World Association of Psychoalanysis

 

L’apostrophe

Marie-Hélène Roch

 

"L'apostrophe à laquelle l'homme ne peut se dérober,
voilà le témoignage, et il n'est rien d'autre."
(G. Agamben)

En 1992, dix ans après le début de mon analyse et six ans avant que je me décide d'entrer dans la procédure de la passe, le rendez-vous a été lancé par l'analyste qui en a jeté les dés: "L'analyse ce n'est pas du bricolage." Pour l'analysante appliquée que j'étais alors, je ne savais pas d'où le fauve était sorti et ce qui l'avait fait sortir. Ce rugissement perdait son sens. C'est pourtant ce sens libéré une fois rendu au hasard, qui est allé chercher le sujet dans un mouvement de dépassement pour répondre à cette situation nouvelle sans préjuger de ce qu'il lui adviendrait, tellement le risque à ne pas oser le prendre serait plus désespérant encore. Et dans ce mouvement de dépassement - celui-là même qui saisit l'occasion d'une rencontre avec le désir de l'analyste -, dans ce mouvement trouver son consentement à la source même du refus comme défense du réel, racine de la névrose. La marge est toujours très étroite quand s'ouvre une béance: il arrive qu'en "un instant" un sujet puisse consentir à ce sort lancé vers lui et renverser les lois d'un jeu où le sujet s'est trouvé un jour pris sans pouvoir articuler rien d'autre que l'expression d'un non, d'un refus, ce que le tic dont l'analysante est affectée - j'apprendrai à le savoir - incarne.

Il fallut six autres années pour saisir la contingence de ce coup de dés dans l'inédit de ses effets, et savoir qu'un pari s'était joué et décidé là pour produire l'analyste de sa cause, le dégager du praticien appliqué qui avait commencé à fonctionner en 1990. Cet ébranlement causé par le désir de l'analyste provoqué à la frontière du refus de répondre a opposé le démenti du réel au mensonge familier du symbolique. Orientant un nouvel espoir vers un réel qui ne serait pas fait que de semblant. Ce dont l'analysante avait l'art de jouer. L'analyste était au rendez-vous pour lancer le choix.

Ce fut le premier temps logique de la passe, marqué de ce moment créatif en ce qu'il a rectifié le désir jusque-là inédit. Nous étions entrés dans ce temps qui allait me conduire au bout de six ans à prendre la décision de passe.

Lors de ce rendez-vous de 1992, l'analyste aura pris le soin de faire une mise au point, installant les termes d'un nouveau contrat. Les points marqués dans cet entretien qui suivit ce moment de passe serviront à la passante six ans plus tard dans la procédure (j'en ai retenu cinq, l'un par exemple prévenait d'une radicalisation du sujet à ne pas ignorer). Sur le moment, ils n'ont pas manqué de produire un effet d'artifice du dispositif de la cure, accompagné d'une désupposition de savoir déjà bien mise à l'épreuve. Pas sans effet sur la jouissance. L'analysante a tantôt fait de quitter le mode d'apprivoisement de la vérité pratiquée avec son voile, pour le seul bénéfice de rendre sa partition précieuse ; pour en cacher la singulière pauvreté, parade d'une féminité en abyme qui avait placé le savoir comme une convoitise dont elle-même était l'objet. En 1992, l'analysante quittait ce mode de cache-cache que l'analyste n'aura de cesse de débusquer dans le dispositif, mais aussi bien dans notre communauté de travail, lieu de relance à la pulsion, acceptant effectivement de mettre à l'épreuve sa division et laissant alors l'analyste la causer. Une séparation dans ce virage s'est opérée entre I, l'idéal du moi, et (a). L'année fut bonne, faite d'inscriptions, d'initiatives et pas sans conséquences dans ses options de vie. Le pari s'est trouvé engagé sur un des deux objets lacaniens, le regard qui orientera la cure comme un aimant. Il aura plus de prix qu'un autre dans ses tours en favorisant le montage du dispositif croisé avec celui à usage du fantasme. Comme un objet en cache toujours un autre, le sujet, à la fin de l'analyse, restera en peine d'un appel, cette fois-ci vide d'une absence supportable.

