World Association of Psychoalanysis

 

De l'Agudeza au Witz

Débora Rabinovich, Guy Trobas

 

Nous abordons ici une référence implicite que nous trouvons dans le Séminaire de Lacan, "Les formations de l’inconscient". Dès le début de ce Séminaire (p. 67), Lacan aborde le "Witz" et fait allusion à la tradition espagnole. Il pose les questions suivantes: « Qu’est-ce que l’esprit ? Qu’est-ce que "l’ingenius" en latin ? Qu’est-ce que "l’ingenio" en espagnol, puisque j’ai fait référence au concept ? (...). » Il arrive ainsi au coeur de la question d’un des livres de Baltasar Gracián, "Agudeza y arte del ingenio (1)". Lacan ne dit ensuite plus rien à ce propos. Donc, une référence implicite, et c’est tout. Mais pour le lecteur de Gracián, la référence est bien là, puisqu’il a travaillé, dans le livre précédemment cité, et d’une façon exhaustive, "l’ingenio", "l’agudeza", et un troisième terme qui ne fait pas partie du titre, quoique central, le "concepto". Rappelons que ce livre est une sorte de traité d’art poétique où il donne notamment une nomenclature des différentes formes du dire, plus exactement des modèles du « bien-dire », comme il l’écrit.

Ce que nous allons explorer ici, et à quoi induit la lecture de Lacan, est le rapprochement entre le "concepto", "l’ingenio", "l’agudeza" et le "Witz" freudien.

Commençons par souligner combien il est difficile d’établir une définition bien précise de chacun de ces termes chez Gracián. Cette complication est due au fait que pour expliquer chacun d’eux il se sert des deux autres, jouant ainsi sur les ressources de l’opposition signifiante de trois termes très proches. Il faut d’ailleurs remarquer que chez ses commentateurs, leur distinction est parfois si peu claire que la question suivante se pose au lecteur: faut-il vraiment vouloir trouver un ordre dans la lecture de ceux-ci ? Si à cela, nous répondons oui, car nous ne croyons pas qu’il s'agisse d’un simple caprice baroque de Gracián, il nous faut donc chercher une lecture cohérente.

Étant donné la complication au niveau de la définition qui obscurcit la traduction en français de ces termes, nous nous proposons de les garder ici en castillan: "agudeza", "ingenio", et "concepto".

Pour une brève définition, nous irons consulter ou Gracián lui-même ou ce que dit Covarrubias dans son dictionnaire publié en 1611, "Tesoro de la lengua castellana o española".

Pour "concepto", Covarrubias dit: « Discours élaboré par la pensée, puis exécuté soit par la langue, soit par la plume. » Si nous prenons la première partie de cette définition, « discours élaboré par la pensée », nous pouvons lire le "concepto" comme un argument, un jugement, ou une idée. Dans la deuxième partie de la définition, « exécuté, soit par la langue, soit par la plume », il est possible d’entendre dans le mot "exécuté" les registres de "l’ingenio" et de "l’agudeza". C’est donc dans la définition même du mot que se présente une difficulté, à savoir l’impossibilité de séparer l’invention de la pensée et l’expression de celle-ci.

Pour "l’ingenio", Gracián donne lui-même une définition plus concise, mais du même ordre que celle trouvée dans le "Covarrubias": « Son artifice consiste à transformer l’objet et à le convertir en le contraire de ce qu’il paraît être (2). »

Quant au terme d’"agudeza", que Gracián situe par différenciation des deux autres sans le définir comme tel, il ne figure pas dans le dictionnaire de Covarrubias, mais nous trouvons la définition du mot "agudo". On dit "agudo" à propos principalement du fer, avec lequel on coupe ou on perce, et de n’importe quelle autre chose qui coupe de cette manière.

Suite à ces brèves définitions pour situer l’usage de ces mots, nous nous proposons de revenir au point de rapprochement proposé entre Gracián et Freud. Nous allons l’examiner d’abord avec l’aide de la notion d’ensembles, puis avec celle de temps logique.

Gracián, en dissertant sur les façons de bien dire, élabore en quelque sorte ce qui constituerait pour lui les figures du discours idéal. Cet idéal du discours implique justement, tout à la fois le "concepto", "l’agudeza" et "l’ingenio", selon une articulation qui n’est pas donnée d’emblée. Nous proposons donc, en première approximation, de la représenter par l’intersection de trois ensembles que seraient l’"agudeza", l’"ingenio", et le "concepto". Cette représentation est bien entendu assez satisfaisante du fait de l’appui imaginaire qu’elle fournit avec sa figuration si simple ; cependant, elle escamote des articulations essentielles de Gracián et, de surcroît, il n’est pas possible de rencontrer de discours avec seulement du "concepto" et rien d’autre, avec seulement de l’"ingenio" et rien d’autre, avec seulement de l’"agudeza" et rien d’autre, ce qu’une telle représentation impliquerait aussi. En d’autres termes cette représentation avec trois cercles d’Euler n’est pas pertinente.

