontrer l'autre, qui aurait un savoir-faire, pour que la réponse aux questions devienne évidente ?

L'obstacle, l'objection à l'harmonie, vient de ce que l'être parlant, le bien-nommé, parle, et que ce qu'il rencontre, du fait même qu'il parle, est le malentendu: l'Autre, celui à qui il parle, entend autre chose que ce qu'il lui dit, l'Autre défaille aussi à bien l'entendre, parce que l'Autre, tout comme lui, parle et entend avec son fantasme. Le fantasme, en effet, est une construction de l'être parlant qui lui sert à combler cette faille, qu'il n'y a pas, dans le langage, de mot pour dire le rapport sexuel.

C'est peut-être pourquoi l'un des seuls textes de Jacques Lacan qui donne des indications au sujet de la puberté, sa " Préface à "L'Éveil du printemps" (1) ", reprend cette formule de Freud, selon laquelle " la sexualité fait trou dans le réel ": c'est cela le traumatisme dont il est question. Et il ajoute cette précision, " si ça rate, c'est pour chacun ". Il isole aussi l'essentiel de cette puberté appelée " adolescence " dans le discours social, par cette remarque: " Un dramaturge aborde en 1891 l'affaire de ce que c'est, pour les garçons, de faire l'amour avec les filles, marquant qu'ils n'y songeraient pas sans l'éveil de leurs rêves. " " C'est du jamais vu, dit-il, mais orthodoxe quant à ce que Freud a dit. "

Ce dont on ne peut parler, donc, on en rêve, et la psychanalyse est venue là, en 1900, avec Freud (2), interpréter les rêves en tant qu'accès au savoir inconscient, ce savoir qui n'est pas sans lien au réel en jeu quant à ce trou. Dans son cours de cette année (3), Jacques-Alain Miller fait valoir cette question fondamentale du réel propre à la cure analytique, mettant en relief l'affinité, dans l'enseignement de Jacques Lacan, du réel et de la jouissance.

Interpréter ses rêves, y reconnaître l'objet du désir en cause, construire, traverser son fantasme en analyse, peut permettre d'accéder au réel, de rendre compte de ce traumatisme propre à chacun. Dès lors qu'il vient au monde du langage, et en particulier aux moments électifs où il est sommé de faire des choix, ce qui est le cas de la puberté, le sujet a affaire au réel. Si ce moment, que Freud appelle " puberté " dans ses "Trois essais sur la théorie sexuelle (4)", est celui où se réactualisent les choix d'objet de l'enfance et leur rapport à l'idéal, c'est aussi celui où, comme l'écrit Alexandre Stevens dans son bel article " L'adolescence, symptôme de la puberté (5) ", il va s'agir de choisir une position quant à la sexuation. Il y a là comme un passage obligé, dont l'issue porte la marque de ces choix qui se sont opérés, choix d'un symptôme et organisation d'un fantasme, qui signeront la structure du sujet, c'est-à-dire un certain rapport de celui-ci au monde et à la jouissance, avec lequel il saura, ou non, se débrouiller.

La jeune patiente dont je vais parler témoigne, me semble-t-il, de l'effectuation de l'un de ces passages, et de la sortie de l'impasse dans laquelle elle s'est trouvée à l'âge de quinze ans. Elle en a aujourd'hui vingt, et poursuit son analyse.

 

Un partenaire encombrant: le corps

Lorsqu'elle a commencé son analyse, c'est de son corps dont elle ne savait que faire. Se trouvant trop grosse depuis la remarque d'un professeur d'éducation physique au lycée, elle pratiquait depuis l'âge de douze ans, en même temps que la compétition sportive, ce qu'elle-même nommait " l'affamage ", qui la faisait manger "rien" pendant la journée, et se retrouver le soir à table avec sa mère, sous " haute surveillance ".