Six ans plus tard, en 1998, le silence, quand il n'y eut plus aucune possibilité de le distraire, affolait la pulsion qui exigeait avec force appel de trouver une solution à un symptôme du sujet, un "Zwang" de la vérification.

En 1998, la hâte l'emporte sur la division du sujet affolé par son incertitude quant à la passe, que l'analyste présentifie à l'analysante par des scansions qui, tel un bateau ivre, prennent le vent du sujet. L'analyste en incarnera quelles qu'en soient les énonciations de l'analysante le toujours heureux. Sur ce seuil où l'heur du sujet s'incarne pour l'analysante, "je" me donnerai une nouvelle chance portant sur la séparation, faisant mienne la lecture de cette phrase éthique de J.-A. Miller: "Toujours plutôt préférer l'aventure à la survie", laissant alors le doute derrière, index que même le pire n'est pas sûr.

Seule la décision une fois prise ouvre à la certitude nécessaire au témoignage. La force qui l'emporte, je saurais désormais qu'elle prend sa source vitale d'une zone dont l'effondrement est son terme frontière, zone blanche du refoulement originaire où le sujet, sous la brutalité du réel, s'est trouvé un jour exclu sans pouvoir articuler rien d'autre qu'un tic, "ce fléchissement du corps", que J. Lacan déjà nous invitait à reconnaître dans un cas paradigmatique (celui de Sygne de Coûfontaine, personnage claudelien), élevant cette "psychosomatique", signe d'un fléchissement de l'espérance, à la marque du signifiant, le commencement même du "ne fus-je". Ce qui permet de nouer un bord réel au symbolique.

L'expérience précoce du réel de la mort du père (sa chute, sa crise épileptique) laissera au sujet l'ombre paralysante du symptôme qui lui en parvenait dans sa traduction imaginaire, indexant le défaut de l'identification. L'événement dans la particularité de la contingence, la chute du père, laisse la marque d'une constante temporelle qui décline les moments de fortune du sujet comme sa rencontre amoureuse, décidant de son entrée en analyse, comme sa décision de passe qui a levé le refoulement et produit le tour d'écrou où le "fléchissement du corps s'est renversé en hâte".

 

La décision prise radicalement se délivre elle-même de toute indécision, ainsi rend-elle possible une appropriation de l'impossible témoignage. À la façon dont par exemple on passe une lame sur le bord d'un moule pour en libérer un cake, la passe au travail fait ce geste de "dessiller le réel" jusqu'à le faire mentir. C'est un fait d'expérience. La passe se mesure à la manière dont le réel n'attache plus. Il est démontrable.

En 1998, il faudra décider du sort à donner à cette hâte, l'École ne pouvait plus attendre (l'analysante y était préparée depuis dix-sept ans), dans ce moment logique où je me trouvais de prise de responsabilité, de désir d'École, il fallait aussi en risquer l'aventure ; la passe serait une et la seule voie logique d'entrée à l'École. La position du sujet suivra l'option de cet hémistiche de Corneille: il faut tout hasarder ! Hasarder la décision de la passe, hasarder son expérience d'analysant, hasarder jusqu'au doute de pouvoir conclure sur la fuite du sens qui se veut infinie, hasarder le savoir doctrinal sur la passe qui intimide l'analysant, intimide le risque qu'il pourrait prendre, qu'il a à prendre. Hasarder l'instant et reculer les bornes d'une résistance oh ! combien coutumière à l'inconscient pour engager le pari sans garantie dans un essai de rigueur. L'occasion était à saisir dans cette conjoncture de crise de l'École pour se prêter à l'évaluation, risquer l'assurance de sa confiance à l'orientation lacanienne en mettant en jeu la démonstration de sa portée, ce qu'elle réalise sur un sujet ; évaluer les effets d'un transfert à la cause analytique sur la clinique du cas, et donner les résultats d'un transfert de travail à l'orientation lacanienne prise dès son départ en 1982.