Il nous semble par contre que situer les choses à partir de la temporalité subjective, telle que Lacan l’a délinéée dans son « temps logique », produit un effet d’éclaircissement tout à fait satisfaisant. Nous proposons d’abord le schéma suivant:

°-----------------°------------------>°
"concepto"     "ingenio"          "agudeza"
1er temps    2ème temps    3ème temps

1er temps: le "concepto", l’idée sous forme de discours à venir, implique une anticipation de l’"agudeza". Ce serait en quelque sorte une anticipation de type aristotélicien.

2ème temps: pour que le "concepto" arrive à toucher la cible, pour qu’il puisse devenir "agudeza", il a besoin de "l’ingenio" qui assure le trajet, la transformation. Sans "l’ingenio", le "concepto" ne peut pas devenir une "agudeza" car il lui manque ce qui conditionne son efficacité finale.

3ème temps: "l’agudeza" en tant que moment de l’impact, quand la pointe de la flèche s’enfonce dans le centre de la cible, c’est lorsque le mot fait mouche.

Articulons à présent ces trois temps avec les trois scansions logiques dont nous parle Lacan (3).

1 - À l’instant du regard, nous plaçons le "concepto". Ceci implique que l’on ait un aperçu de l’idée en tant qu’anticipation de la cible ; c’est l’instantanéité intuitive et lumineuse de l’effet à venir.

2 - Au temps pour comprendre intervient "l’ingenio". Celui-ci, avec ses artifices opératoires, transformationnels, opère à partir du "concepto" en tant qu’incluant sa visée, et constitue la seule modalité pour arriver au troisième moment de cette temporalité.

3 - Le moment de conclure c’est "l’agudeza", le moment où la flèche percute juste au centre de la cible, qui avait été anticipé dans l’instant du regard.

Cette lecture à partir du temps logique rend insoutenable celle à partir des ensembles qui est purement spatiale et qui implique nulle tension subjective.

Pour finir, reprenons notre proposition initiale qui, d’une certaine manière, indiquerait que Gracián aurait décortiqué le "Witz" freudien en trois particules liées par un temps logique et correspondant à son bien-dire.

Ce qui, somme toute, va dans le sens de cette proposition c’est qu’à la lecture des deux textes ici impliqués, de Gracián et de Freud, on est frappé par un très grand nombre d’exemples qui se recoupent, et notamment sur des points essentiels du "Witz" freudien. Nous allons en donner un échantillon.

 

"Agudeza" verbale et "agudeza" par "concepto"

Freud sépare dans la technique du "Witz" ceux fondés sur la sonorité des mots, et ceux fondés sur le concept. Nous trouvons la même division chez Gracián, quand il parle d’"agudeza" verbale et d’"agudeza" par "concepto". Prenons un exemple d’"agudeza" verbale chez Freud: dans un salon entra un homme qui portait le nom de Rousseau ; son comportement était tellement maladroit que la maîtresse de maison a dit: « C’est un jeune homme roux et sot, mais pas un Rousseau (4). » Maintenant, chez Gracián: « Un personnage relevait tout le temps que font perdre, en Espagne, les comedias (les comédies) et il les appelait come-días (mange-jours) (5). »

Pour ce qui est de l’"agudeza" par "concepto", nous pouvons prendre un exemple que nous trouvons aussi bien chez Freud que chez Gracián: César étant en voyage dans ses États, il remarque dans la foule un homme qui lui ressemble énormément. Il le fait venir et lui demande: est-ce que ta mère n’aurait jamais servi dans le palais ? Sur quoi le plébéien répond: non seigneur, c’est mon père (6).

- La condensation et le déplacement

Les deux auteurs travaillent sur ces mécanismes. En ce qui concerne le déplacement, et pour ne pas nous étendre dans des exemples, il est possible de nous référer à celui de César que nous venons de voir. En ce qui concerne la condensation, nous rencontrons aussi maints exemples en commun. En voici un presque identique chez ces deux auteurs: Freud: amants = déments ; Gracián: « Je trouve que tu dois, lecteur, appeler l’amant dément car il n’a nul entendement l’amoureux insensé. »

- L’économie

Freud fait des allusions directes à l’économie du trait d’esprit, et il souligne que c’est cela qui implique le gain de plaisir. Gracián ne parle pas en termes d’économie, mais il soutient que l’artifice peut consister en très peu de changement, une syllabe ou une lettre, et d’ailleurs pour donner un fondement à un grand mot — dit-il — même un accent seul suffit.

- La logique

Freud comme Gracián donnent une large place à la logique. Ainsi trouvons-nous chez tous deux des exemples fondés sur une faute de raisonnement logique, des exemples qui n’ont qu’une façade particulièrement apte à dissimuler une faute de raisonnement. Prenons deux exemples.