Par ailleurs, elle avait éprouvé, lors d'un voyage scolaire en Grèce, une irrésistible attirance pour le vide. Cette impulsion tout juste retenue l'avait elle-même surprise et suffisamment angoissée pour qu'elle décide de venir parler à un analyste: elle avait eu envie de mourir, et elle voulait savoir la cause de ces pulsions mortelles.

Elle s'aperçut d'abord très vite qu'à cette époque, elle était déchirée entre des pressions opposées qui lui enjoignaient de faire un choix: soit elle consentait à l'exclusivité avec son petit ami, et alors elle laissait ses copines, soit elle répondait aux exigences de son amie, et son bien-aimé s'éloignait d'elle. Son attirance soudaine pour le vide pouvait alors venir comme alternative libératrice face à ce choix difficile à faire. Mais cela n'expliquait pas le penchant si morbide de cette solution un instant envisagée. Plutôt découvrit-elle ensuite que la disparition récente de son père, et surtout la dispersion des cendres de ce dernier dans la mer, pouvaient avoir eu sur elle cet effet d'appel. Effet d'autant plus fort et irraisonné qu'elle avait déjà eu, petite fille, comme elle s'en aperçut en parlant, cette tendance à tomber dans l'eau, à diverses reprises, repêchée parfois "in extremis" par des adultes de son entourage. Ceci, toujours sous les yeux de son père impuissant à la repêcher, puisque lui-même était invalide.

Elle put aussi repérer quelle fonction avait eue pour elle la pratique passionnée d'une certaine écriture, au moyen de laquelle elle s'offrait, dans une conversation sublime et silencieuse, à rejoindre son père disparu. Dans cette pratique, elle avait la liberté de se croire la seule à aimer ce père, tôt séparé de sa mère, et âprement critiqué pendant son enfance par sa sœur aînée et sa mère, tandis qu'elle seule le défendait. Ainsi était-elle non seulement la seule à l'aimer, mais aussi à être aimée de lui, puisque, me dit-elle, il lui parlait autrement qu'à sa mère et sa sœur, avec lesquelles il se disputait, longtemps après son départ. Par l'écriture, elle lui faisait la promesse de le rejoindre, pour éterniser ce rapport sexuel œdipien. Elle avait consenti à déposer chez moi, à ma demande, l'ensemble de ses écrits au fur et à mesure qu'elle les rédigeait, constituant ainsi l'analyste destinataire de ce message. L'écrit bientôt fut détrôné par la parole, de même que l'appétit lui était revenu, du même pas qu'elle disait la douleur de sa pratique d'affamage.

 

Les crises, ou l'autre nom du silence des pulsions

Ayant ainsi réglé sa vie, plutôt sur la pratique assidue de la parole que sur celle de la promesse faite au père de le rejoindre dans l'au-delà, sur la faim ou sur l'écriture, elle s'était mise à rêver, et entre autres, à dire en rêve à son père qu'elle faisait une analyse pour supporter son absence.

Puis elle rencontre un garçon avec lequel elle découvre l'amour, la jalousie, et une terrible pudeur qui prolonge, par d'autres moyens, ses conduites enfantines de honte et de rejet de son corps et de ses formes féminines, mais désormais pas sans l'Autre.

Et voilà que surgit un phénomène répétitif nouveau, qui prit ponctuellement de l'ampleur, et qu'elle put resituer comme un langage intime et ravageant, un nouveau symptôme, analytique cette fois, pure jouissance de son être parlant.

Elle se plaint d'abord de crises de larmes qui s'emparent d'elle, apparemment sans raison, lorsqu'elle est seule avec son ami. Elle dit ne pas pouvoir les retenir ni les faire cesser une fois qu'elles ont commencé, ni en parler avec lui quand il la presse de lui dire ce qui ne va pas. Il reste donc impuissant à la consoler. Elle-même est d'abord étonnée, puis inquiète: elle sait qu'il l'aime, il le lui a dit, mais elle continue à craindre qu'il ne la laisse, surtout avec ces crises de larmes, en même temps qu'elle se plaint qu'il ne lui parle pas assez. C'est alors qu'elle rêve qu'elle rencontre son père décédé, qui lui demande comment elle fait depuis sa mort, et auquel elle répond: " Je fais une analyse depuis trois ans. " Elle saisit le rapport entre sa crainte que l'Autre ne la laisse et ne lui parle plus et le lâchage précoce de son père, auquel elle peut répondre, face au vide laissé par son absence, par la création d'un partenaire nouveau.

