World Association of Psychoalanysis

 

De l’intime a l’extime. Dementi et extimite

Patrick Monribot

 

Journees des AE de l’ECF, a Paris, les 30 septembre et 1er octobre 2000

Les derniers AE de l’ECF ont accentue l’intime dans leur temoignage, ce qu’Eric Laurent a decode comme symptomatique du fonctionnement de l’Ecole (1). Un symptome est de l’ordre du necessaire, mais encore fallait-il que l’Ecole le rende possible, ce qui n’a pas toujours ete le cas.

L’intime sort du cabinet de l’analyste lors de la passe-deux, - la procedure. Il se collectivise radicalement a la passe-trois, apres la nomination.

En latin, "intimus" est le superlatif de "interior" ; c’est ce qu’il y a de plus interieur. L’exteriorisation publique suppose un prealable: une traversee du fantasme qui rend l’intime obsolete a la jouissance, et le depouille du delice narcissique eventuel de l’exhibition.

Cette logique du "prive-publique" maintient une partition de l’espace sur le mode "interieur-exterieur", qui n’est pas specialement demarquee des usages de la psychologie. Il en va autrement si l’on veut bien considerer qu’une part de l’intime echappe a la representation. Cette pointe de la decouverte freudienne nous introduit a la topologie du tore et fait vaciller les semblants du dedans et du dehors. Jacques Lacan a qualifie "d’extime" cette "chose" paradoxale dans le seminaire L’ethique...

Il s’agit de penser une zone hors du symbolique mais neanmoins au coeur de la subjectivite. Cet "en-dehors" du sujet se retrouve "en-dedans" pour la bonne raison que l’Autre n’existe pas pour lui faire abri. C’est un "quod" sans "quid", pour reprendre un binaire de J.A. Miller (2) dans son cours de 1985, une presence sans attribut.

Aussi l’extimite est-elle un pousse-a-la-construction. Ce travail a cependant des limites et le resserrage de l’objet vient s’echouer sur le bord que decoupe la lettre du symptome. Cette fonction extime, en rapport etroit avec l’inexistence de l’Autre, n’est pas pour autant le contraire de l’intime. Tout au plus echappe-t-elle a la sphere de l’intimite. C’est plutot la forme aboutie de l’intime qui, enfin, trouve a s’extraire de son cercle infernal par un saut, une solution de continuite. Ce saut est un nom de la passe validee par la nomination. Si l’AE expose ce que fut "son intime", c’est du point ou il en est sorti.

L’absence de nomination rend delicate la divulgation de l’intime car le temoignage, pour enseignant qu’il soit, vient se heurter a la butee meme qui a proscrit le "oui" du cartel. Le saut qui ouvre a l’extimite n’y est pas repere comme solde de l’intime et laisse celui-ci dans l’impasse de sa resolution.

Cette discontinuite ne se repere pas aux seuls effets d’agalma suscites par l’Ecole, ni au transfert de travail que la cure declenche. Certes le symptome conclusif en fait signe, en tant qu’il peut inclure l’Ecole dans son alchimie - (tel sujet ayant une femme pour symptome vient y nouer l’Ecole, par exemple) - ; mais la clinique de l’extime reste a faire.

J.A. Miller evoquait cette annee l’extimite du corps pour Lol V. Stein (Duras) (3). Je situerai de la sorte l’evenement de corps. Pour vignette: tel episode inopine - un pic febrile - parasite l’echange avec les passeurs et fait signe de l’extime, comme retour du reel dans le corps, aux frontieres du S1 et de l’objet. Cette fievre est etrangere au sujet et c’est pourtant la marque d’une jouissance primitive. Alain Merlet me rappelait il y a peu que le frisson etait chez Freud un des noms de l’"Unheimlich" dans l’inventaire qu’il en dresse (4). Ceci nous met de plain-pied avec l’extime.

Ce retour de l’incurable, le plus singulier qui soit, merite attention, car il interroge son affinite avec le reel de l’Ecole, le plus collectif qui soit. Seule la structure de l’extimite permet de soutenir cette equivalence. Si le reel de l’extimite est un defaut d’identite a soi, l’incurable du sujet n’est pas plus familier que l’incurable du "sujet-Ecole" ; d’un point de vue logique le reel de la cause n’appartient a personne et n’a pas de "chez soi". L’intime du sujet ampute de l’intimite donne l’extimite, toujours delocalisee et cette atopie fait aussi bien le coeur de l’Ecole.

Mais quelles sont les coordonnees de ce saut par ou l’extime fait breche dans l’intime ?

