World Association of Psychoalanysis

 

Paradoxe sur le psychanalyste

Pierre Naveau

 

J'ai choisi de parler de l'extimite sous le titre, "Paradoxe sur le psychanalyste". Le terme de "paradoxe" designe a la fois une opinion et une proposition contradictoire, c'est-a-dire une proposition comportant dans son articulation une contradiction.   Ce titre en evoque un autre, celui d'un entretien ecrit par Diderot, "Paradoxe sur le comedien". L'un des deux interlocuteurs qui prennent part a cet entretien est appele par Diderot "l'homme au paradoxe" ou "l'homme paradoxal". Le paradoxe que soutient cet homme est qu'un grand comedien n'eprouve pas les sentiments et les emotions qu'il exprime sur la scene, mais qu'il joue a les ressentir. A un grand comedien, il n'est pas demande d'etre sensible. Un comedien exprime des sentiments et des emotions avec d'autant plus d'intensite, de justesse et de precision qu'il ne les ressent pas lui-meme. C'est ainsi que Diderot formule le paradoxe de la division qui, selon lui, caracterise le comedien.  

Je souhaite pour ma part soutenir un paradoxe, non pas sur le comedien, mais sur le psychanalyste. Je prends comme point de depart la notion d'extimite que Jacques-Alain Miller a definie dans son cours de l'annee 1985-86: l'extimite designe un point paradoxal dans un champ. Il est a la fois a l'interieur et a l'exterieur de ce champ. Il indique que - je cite Jacques-Alain Miller - "le plus interieur est exterieur". Comment aborder, des lors, l'extimite ? Telle est la question que je me pose.  

1 - "Tu eras interior intimo meo"  

Quant a saint Augustin, la question qu’il se pose, "Dieu est-il ou n'est-il pas ?", est orientee et portee par l'amour de Dieu (1). Son chemin, divise en deux temps, montre que l'amour tend a faire exister dans un deuxieme temps ce qui n'existait pas dans un premier temps. Sa conclusion, en effet, est celle-ci: "Je t'aime, donc tu es."  

Premier temps. Saint Augustin met en evidence la position d'extimite de Dieu a un moment ou il est en train de confesser ses fautes, c'est-a-dire a un moment ou il est en train d'evoquer la periode au cours de laquelle il s'etait le plus eloigne de Dieu. Il etait jeune, sa chair brulait de desir, Dieu etait loin. Or, - c'est ce qu'il decouvre -, c'est precisement a cette epoque-la que, sans qu'il le sache, Dieu etait le plus proche de lui. "Ubi ergo mihi tunc eras ?" Ou donc etais-tu pour moi a ce moment-la ? "Quam longe eras !" Combien loin tu etais ! "Tu autem eras interior intimo meo." Mais, toi, tu etais plus interieur que l'intime de moi-meme. Ce qui veut dire: toi, qui etait a l'exterieur, tu etais plus interieur encore que ce qu'il y avait de plus interieur en moi.  

Deuxieme temps. Saint Augustin a maintenant atteint un point de certitude: "Domine, te amo", - Seigneur, je t'aime. Mais il se demande comment il a pu trouver son chemin, comment il a pu se rapprocher de ce dont il s'etait tant eloigne, comment il a pu retrouver ce qu'il avait perdu. En effet, il aborde alors Dieu a la faon d'un objet que l'on a perdu et que, par chance, l'on retrouve. Il donne l'exemple d'une femme qui a perdu une piece de monnaie et la cherche "cum lucerna", avec sa "lucerna", c'est-a-dire a la lumiere de sa lampe a huile. C'est parce que cette femme est ainsi confrontee a un "aliquid perditum", a quelque chose de perdu, qu'elle cherche a trouver la lumiere. Cet exemple montre que ce qui est en question dans la recherche de Dieu, c'est Dieu a la fois comme (A) et comme (a). Dieu represente a la fois le lieu auquel on s'adresse et l'objet perdu. Il existe une articulation entre (A) et (a). Comme Jacques-Alain Miller l'a indique dans son cours, cela s'ecrit: a A ((a) est inclus dans (A)). L'objet perdu se trouve au coeur de l'Autre a qui le sujet adresse sa demande d'amour.  

Saint Augustin evoque ainsi, a propos de son rapport a Dieu, une topologie paradoxale: entre toi et moi, ecrit-il, "nusquam locus", point d'espace, il n'y a pas d'espace, ou, plus exactement, si l'on deplie le "nusquam", nulle part il n'y a d'espace. Autrement dit, precise-t-il, que nous nous eloignions de toi ou que nous nous rapprochions de toi, nulle part, entre toi et moi, il n'y a d'espace. Le point que saint Augustin met ainsi en valeur est paradoxal: l'on peut etre aussi eloigne qu'il soit possible de Dieu et, en meme temps, etre aussi proche de lui qu'il soit possible. Ce qui semble etre a l'exterieur est alors a l'interieur.  