Avec l'accord de mon analyste et seulement une "défroque" dans la poche, reste du signifiant du transfert (rêve de l'analyste comme défroque), je suis entrée dans la procédure pour témoigner du point où j'affirmais ma féminité, considérant que le problème en avait été posé dans l'analyse dès l'entrée sur le mode de l'identification au manque de l'Autre, le partenaire amoureux. Ce qui s'est soldé d'une perte de jouissance, perte de reconnaissance et de difficultés réelles causées par l'abandon de la profession de l'analysante, le théâtre sa passion. Cette modification dans l'économie d'une jouissance l'engageait à de nouveaux choix, comme de reprendre la question de sa féminité là où elle s'était emmêlée à l'amour.

"La Rencontre d'amour" (cf. Le Séminaire XX, "Encore") sous le signe de sa faillite, condition du trauma pour le sujet en analyse, sera soumise à l'épreuve d'une impasse pour y être affrontée et serrée jusqu'à un point d'impossibilité, point d'où se définit un réel.

L'"amour impuissant à faire bouger le réel", telle est l'enveloppe formelle du symptôme. Sa fiction: un homme fait semblant de mourir, il s'allonge et ne se relève pas. Une femme est à ses côtés. Elle le secoue violemment, de plus en plus violemment ; elle finit par le battre afin qu'il cesse, qu'il cesse de faire le mort. Lasse, elle le laisse. Il est mort. Sujet pour une petite nouvelle comme l'écrit Tchekhov au sujet de "La mouette". La mise en jeu de la pulsion: une pantomime de nuit faite d'appel et de compulsion. Une contingence d'entrée en analyse que l'analysante recevra sous le signe de la chance, convaincue que le pire était derrière elle.

L'impasse fut conduite à son point d'impossibilité: l'amour impuissant à faire bouger le réel. Il restera à la passante de pouvoir affirmer que l'amour est un point de passe pour le sujet féminin au-delà de l'Œdipe.

Encore faut-il pour l'affirmer qu'il se présente cette fortune à une femme, la rencontre d'un autre, que s'y rencontre l'impossible du rapport sexuel à l'abri des figures de l'impuissance (preuve qu'il y a du réel). Encore faut-il qu'elle puisse loger dans l'amour de l'autre sexe son exil de sujet ; que celui qui s'en fait le point d'appel ne s'en défende pas et oppose sans tremblement l'exigence de son désir.

Une pantomime est une petite pièce qui se joue avant le drame ou la comédie de l'amour. Elle fut éprouvée dans le réel, ainsi creusera-t-elle le malentendu inhérent à la rencontre du couple jusqu'à faire de ce malentendu un gîte pour le symptôme, partenaire du sujet. (Nous savons que la fonction a été introduite par J.-A. Miller de manière conséquente pour la passe.) Par un heureux croisement de l'amour de transfert et de rencontre avec l'appui d'un partenaire sexuel, le sujet parviendra à isoler le réel du symptôme, objet (a) sa jouissance et à désabuser le réel, c'est-à-dire à prendre les options qui conviennent, qu'elles soient d'audace ou d'autorité.

Le témoignage ne sera pas seulement un récit des effets de la cure, de sa logique, des modifications de position du sujet, mais il fera appel à la volonté en jeu de la passante de ne pas céder sur la politique de l'analyse, celle qui a orienté son expérience analysante, celle qui a dirigé le dessein de l'analyste dans son action, celle qui a décidé du désir de l'analyste dans un moment décisif éthique capable de témoigner que le désir de l'analyste se fait avec l'analyste dans la cure.

Au cours de l'exercice de la procédure, la passante s'est faite auprès des passeurs, tantôt analysant au travail des dépôts de l'analyse, tantôt passeur du texte, de la structure clinique du cas, tantôt analyste dans le rappel de la direction de la cure, tantôt passant à laisser ce qui tombe du savoir encore actif produire ses effets de création dans la vie du sujet et dans l'analyse, alors que l’analyste n'avait pas dit son dernier mot, que l'analysante voulait encore arracher à son silence.