Dans "Extimite" (5), J.A. Miller articulait ce franchissement a partir du rapport de l’Autre et du petit (a). Il confirme, cette annee, dans "Orage et colombe" (6): c’est le lieu de l’objet (a) dans l’Autre qui fait extimite, des lors que l’Autre n’existe pas du point de vue de la jouissance.

L’inexistence de l’Autre ejecte l’objet comme reste a "reincorporer" au coeur du sujet, sur le mode d’une vacuole videe de sa substance. D’ou le paradoxe, l’etrangete, l’extraneite de cette inclusion.

Ce moment conclusif de l’analyse est aussi le plus delicat a formaliser dans le temoignage, meme longtemps apres la nomination. Il faut le temps d’une elaboration. Dans le cas d’ou je m’autorise, trois reperages ont ete necessaires:

1) Le surgissement du plus-de-jouir, - (le regard) -, au fondement de la nevrose infantile.

2) La mise en jeu dans le transfert de cet objet, assigne a residence chez l’Autre, - ici sous les traits de l’analyste. C’est une mise en acte de la realite sexuelle, en debut de cure.

3) L’extraction conclusive de cet objet, lors de la sortie de l’analyse ; c’est le temps de l’assomption de l’extime.

Je ne donnerai pas ici le detail de ces trois moments cruciaux, dont les vignettes peuvent se lire dans le fascicule preparatoire des Conversations prevues aux prochaines Journees d’Automne de l’ECF (7).

Soulignons l’importance de ce troisieme temps, celui de la "deprise", au moins aussi precieux que celui de la "meprise".

La levee de la meprise du sujet suppose savoir vient apurer l’intime dans une ecriture abregee. Quelques reves peuvent ainsi servir de mathemes.

Autre chose est la deprise. L’extraction de l’objet, desenclave de l’Autre, puis reapproprie, le reduit finalement a sa consistance logique. Il y a perte de substance certes, mais c’est fondamentalement un gain, pas un renoncement.

La perte d’alterite de l’objet, de son exteriorite, n’abolit pas l’extimite mais la nourrit au contraire. Elle deconstruit par contre l’intimite, ce qui se repere nettement avec les passeurs.

Ainsi, l’exercice de la sexualite s’en trouve-t-il modifie, notamment les conditions de jouissance ; d’ou l’importance de ce recueil clinique sur le sexuel dans les temoignages conclusifs.

L’autre effet, plus ouvert sur l’Ecole, est le degel d’une conclusion en suspens, dont la certitude anticipee trouve a se valider dans l’acte. Qu’il soit celui de la sortie, de la passe, ou de l’analyse de l’Ecole, l’acte est suspendu au vide dans l’Autre dont l’extimite est un correlat.

Entre alors en fonction la logique du "pas-tout" sans pour autant que soit ravive le dementi qui la recouvre habituellement. Cet effet de "pas-tout" fait cortege a l’extimite et s’avere une fonction decisive de l’AE, bien au-dela de sa fonction plus-une. Elle permet, disait J.A. Miller, "d’exceptionnaliser le un par un" (8). Il s’agit, par-la, de degrouper le groupe en le divisant.

Le risque majeur est de refermer par la suite ce point d’extimite specifique. Ce risque est lie aux discours qui, eux, recusent la non-identite a soi, et oeuvrent a refermer la beance, qu’on le veuille ou non. Les occurrences sont diverses.

Passons sur "l’AE hysterise" ou "l’AE petit maitre" qui ne posent guere de probleme diagnostique. Examinons l’obliteration la plus pernicieuse: celle qui survient, au nom du discours analytique, dans le transfert a l’Ecole. J’en ai fait valoir le ressort a Buenos Aires (9). On sait ce que recouvre volontiers l’amour pour l’Ecole: l’ideal fetichise. C’est une modalite du dementi. Il s’agira d’epargner a l’Ecole les avatars du ravalement de la vie amoureuse.

Ainsi se dessine une fonction essentielle de l’extimite: objecter au dementi toujours rampant. Il ne s’agit pas de l’annuler - encore un ideal ! -, mais d’en temperer les effets.

Le pivot de l’extimite est donc a considerer du point de vue de la castration. La castration est eludee par l’analysant, mais elle l’est aussi volontiers par l’analyse, ne serait-ce que par le mutualisme du groupe, ou sa frenesie active qui ne laisse aucun vide et ne jure que par l’apologie des agendas sur-bookes ! Le dementi recouvre toutes les formes d’inexistence: du penis maternel, de La femme, du rapport sexuel, du vide central de l’objet. Le dementi n’a pas de vaccin definitif, il revient !... Meme chez l’AE, meme au sein d’un cartel de la passe: il guette... Aussi s’agit-il de manier la fonction extime avec precaution pour lui garder sa valeur d’anticorps, son effet de contre.