En fait, le probleme qui se pose n'est pas un probleme d'espace, mais un probleme de temps. "Sero amavi", - Tard, je t'ai aime. "Et ecce intus eras et ego foris et ibi quaerebam", - Et, toi, tu etais "intus", au-dedans, et, moi, j'etais "foris", au-dehors, et "ibi", la, au-dehors, je te cherchais. L'adverbe de lieu "foris" s'oppose a l'adverbe de lieu "intus". Saint Augustin ne le savait pas, - c'est lui, et non pas Dieu, qui etait a l'exterieur. Dieu, lui, etait a l'interieur. L'adverbe de temps "sero", qui veut dire "tard", indique qu'il a fallu a saint Augustin le temps qu'il faut, justement, pour comprendre.  

L'extimite est une articulation entre l'"intus" et le "foris", entre l'interieur et l'exterieur, qui se determine relativement au temps. Cette articulation lie la topologie et le temps, c'est-a-dire, en fait, une topologie paradoxale et une temporalite elle-meme paradoxale, dans la mesure ou sa marque est la discontinuite, l'abime a franchir. Que la temporalite soit paradoxale, cela veut dire qu'il y a un saut a faire.  

2 - La fonction logique de l'extime  

J'en viens, juste l'espace d'un instant, a la procedure de la passe. Comment la fonction logique de l'extime s'articule-t-elle ? Le cartel est sur le point de nommer un passant AE. Il decide donc de lui dire oui. C'est un pari. Le non est laisse de cote. Le cartel fait alors appel a un AE d'une autre Ecole. L'extime n'intervient pas pour enteriner une decision deja prise, mais pour entendre la position du cartel et donner son avis. De nouveau, le oui et le non sont donc mis en balance. Ma these est que l'extime est precisement la pour representer le oui et le non, il incarne le oui et le non en meme temps, il est la contradiction vivante, il ebranle le point de certitude qui a ete atteint.  

3 - "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee"  

Ma preoccupation est, ici, d'evoquer la contradiction que l'on rencontre au coeur de la problematique de la passe et qui n'est autre que celle qui caracterise "le passage du psychanalysant au psychanalyste".  

L'articulation logique de cette contradiction peut etre resituee par rapport a une alternative formulee de faon lumineuse par le titre d'une piece d'Alfred de Musset, "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee". Laure Naveau s'y etait referee dans sa contribution qui portait precisement sur la problematique de la passe, c'est-a-dire sur la distinction qu'il y a a faire entre la passe qui se conclut par la nomination d'un AE et celle qui debouche sur la proposition du cartel de la passe que le passant soit nomme, par le Conseil, membre de l'Ecole. Si l'on se place du point de vue de la passe qui se conclut eventuellement par la nomination d'un AE, une telle proposition du cartel de la passe n'est pas l'equivalent d'un oui, mais bien un non.  