Freud: Mr. A. a emprunté un chaudron de cuivre à Mr. B. Une fois qu’il l’a rendu, Mr. B. l’accuse d’être responsable du gros trou qui s’y trouve maintenant et qui rend l’ustensile inutilisable. Mr. A. présente sa défense en trois temps: premièrement, je n’ai jamais emprunté le chaudron à Mr. B. ; deuxièmement, le chaudron avait un trou lorsque Mr. B. me l’a donné ; et troisièmement, j’ai rendu à Mr. B le chaudron en parfait état (7).

Gracián: nous pouvons citer un fragment qu’il reprend d’un poème du portugais Diego Brandam: « Puisque tu prends tant de plaisir au spectre de ma mort, pour me tuer plus encore, tu me dois rendre cette vie (8). »

- Le tiers en question

Les deux auteurs s’occupent de ce tiers. Freud lui confère, on le sait, un rôle fondamental puisque, comme il le dit, le mot d’esprit est un processus social, et au moins trois personnes sont nécessaires pour l’authentification du trait d’esprit. C’est justement dans le tiers en question que réside la différence entre le trait d’esprit et le comique. Chez Gracián, nous pouvons souligner qu’il fonctionne lui-même, et d’ailleurs aussi bien que Freud, comme tiers du discours en question. Ses exemples proviennent des livres de poésies, c’est-à-dire d’un lieu qui suppose déjà le futur lecteur comme tiers. Mais il y a aussi chez Gracián des allusions directes au tiers, comme par exemple dans l’introduction à "Agudeza y arte del ingenio", où il écrit: « Et toi, o livre, même si ta nouveauté et la succulence garantissent l’indulgence, sinon les applaudissements des lecteurs, appelle néanmoins de tes voeux la chance de trouver quelqu’un qui te comprenne (9). »

Cependant le tiers en question chez Freud sanctionne le mot d’esprit avec son rire ; le gain de plaisir, la décharge passe ici par le rire. Gracián, lui, fait allusion au goût et au plaisir du lecteur tout au long de son oeuvre, et chez ce jésuite le gain de plaisir du tiers reste plutôt du côté de la beauté esthétique, qui, nous le savons, se passe fort bien du rire.

Cette distinction à propos du tiers nous amène à aborder quelque chose qui introduit tout de même une nuance importante à notre parallèle, laissant à penser que tout de l’un n’est pas dans l’autre, et réciproquement. Il s’agit de la question du temps, plus exactement de la durée avant l’effet "agudeza" et l’effet "Witz". Gracián insiste, au sujet du tiers, sur l’importance de la nécessaire difficulté pour trouver l’illumination du discours, ce qui lui fait mettre l’accent sur la vérité caché, sur l’énigme. Ainsi écrit il: « (…) toute connaissance qui coûte en est d’autant plus estimée et délicieuse (10). »

Freud pour sa part signale exactement le contraire pour le "Witz": il confère une grande importance à la rapidité de sa compréhension. Il souligne que le processus qui va de l’élaboration à l’illumination doit être rapide, et ce qui nous fait rire d’un "Witz" disparaît tout de suite s’il est nécessaire de l’expliquer. Dans le cas où il faut chercher la vérité en jeu, Freud parlera de devinette et non pas de "Witz". À la rapidité chez Freud répond donc le temps sans hâte chez Gracián. Freud met l’accent sur le court circuit de la pulsion là où Gracián met l’accent sur la sublimation de la pulsion.

À la différence près du dernier point, qui a certes sa valeur, sa signification, il nous faut tout de même bien convenir que la similitude existant entre ces deux livres reste étonnante, et le rapprochement auquel nous avons voulu donner quelques arguments nous semble d’autant plus soutenable que l’on admettra que l’"agudeza" de Gracián ne fait que renforcer le moment de conclure illuminant par la durée du temps pour comprendre.

 


1 - Gracián (B.), "Agudeza y arte del ingenio", Madrid, Ed. Evaristo Correa Calderón, 1988. En français: "La pointe ou l’art du génie", traduction intégrale par M. Gendreau-Masssaloux et P. Laurens, Artigues, Ed. L’âge d’homme, 1983.

2 - Gracián (B.), "La pointe ou l’art du génie", "op. cit. ", p. 139.

3 - Lacan (J.), « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », "Écrits", Paris, Ed du Seuil, 1966.

4 - Freud (S.), "Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient", Paris, Folio/Gallimard, 1988, p. 79.

5 - Gracián (B.), "La pointe ou l’art du génie", traduction intégrale par M. Gendreau-Masssaloux et P. Laurens, Artigues, Ed. L’âge d’homme, 1983, p. 207.

6 - Freud (S.), "Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient", "op. cit. ", p. 55. - Gracián (B.), "La pointe ou l’art du génie", "op. cit. ", p. 271.

7 - Freud (S.), "Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient", "op. cit. ", p. 131.

8 - Gracián (B.), "La pointe ou l’art du génie", "op. cit. ", p. 180.

9 - "Ibid.", p. 40.

10 - "Ibid.", p. 72.