Que l’extime pousse a la construction est, a cet egard, une façon d’en faire l’equivalent d’un retour de l’incurable, a l’egal du symptome. L’extime a donc partie liee avec la formation du symptome. Dans cette perspective, l’Ecole et la part de reel qui la fonde ne peuvent qu’etre symptomatiques. Quand l’Ecole est defetichisee, il reste l’Ecole symptomatisee. Nul n’y echappe, quelque soit son titre ou son gradus. Et comme tout symptome, l’Ecole prend sa source a partir de la pulsion et du refoulement originaire qui sont les noms freudiens de l’extime du sujet. Lacan lui-meme en 1966 - (dans "Reponses a des etudiants en philosophie sur l’objet de la psychanalyse")- articulait le dementi de l’angoisse de castration "comme le premier jet du refoulement originel" (10), sous la forme d’une refente ainsi formulee: "J’ai l’angoisse de castration en meme temps que je la tiens pour impossible." Voila ce que tente de masquer le dementi structural ; et voila ce que la promotion de l’extime doit sauvegarder: le symptome-Ecole pour tout parletre devenu analyste.

Voila qui souleve, pour conclure, la question de l’extime dans la procedure. Il ne s’agit pas d’une normalisation des usages, justement parce que toute norme encourage et collabore au dementi. Il s’agit simplement de mettre en phase ceux qui jugent, avec celui qui est juge, soit: l’Ecole avec le candidat.

A la mise en avant de l’extimite cote passant, - des lors que se profile une nomination-, doit repondre l’extimite cote cartel. La "mise en phase" est en physique une definition de la caisse de resonance. L’extime de la procedure n’est pas un filtre de plus, mais un amplificateur fragile.

Fragile, car le risque est grand d’en inverser la fonction. Il suffirait d’en banaliser l’usage, d’en aplanir l’exception, ou bien de l’idealiser, pour qu’il tourne a la parodie de l’Autre de l’Autre.

La vigilance est donc requise quant a l’integrite de sa fonction. Celle-ci doit s’evaluer en permanence, se jauger, au moins par les effets de la division attendue.

L’AE divise-t-il l’Ecole ?

L’extime divise-t-il le cartel de la passe ?

Si certains ont pu y parvenir en leur nom, - car la fonction extime ne date pas d’hier -, il s’agit de pouvoir l’inferer non au personnage qui l’incarne, mais a une logique incarnee propice a la permutation.

Le pari sera alors gagne si l’Ecole grignote un peu plus, au moins pour un temps, sur les avancees recurrentes du dementi que nous opposons sans cesse, - meme analyses-, a la castration.

 


  1. Laurent, Eric, *Les usages de l’AE*, *La Quotidienne*, n° 12,
    amp-messager, 21.06.2000.
  2. Miller, Jacques-Alain, *Extimite* (1985-86), Cours L’orientation
    lacanienne, 11.12.1985, inedit.
  3. Miller, Jacques-Alain, *Les us du laps* (1999-2000), Cours
    L’orientation lacanienne, 7.06.2000, inedit.
  4. Freud, Sigmund, *L’inquietante etrangete et autres essais*, Paris,
    Gallimard, coll. Folio-Essais, 1985, p. 223.
  5. Miller, Jacques-Alain, *Extimite* (1985-86), *op. cit.*, 4.12.1985.
  6. Miller, Jacques-Alain, *Orage et colombe*, ecf-debats, 17.06.2000.
  7. Monribot, Patrick, *Et passe le regard...*, Textes preparatoires aux
    Conversations des prochaines Journees d’Automne de l’ECF, 21 et 22
    octobre 2000, ECF, coll. Rue Huysmans, pp. 90-94.
  8. Miller, Jacques-Alain, *Orage et colombe*, *op. cit.*
  9. Monribot, Patrick, *Une erotique de l’Ecole*, XI° Rencontre
    internationale du Champ freudien, Buenos Aires, juillet 2000, inedit.
  10. Lacan, Jacques, *Reponses a des etudiants en philosophie sur
    l’objet de la psychanalyse*, *Cahiers pour l’analyse*, n° 3, Cercle
    d’epistemologie de l’Ecole Normale Superieure, Paris, mai-juin 1966, p. 6.