Je rappelle ce dont il s'agit dans la piece d'Alfred de Musset. Le Comte aime la Marquise. Il le lui dit. Elle lui repond: "Vous me dites que vous m'aimez. Est-ce une raison pour que je vous aime ?" Le Comte est perplexe. Il ne sait plus dans quelle langue il faut qu'il parle a la Marquise pour qu'elle entende qu'il l'aime. Mais ce qu'il ne lui dit pas, c'est s'il veut qu'elle soit sa maitresse ou sa femme. Du point de vue du choix qui se presente au Comte, l'on peut se representer la chose ainsi: deux cercles d'Euler s'entrecoupent, l'un est le cercle "la femme", l'autre le cercle "la maitresse". L'usage des deux cercles d'Euler permet de situer, l'un par rapport a l'autre, un interieur et un exterieur. Si le Comte choisit le cercle "la maitresse", il se situe alors a l'exterieur du cercle "la femme", c’est-a-dire, comme le lui fait remarquer la Marquise, qu'il se trouve "au-dehors". Comment cela se manifeste-t-il ? Si le Comte entre chez la Marquise pour lui rendre visite, eh bien, au terme de la conversation qu'il aura eue avec elle, il sortira de chez elle. Par consequent, a plusieurs reprises, au gre de ses visites a la Marquise, la porte se sera ouverte et fermee. Mais, a la fin des fins, il se retrouvera toujours dehors. Le Comte dit qu'il ne comprend pas pourquoi la Marquise ne veut pas l'entendre lui dire qu'il l'aime. Mais c'est lui qui est sourd. Ne lui dit-elle pas plusieurs fois: "Mais fermez donc cette porte !" Sous-entendu: "Decidez-vous ! Etes-vous dedans ou dehors ? Choisissez-vous, oui ou non, de vous situer du cote du cercle "la femme", et non du cote du cercle "la maitresse" ? Laissez-vous la porte ouverte, comme si vous aviez la main sur la poignee de la porte et etiez toujours pret a partir, ou la fermez-vous enfin, afin de me montrer que vous avez decide de rester ?" C'est la raison pour laquelle la Marquise demande au Comte: "Mais enfin, Monsieur, qu'est-ce que vous me voulez ?" Et elle lui met les points sur les i: "Vous imaginez-vous que je vais etre votre maitresse ?" C'est a ce moment-la que le Comte, indigne, s'ecrie: "Vous, ma maitresse ! Non pas, mais ma femme !" La Marquise lui fait alors finement remarquer que s'il avait commence par dire cela, par faire cet aveu de son desir, ils ne se seraient pas disputes. Autrement dit, si elle devient sa femme, elle sera aussi sa maitresse. La position de leur lien se situera alors au point d'entrecroisement entre les deux cercles d'Euler. Et c'est la Comtesse qui - fine mouche - conclut en disant: "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee."  

Cette alternative qui s'exprime dans un proverbe, "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee", Lacan l'evoque dans son "Discours a l'EFP" (2), a propos de la division entre le psychanalysant et le psychanalyste. Dans sa "Proposition" (3), en effet, Lacan avait avance que - je cite - "le passage du psychanalysant au psychanalyste a une "porte" dont ce reste, qui fait leur division, est le "gond", car cette division n'est autre que celle du sujet, dont le reste en question est la cause". En d'autres termes, Lacan situe la place de la division entre le psychanalysant et le psychanalyste dans la logique du fantasme. Puis, dans son "Discours a l'EFP", Lacan se refere a ce proverbe en distinguant le chemin et l'acte - le chemin qui est celui du psychanalysant et l'acte qui est accompli par le psychanalyste: "Car enfin il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee, ainsi est-on dans la voie psychanalysante ou dans l'acte psychanalytique." A cet egard, il reprend la metaphore de "la porte qui bat": "On peut les faire alterner (ces deux positions) comme une porte qui bat, mais la voie psychanalysante ne s'applique pas a l'acte psychanalytique." Autrement dit, l'acte du psychanalyste est la suite logique d'une psychanalyse, des lors que, comme Lacan s'exprime, le psychanalysant "est venu a bout" de cette psychanalyse. Le paradoxe sur le psychanalyste, c'est le paradoxe qui caracterise le psychanalyste. Lacan l'indique dans le compte rendu sur le Seminaire "L'acte psychanalytique" (4) - l'acte du psychanalyste, c'est ce qui est accompli au moment electif ou le psychanalysant passe au psychanalyste. Le fait qu'il s'agisse d'un "passage" montre que, relativement a la division entre le psychanalysant et le psychanalyste, l'on se situe d'un cote ou de l'autre de la porte qui bat. La porte est symbolique, mais le gond est reel. C'est oui ou non.  

4 - Le paradoxe de Russell  

La constitution d'un ensemble suppose une decision. Cette operation, en effet, implique un oui ou non. Soit un element x, - eh bien, cet element x appartient ou n'appartient pas a l'ensemble E dont il s'agit. Tel est le choix qui se propose. Pour que l'ensemble E puisse fonctionner en tant qu'ensemble, il faut que cette decision soit prise et qu'une reponse soit donnee a la question: l'element x dont on parle est-il "intus" ou "foris", dedans ou dehors ?  

