World Association of Psychoalanysis

 

L’homme au pouce qui craque

Bernard Porcheret

 

Depuis dix-huit ans, M. vient me consulter quand il se trouve "entre
deux femmes". Il se plaint de la première quand la séparation s'annonce
probable, et me fausse compagnie dès qu'il a recrutée la seconde. Il
part vivre chez cette dernière quelques jours plus tard.

Très dépressif, transpirant d'anxiété, il se dit à chaque fois "mis à la
porte" par la femme qu'il vient de frapper.

Il se complaît à indexer avec un vocabulaire injurieux leurs caprices,
leurs modes de jouissance, sexuels, financiers, leur mode
d'appropriation du bébé qu'il leur a fait. Il cherche à provoquer
division et angoisse chez elles.

Entre deux femmes, il vit chez ses parents ; il se rapporte à sa mère de
la même manière.

Lors du premier entretien, il évoque sa peur qu'au terme de l'acte
sexuel son pénis reste dans le vagin de sa partenaire.

Au bout de cinq ans, le tableau initial s'est modifié: très angoissé il
se plaint de craquements du pouce de sa main droite. Il dira: "C'est
comme une mutilation, ça m'arrangerait si on me disait que c'était de
naissance" ; et il explique toutes ses difficultés ainsi: "C'est mon
doigt qui m'angoisse", tout en concluant: "Je ne peux pas vivre avec
une femme, c'est trop complexe."

Le déclenchement du symptôme a été le suivant: invoquant une douleur au genou,
M. refuse un jour d'avoir des rapports sexuels avec sa compagne
qui exprime sa vive déception ; à la manière d'un raptus, il lui assène
un violent coup de poing dans le dos. Le lendemain survient son
symptôme.

Cinq ans plus tard, suite à la rupture avec cette femme, le tableau
présente une allure encore différente: une plainte sans limites sature
complètement les séances. M. décline différents types de craquements de
son pouce et énumère leur combinaison à des actions: couper la viande,
allumer une cigarette, se laver, se moucher, se peigner, toucher sa
braguette... écrire et surtout signer. Il développe alors une pratique
qui ne trouve sa limite que dans l'épuisement. Qu'il s'agisse par
exemple d'allumer un briquet jusqu'à ce qu'il soit vidé de tout son gaz
ou de remplir des pages entières de signatures. Une séquence s'impose:
craquement inaugural, profond et explosif, puis sensation intolérable
que le pouce tombe dans le vide ; enfin, pratique de "vérification",
jusqu'à ce que les craquements secondaires créés par les flexions sous
la surface de la peau ne s'estompent. "Ils vont le couper"
s'exclame-t-il ; "mais alors l'autre ?". Notons ici l'effet
bilatéralisation.

En toile de fond, des plaintes concernent sa tenue phallique: rides
autour des yeux, cheveux qui tombent, embonpoint, etc. Il craint de ne
plus pouvoir séduire.

Une série de phénomènes de corps a pu se construire: strabisme
divergent lors de sa première liaison. Des douleurs tenaces au genou
droit qui deviendront bilatérales la veille d'une intervention
exploratoire, ce qui lui fait dire: "C'est psychique." Raideurs de
nuque et du dos. Chaque symptôme prend appui sur une "suggestion":
parole brutale, gifle offensante, petit choc. En clinique une perfusion
d'antidépresseurs passe à côté: "Mon bras va pourrir, on va devoir
l'amputer."

Il trouve chez ses parents des explications à sa tendance à frapper les
femmes: "Dégage ! disait ma mère à mon père ; je reproduis cela." "Je
frappe parce que mon père aurait dû lui donner une gifle pour l'arrêter.
Elle le mettait plus bas que terre et le menaçait de partir." La mère de
M. est présentée comme un personnage autoritaire et infidèle qui rejette
puis reprend, comme toutes ces femmes dont il est séparé ; le père comme
impuissant et dépressif: "Je le venge, je ne veux pas être une chiffe
molle."

Son adolescence a été marquée par un événement: il est surpris par sa
mère avec un chapelet enroulé autour du pénis. Celle-ci lui dit: "Si tu
recommences, tu seras malade." La nuit qui suit, surviennent des
pollutions nocturnes accompagnées de rites obsessionnels et d'angoisses
très vives. Elles disparaîtront à vingt et un ans avec le premier
rapport sexuel et la reprise de la masturbation.

"C'est psychique, docteur ? ... Oh là là !" Cet énoncé en forme de
question est répété sans fin par le patient en séance ou au téléphone.
Il convient d'accuser réception: "Absolument", pour éviter sa
réitération immédiate. Aucune vacillation, aucun appel au sens.

La thématique phallique présente un caractère non dialectique, non
corrélée à la fonction paternelle. En dix-huit ans d'entretiens, les
associations ont été rarissimes, pas de rêves, ni de lapsus, ni même
d'oublis. Pas de troubles du langage. Pas de théorie délirante. Un axe
imaginaire conservé lui a permis de travailler et supporte une relation
thérapeutique plutôt amicale. Il vient entre deux femmes me prendre à
témoin de leurs jouissances déréglées, de leur puissance à le prendre ou
à le rejeter, et des phénomènes de corps intolérables. Il s'en tient là.
Il se soutient de ce double imaginaire que j'incarne, qu'il quitte
lorsqu'il le trouve chez une femme, ce qui ne manque pas de basculer
lorsque la sexualité avec elle le confronte à l'insupportable ; dès
lors, la violence domine. La durée sans précédent de son dernier
concubinage, six ans, s'est accompagnée de phénomènes de corps
envahissants et durables. La rupture de cette relation a radicalisé le
tableau avec corrélativement un appauvrissement de son lien social. Sa
recherche d'une femme lui paraît désormais d'autant plus vouée à l'échec
que sa "tenue phallique" se dégrade.

Il n'y a pas subversion de la fonction d'organe par la fonction
phallique comme dans le symptôme de conversion hystérique. Schizophrène,
il a affaire à F0, ses phénomènes de corps d'allure hypocondriaque
s'accompagnent d'une grande angoisse. Il tente de localiser la
jouissance sur un organe, ses pratiques de vérification de la chiffrer,
ça ne fait pas vraiment limite. Il tente de construire un symptôme.
Automutilation ou suicide sont à craindre actuellement.