Toujours je me suis tenue en éveil pour ne rien négliger des conséquences du dire à portée de transmission.

Quatre notes organisaient le récit du témoignage exposé à la communauté en juin 1999, marquant le temps de la passe équivalent au temps de la procédure. Il s'agissait dans ce récit d'une reprise, c'est-à-dire de rendre à la reprise son mouvement de re-création, sa qualité d'inédit. Pas de clinique sans éthique annonce qu'effectivement - ainsi que le disait J.-A. Miller en 1982 - l'analyste est présent dans le tableau qu'il peint. La passante nommée se fera l'interprète responsable de son cas. Pour la compréhension du cas voici deux notes, la première sur la névrose infantile, la seconde sur la sexualité féminine et le fantasme.

1) La névrose infantile

"Une nuit mon père a été pris d'une crise violente d'épilepsie. Appelée d'urgence, une ambulance l'emmena ainsi que ma mère, laissant l'enfant de cinq ans et demi qui dormait dans la chambre de ses parents, "réveillée" dans la nuit. Mon père mourut six mois plus tard."

Cette phrase gravant l'événement de l'oubli, est venue comme ponctuation d'un texte écrit à l'occasion d'un rêve et passé à l'analyste en 1986. Ce texte de plusieurs pages servit dans le témoignage à prendre la mesure du temps, variables et constance. Déjà, il rassemble les données du problème appelant à leur modification future.

La rencontre avec le réel de la mort du père dont le caractère inaugural marque l'ouverture du temps: le virage de la subjectivité dans l'enfance interrompue et l'entrée en scène du sujet de l'inconscient dans sa temporalité sous la forme (je prends sa forme "a minima") d'un battement de paupière, un tic de l'œil donnant une structure de bord à l'inconscient. Le tic venu s'inscrire dans l'effroi est un trait unaire, marque du signifiant et index du réel sur le corps. C'est l'hypothèse de l'inconscient pour ce sujet s'il se situe dans le registre de la croyance. Cette marque signe son entrée dans l'histoire de l'objet perdu ; la nuit en fixera l'heure et les retrouvailles. Chaque nuit de l'enfant en sera hantée. Il est à la racine du défaut, fléchissement de l'espérance, un signe de l'offense au défaut de la promesse phallique, un stigmate.

Considérons qu'il prend sa couleur d’éros quand il attrape l’autre sexe. Clin d'œil cause de méprise et d'exclusion sur le versant parfois comique ; de méprise quand il se prend au sens sexuel ; signe, petit "agalma" offert au désir de l’autre sexe, il lui arrive quelquefois de toucher l’amour. Cette marque de la division du sujet, comment la dire mieux que par ce dont témoigne son partenaire amoureux en cette phrase: "Si tu n’avais pas tes tics tu serais monstrueuse" - ajoutons "pour lui", cela s’entend.

L'épitaphe ponctue un travail de deuil entravé depuis l'enfance par cette identification donnée par la mère à l'enfant: "Tu es malade à cause de la mort de ton père", parole qui, tout en transmettant la charge de la cause paternelle, est venue saturer de trop de consistance ce qu'occasionne la privation de l'objet qui a effectivement eu lieu. Le deuil du père ainsi que les autres deuils en série qui suivront prendront ce trait d'objet perdu escamoté, vécu sur le mode de la disparition laissant à l'enfant un reproche, cristal de nouveaux symptômes: (appels la nuit, compulsions sur le mode ouvrir/fermer, vérifications comme celle de chercher où était le père en un rite), compulsions traduisant un nouveau montage de la pulsion où veille et surveillance s'assurent de la négligence, index de l'absence de garantie de l'Autre.