Dans la theorie des ensembles, l'ensemble est defini de telle sorte que l'extimite soit exclue, soit impossible. La seule chose qui compte alors est de savoir si un element fait partie ou non de ce que l'on peut appeler "l'intimite d'un ensemble". Dans son cours sur l'extimite, Jacques-Alain Miller a souligne que l'ensemble des signifiants (A) a ete defini par Lacan en tant que cette definition inclut l'extimite, la rend possible. La propriete fondamentale du signifiant est la difference. Comme Jacques-Alain Miller l'a indique, "le signifiant ne se pose que de s'opposer a un autre signifiant". Question: est-ce qu'a cette propriete fondamentale correspond un ensemble de signifiants qui constitue un "tout" des signifiants ? Le mot "tout" est la le mot important. Reponse: non. L'invention par Lacan de S(A barre) implique, dit Jacques-Alain Miller, que Lacan ait aborde l'ensemble (A) en tenant compte du paradoxe de Russell. Le paradoxe de Russell met le doigt, en effet, sur la double valeur de (A), sur le fait que sa signification litterale soit divisee. (A) est un ensemble, l'ensemble des signifiants, mais, en tant que signifiant, il est lui-meme un element de cet ensemble. C'est le caractere equivoque de (A) qui a conduit Lacan a inventer le signifiant S(A barre). S(A barre) est un signifiant paradoxal, car il est a la fois au-dedans de (A) et au-dehors de (A). La position du signifiant S(A barre), du fait qu'elle soit contradictoire, est ainsi une position d'extimite. Ce paradoxe s'ecrit au moyen d'une formule contradictoire: (A A) et (A A). Le fait que (A) n'aille pas sans S(A barre) entraine que l'ensemble (A) n'est pas un "tout". Ce n'est pas un ensemble ferme, c'est un ensemble ouvert. Il n'y a pas le "tout" des signifiants. La logique a laquelle est ainsi assujetti le lieu du signifiant, est une logique inconsistante, c'est-a-dire une logique qui admet la contradiction, qui l'inclut, qui ne l'exclut pas.  

5 - La contradiction peut-elle se dire ?  

La difference entre la logique du tout et la logique du pas-tout est articulee par Lacan, dans Le Seminaire XX, "Encore", a la distinction entre la jouissance du phallus et ce qu'il appelle "la jouissance du corps de l'Autre". D'une part, deux cotes sont differencies: celui du tout et celui du pas-tout. D'autre part, en ce qui concerne la jouissance, deux termes s'opposent: le phallus et le corps de l'Autre. Le phallus est l'obstacle qui empeche l'acces au corps de l'Autre. La faille de l'inaccessibilite s'ouvre ainsi entre un en dea et un au-dela. Il y a une jouissance au-dela du phallus et elle est, precisement, la jouissance du corps de l'Autre. C'est une faon de dire que "la contradiction est ce qui constitue l'etoffe de la jouissance". Lorsque le cote du pas-tout est aborde, l'obstacle est franchi, l'acces s'ouvre a la jouissance qui se trouve au-dela. Mais si l'on considere les choses dans les termes de la theorie des ensembles, c'est-a-dire en se referant a la relation d'appartenance d'un element a un ensemble, les points, qui se situent du cote du pas-tout, ne peuvent pas etre relies les uns aux autres, parce que chacun d’eux est contradictoire, parce qu'"entre un point et un autre, il y a un abime infranchissable". Chaque point ne peut donc etre aborde qu'en tenant compte de cet abime. Un ensemble ferme ne peut pas etre constitue. Chaque point est tout seul, s'avere etre une exception. Autrement dit, chaque point porte la marque de la contradiction. La jouissance de l'Autre s'oppose a la jouissance de l'Un, mais il est impossible de dire quelque chose au sujet de cette opposition. Il y a la quelque chose d'irremediablement perdu. L'on retrouve la l'"aliquid perditum" de saint Augustin. Comme le dit Lacan, cette jouissance, on l'eprouve, mais on ne peut rien en dire. Chaque point est caracterise par le fait qu'"il est alors l'extime qui, de l'intime, ne peut rien dire". L'inconsistance logique est en soi indicible. Un enonce qui tend a se situer du cote du pas-tout court donc un risque: il est impossible de resorber l'irreductible contradiction relative a l'opposition entre les deux sortes de jouissance. Cet enonce ne peut qu'etre contradictoire ou equivoque. Et s'il ne tient pas compte de la contradiction, il ravale, rabaisse, denigre, devient injurieux ou diffamatoire.  

L'enjeu de mon expose est precisement de se demander dans quelles conditions la contradiction peut se dire.  

6 - Conclusion: "le passage du psychanalysant au psychanalyste"  

Abordons les choses le plus simplement possible.  

Le passant s'engage dans la passe, - en tant qu'analysant. Quand il se trouve au coeur du dispositif de la passe, il est un analysant qui parle a deux analysants. L'on appelle ces deux analysants des passeurs, parce que, sans le savoir, ils sont eux-memes dans la passe: ils en sont donc au meme point que le passant.  