Mais un jour, je suis sollicitée par sa mère qui me dit être paniquée par la violence des crises entre sa fille et elle et ne plus savoir quoi faire. Dans ces moments, ma jeune patiente jette des objets par terre en criant, et menace de se jeter elle-même par la fenêtre.

À la séance suivante, j'aborde la question grâce au récit qu'elle apporte d'une nouvelle crise de larmes avec son ami. Elle réalise, au moment même où je le lui fait valoir, le lien qu'il y a entre les deux phénomènes. Elle aperçoit aussi le contraste entre son inclination, son empressement à évoquer le scénario énigmatique et pathétique avec son ami, et le silence, chargé de honte quand il s'agit de dire ces crises de rage et de violence avec sa mère. Or, dans la réalité, au contraire, le premier se traduit par un flot de larmes et un impossible à dire, et les secondes sont remarquables par le flux d'injures et de cris. Dans la première situation, elle est face au manque de mots, et face au débordement de paroles dans la seconde, débordement auquel succède l'attirance pour le vide et le cadre d'une fenêtre qu'elle est tentée de franchir.

Je l'invite alors à revenir sur ses derniers rêves qui concernaient les mauvais traitements qu'elle faisait subir à un garçon qui finissait par se jeter par la fenêtre. " On bat un garçon " pourrait être le condensé de cette séquence. Dans ses rêves, elle occupe à la fois le rôle de tourmenteur et celui du garçon maltraité. Elle fait le lien entre cet ensemble d’événements psychiques et le symptôme d'urgence pour lequel elle était venue me voir, trois ans plus tôt, après avoir eu envie de se jeter dans la mer. Si elle avait pu situer cela comme une impulsion mélancolique à s'identifier et à rejoindre son père décédé qu'elle ne voulait pas quitter, elle voulait déjà quitter sa mère violemment, tout comme elle voulait, dans la vacillation du choix de son sexe, quitter son corps de fille. À la fois identifiée à son père, parti, objet d'amour électif de son enfance, et laissée tomber par sa disparition brutale, elle ne pouvait symboliser cette perte, trop réelle, ni se détacher de la fascination imaginaire que cela produisait.

 

Ce qui se dit et ne peut se dire

Quelques années après, ses rêves, inscrits dans le dispositif symbolique de l'analyse, et le style des crises qui les ponctuent, entre le silence des larmes et les cris de rage, viennent indiquer, tel un index, le point de division où elle se trouve: division entre son identification virile au garçon qu'elle aime mais qu'elle veut châtier - comme elle a pu voir et entendre ses parents se battre et se crier dessus -, et son amour primitif et infantile pour sa mère, qui la ramène au stade antérieur de fixation à l'objet du besoin, dont elle cherche à se séparer violemment en l'absence d'un principe de séparation symbolique assez puissamment constitué. Elle est à l'épreuve du manque de mots, et doit accepter de passer de son principe de disparition, fantasmatique, à un principe de séparation, éthique.

Accepter aussi de ne pas tout dire à sa mère qui ne la comprend pas, ce qui la met en colère, et de ne pas tout attendre de son ami, qui n'est pas complet, comme ne l'est pas non plus le langage.