Premier travail de l'analyse en 1986, premier bord du trou: l'hommage rendu à la mémoire. C'est bien ainsi qu'on peut nommer le refoulement et le père mort: un monument symbolique, nécessaire sauvegarde. On y trouvait versé au trou du trauma, "l'image de la Passion du père", que le fantasme "On bat un enfant" révélait dans son usage de jouissance, tirant à lui tous les fils du désir du sujet, donnant raison à son corps en crise, marionnette agitée de tremblement (hystérie du sujet). Les exigences du deuil trouveront à se satisfaire dans la tragédie jusqu'à en faire sa passion et un destin pendant quinze ans au théâtre, à quoi l'analysante mettra fin dès l'entrée en analyse, annonce d'une nouvelle orientation.

Le texte posait l'exigence de rectifications à venir: sur le mythe, l'insurmontable n'était pas tant la mort du père (encore fallait-il vider son tombeau) que la substitution de la perte en une croyance aveugle de l'enfant partenaire-symptôme de la mère pour qui les deuils seraient inassumables. Le témoignage dégagera la constante d'une disposition à l'autre, faite du prêt de sa personne qui fera sa place au désir de l'analyste, une fois perdu l'espoir thérapeutique de sauver la mère. L'isolement du couple mère/fille était le fait d'un jugement intime, il avait suffi d'un regard de la fillette échangé avec sa mère lors du deuil pour décider de s'en remettre à l'aune de cet appel chargé d'angoisse.

Le théâtre aura été un dispositif précieux, mais il ne permettait pas de conclure à ce que le sujet avait reçu et pris à sa charge, le contingent tragique, l'ombre réelle du symptôme que l'analysante n'aura de cesse de vouloir passer à la comptabilité du symbolique.

2) La sexualité féminine/Bonne nuit !

Cette question passe par la construction du fantasme et sa réduction, où le sujet affirmera sa féminité. Il ne fait aucun doute que sans le transfert et l'appui de l'amour du partenaire rencontré, le désir restait en impasse.

Plaçons-nous au niveau du fantasme, curseur du désir ainsi que Lacan le définit, qui gît dans l’intervalle de deux séquences temporelles scandées par un changement de situation familiale à la puberté. La première séquence correspond à l’entrée d’un homme dans la vie de la mère qui dérange l’économie du couple (mère/fille), la deuxième à l’installation de l'homme et au départ de l'adolescente vécu comme rejet. Mélancolie, arrêt scolaire seront les réponses du sujet adolescent. Médicaments, maison de repos, le traitement.

C’est dans cette période que s’est dessinée et décidée une position de jouissance, prête à tout pour animer le désir de l'autre sexe, mais sur la réserve quant à l'amour bien à l'abri de l'idéal du père mort.

Une promptitude à confondre le semblant et l'être sera la méprise conduisant le sujet dans une impasse où il s'agira de reprendre la question au point où elle s'est embrouillée. Le difficile détachement de l'amour pour le père mort et une identification imaginaire au phallus mortel s'isolent comme inefficaces pour le désir d'une femme, mais jouissance suffisamment active à se faire partenaire phallique de la mère. Cette impasse est à mettre sur le compte d'une première version du fantasme, sa version œdipienne.

Le fantasme s'est fixé avec ses phrases à l’âge de treize ans, il traduit la difficulté du sujet devant l'appel de la jouissance sans nom, celle qui se rencontrait, la jouissance maternelle qui rendait sa mère Autre, c'est-à-dire femme.

Traçons à grands traits le fantasme, vêture d’une nuit qui laissera sa marque sous la forme d’un lapsus: "bonne nuit" qui trébuche à chaque fois qu’un "au revoir" veut se dire de manière précipitée. Bonn’nuit ! Le sujet l’a dit des années sans comprendre que l’apostrophe était encore au rendez-vous de cette nuit, à convoquer ce que dans un langage dru nous appellerions "le bordel" qui se représentait. En cette nuit, la castration maternelle, reconnue et désavouée par un mensonge, nouera les deux femmes et l’homme par un lien complice, prémisse aux intrigues futures. Des situations la placeront plus tard sur une scène où le couple applaudira son exhibition. Je passe sur ces scènes… Le fantasme y est toujours au rendez-vous comme elle-même l’était, devant la fenêtre ce soir-là: alors qu’elle surveille sa mère, en cette nuit, elle est "vue" du couple qui la fait attendre dans la voiture en stationnement. Son frère portera le premier accent de l’air du fantasme, en la surprenant, il la constitue comme objet regard vide dans le cadre de la fenêtre, la laissant avec ce seul message: folle.