Le cartel de la passe entend les deux passeurs. Ce qu'il evalue, c'est un analysant. Et s'il juge que cet analysant a termine son analyse, il decide de le nommer "Analyste de l'Ecole". Le paradoxe apparait immediatement. Le cartel juge de la valeur d'une psychanalyse. Or, la conclusion d'un tel jugement est l'attribution du titre de psychanalyste. Il y a donc un ecart, un decalage. Jacques-Alain Miller a rendu lisible ce titre jusqu'alors illisible: AE veut dire "psychanalyste de l'Ecole" et, plus precisement, "psychanalyste de l'experience de l'Ecole". Il a ete le premier a le souligner dans son seminaire de politique lacanienne: l'AE n'est pas en position de sujet divise (S barre), mais en position de cause du desir (a). La consequence primordiale de cette mise au point est que l'AE ne doit pas d'abord etre aborde comme un enseignant, mais bien comme un psychanalyste. Lui donner une place d'enseignant, c'est l'assujettir soit, cote discours scientifique, a la position (S barre)/(a), soit, cote discours universitaire, a la position (a)/(S barre). Or, la position de l'AE, comme l'a indique Jacques-Alain Miller, doit plutot etre situee dans le cadre du discours analytique sous la forme (a) (S barre), (S barre) representant l'Ecole, ici consideree en tant que sujet divise, sujet de pensee.  

Un tel effort de clarification implique de prendre acte de ce que le jugement du cartel se heurte a la contradiction psychanalysant//psychanalyste. Je reprends la les termes de Lacan que l’on trouve dans sa "Proposition" et dans son "Discours a l'EFP". D'un psychanalysant nomme AE, on ne dit pas: "Eh bien, voila, ce psychanalysant est venu a bout de sa psychanalyse", on dit: "Il est un psychanalyste." A l'occasion de l'attribution de ce titre, un abime est donc franchi. Un saut s'accomplit par-dessus la faille de la contradiction psychanalysant//psychanalyste.  

Le probleme que pose cette contradiction est particulierement difficile a resoudre lorsqu'il s'agit d'une demande d'entree a l'Ecole par la passe. Dans ce cas, c'est aussi un analysant que le cartel evalue. Et si le cartel propose que cet analysant soit nomme "membre de l'Ecole", le meme paradoxe surgit. Car, une fois nomme membre de l'Ecole, l'analysant en question peut se declarer comme "analyste praticien", c'est-a-dire comme analyste pratiquant la psychanalyse. Certes, cette mention "AP" n'est pas un titre, mais l'experience montre qu'il arrive qu'il en soit fait usage comme d'un titre.  

Or, comme Lacan l'affirme, "il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee". Si l'analysant nomme AE reoit le titre d'analyste, cela entraine, au regard de cette conjoncture d'attribution d'un titre, qu'a l'oppose, l'analysant recommande au Conseil pour etre nomme membre de l'Ecole soit, quant a lui, considere comme n'ayant pas reçu ce titre d'analyste. Autrement dit, du point de vue de la valeur du titre d'AE, deux cotes se separent l'un de l'autre, le cote de l'analyste et celui du non-analyste. Les deux cercles d'Euler qui s'entrecroisent sont le cercle "l'analyste" et le cercle "le non-analyste". Des lors, une distorsion se manifeste puisque, relativement a la nomination, relativement au nom d'"analyste", l'analysant qui se declare analyste praticien se situe, en realite, non pas du cote de l'analyste, mais bien du cote du non-analyste.  

Dans les deux cas ainsi opposes, comme on peut le constater, la contradiction psychanalysant//psychanalyste se revele etre "l'os de la passe". L'analysant est juge en tant qu'analysant. Or, ce qui est en cause, c'est le passage du psychanalysant au psychanalyste.  

Il me semble que l'intervention de l'extime, quand elle a lieu, peut etre articulee a cette contradiction. A mon avis, l'extime, qui peut etre lui-meme un analyste qui en a reu le titre, est la pour mettre l'accent sur la contradiction en question. Il entre en scene pour dire qu'il s'agit precisement de resoudre le paradoxe concernant le psychanalyste. Il s'agit, en effet, de parvenir a saisir chez un analysant l'essence de l'analyste, c'est-a-dire la valeur causale de l'analyste, - la valeur de "cause du desir". Il s’agit, en fait, de saisir quelque chose d'impossible. L'extime est donc la pour incarner, en chair et en os, le fait qu'il s'agit de dire ce qui ne peut pas se dire, - l'equivoque, la contradiction, le paradoxe. L'objet (a) n'est pas un contenu, mais un contenant. Ce que contient l'objet (a), en ce qui concerne sa consistance logique, c'est la contradiction psychanalysant//psychanalyste. L'autre nom de l'extimite, des lors qu'elle est situee en un point, c'est l'irreductible contradiction.