 

Entrée dans le transfert et sortie de l'impasse

Récemment, elle est entrée dans un temps nouveau de son analyse. Ses rapports avec son entourage se sont apaisés, elle vit à mi-temps chez son ami, et elle réussit brillamment ses études. Elle semble plus en accord avec la féminité. Mais elle a parfois affaire à sa sœur aînée, qui est encore en peine avec son propre corps et qui lui en fait la confidence. Elle se demande alors comment alléger sa sœur de ce souci, ce à quoi je m'interpose exceptionnellement en lui disant: " Vous avez assez eu à faire avec le poids des corps. " Elle vient à la séance suivante avec un rêve: " J'ai rêvé cette nuit de vous. J'étais ici, face à vous, plus près de votre bureau, appuyée, le coude appuyé sur votre bureau. Nous étions très proches, à parler, comme sur le mode de la confidence. Ensuite, vous me raccompagnez à la porte et me tendez la main. Mais je la rattrape mal et ma main tombe: vous la rattrapez, et la prenez dans votre main. Vous ne la laissez pas tomber. "

Je lui dit l'importance de ne pas avoir laissé tomber sa troisième séance, comme elle avait récemment songé à le faire quand elle avait beaucoup de travail, ce que j'avais doucement refusé. Elle se rappelle alors ce souvenir, dont elle m'avait fait part au début de son analyse. Souvenir-écran dont elle aura aussi à mesurer les implications, quant à l'appui du père: elle est une petite fille, marchant sur la plage aux côtés de son père qui s'aide de ses béquilles, et qui soudain tombe et ne peut se relever, à cause de son poids. Instant de détresse profonde, où elle a couru chercher de l'aide auprès d'adultes, afin qu'ils fassent ce que déjà elle ne pouvait faire: relever son père.

Lors de la séance suivante, elle se demande, pour la première fois, si l'autre "souvenir" constant avec son père est une vérité ou une fiction, si c'est une réalité, ou une construction qu'elle a faite en parlant: il s'agit de sa version du mode de dire de son père avec elle, un mode de dire affectueux, qui s'oppose à celui qu'il avait avec sa mère et sa sœur, violent, faisant d'elle "la fille préférée du père", l'éloignant de la communauté ravageante des femmes de sa famille (un trio grand-mère, mère, fille, très constitué), et l'exposant, de ce fait, à la culpabilité et à la rétorsion jalouse. Au moment de la puberté, elle n'a donc pu que marier à la jouissance d'un scénario fantasmatique, le réel de cette vérité, et là où l'appui du père lui a manqué, elle s'appuie sur un partenaire-analyste. Elle cite alors, comme exemple de reconstruction imaginaire possible, le récit d'un rêve ancien, du début de son analyse, où sa sœur était loin d'elle sur le quai du port, et où elle se demandait comment celle-ci pouvait la voir puisqu'elle n'avait pas ses lunettes. Elle met ainsi en cause la traduction silencieuse première de ce rêve, que " sa sœur ne peut pas la voir ". C'est le regard qui, là encore, est convoqué dans le rapport au corps. Ne serait-ce pas elle qui, là aussi, déguise ce qu'elle ne peut pas voir, puisqu'à elle aussi, ça manque ?

Elle-même, disant la chose ainsi, n'est-elle pas en train de sortir du flou, et de voir, qu'au malentendu fondamental qui a régné entre ses proches et elle, elle a pu choisir, un instant, de répondre par sa propre disparition ? Là où il s'agit maintenant de trouver à s'inscrire dans le discours par sa langue propre. Une langue qui serait son symptôme vivable, lalangue.

 

 


1 - Lacan (J.), " Préface à "L'Éveil du printemps" ", "Ornicar? ", n° 39, Navarin éditeur, 1986-87.

2 - Freud (S.), "L'interprétation des rêves", PUF.

3 - Miller (J.-A.), " L'expérience du réel dans la cure analytique " (1998-99), cours inédit.

4 - Freud (S.), " Les métamorphoses de la puberté ", "Trois essais sur la théorie sexuelle, NRF Gallimard, 1987.

5 - Stevens (A.), " L'adolescence, symptôme de la puberté ", "Les Feuillets du Courtil", n° 15, Champ Freudien Belgique, mars 1998.