Le deuxième accent, plus prometteur dans l’abord du désir et de la jouissance phallique pour une femme, fixe les phrases du fantasme: "Tu me rends folle", "il va la tuer" qui correspondent à la seconde séquence temporelle, celle qui la trouve adolescente après le déménagement et l’installation définitive de l’homme, à surveiller la porte du couple (on assiste à un autre temps de la pulsion scopique), où chercher à voir équivaut à savoir ; ce temps effectivement marque ce qui est su de la jouissance maternelle. Ce savoir laisse apparaître son incidence structurale: une refente de l’objet maternel séparant la femme de la mère et assurant à la jeune fille d’alors une guise féminine propre à répondre au désir, mais assortie d’une petite touche de mépris à l’égard d’une femme, dont l’erreur alors à rectifier sera de prendre le semblant phallique pour l’être. La touche de mépris vient à la place dans le registre phallique du défaut féminin.

Il faudra le temps et l'acte de l'analyste contrariant la version du père paralysé dans sa chute par un désir vivant pour comprendre que c'est "l’étranger" (une figure du père jouisseur) qui prête sa "persona" (son masque) dans le fantasme (les phrases tenant lieu du scénario) à cet anonyme qui œuvre à la frappe phallique - accordons qu'elle est structurale - du désir, mais encore à celle de la jouissance à verser au compte du bourreau et comptabilisée tant que ne sera pas reconnu (et il faudra effectivement le temps pour ça) que le fantasme est une version du désir pervers ; qu’il compte le sujet féminin dans l’ensemble phallique, le plaçant ne serait-ce que parce qu’il soutient la question phallique pour un homme comme objet ; qu'à y consentir, consentir à ce que le désir ait la couleur de la pulsion à vivre sans mépris, alors il se trouve qu’une femme pourra vérifier qu’elle n’est pas toute folle ou mélancolique, nonobstant ce voile caractéristique de l'adolescente.

Enfin, conclure que le fantasme est un exercice de style irréfutable et commode mis à l’usage de l’universel et propre à répondre avec tact au corps de l’autre sexe.

Il sera bon de constater sous l'angle des résultats que l'inscription d'une femme sur le versant phallique, d'y consentir - ce qui met en jeu la fonction de la castration pivot d'une analyse -, libère le pas-tout pris dans la jouissance phallique. Notons encore que le fantasme, fenêtre sur le réel, arrime la pulsion à l'aide d'un scénario dont "le seul réel" est l'activité d'un bord pulsionnel et l'anamorphose du sujet dans son cadre. On peut faire correspondre le troisième temps du montage de la pulsion à un au-delà de l'Œdipe, c'est-à-dire à une jouissance assumée. Le point de réduction du fantasme serait équivalent au troisième temps du montage, au "se faire" de la pulsion, c'est-à-dire à un tracé.

La fin du témoignage sera faite d'inattendu: la hâte à conclure l'analyse ; la cession du "Zwang" et le désappointement: six mois de procédure pour ouvrir l’armoire et vérifier une fois de plus qu'elle était vide, l’habit avait disparu avec son père, comme l’enfant que l'on avait éloigné, l'avait constaté en silence à son retour.

Je me suis posé la question de savoir pourquoi je revenais voir mon analyste ; j’avais vidé la place mais je venais encore visiter les lieux de l'analyse. Pour quelle jouissance ? Celle d’une pantomime que je connaissais bien. Celle qui consiste à revenir après un déménagement dans la maison vide. Pour dire au revoir ? Non. Pour la hanter. "Là" où "c'"était "Je" est un fantôme. Sur cette horreur, "je" s'est évanoui.

 

Alors convaincue par un dernier rêve: c’était un nom propre apostrophé: "j'il aur’voir !"

L’élision du "e" laissait entendre l’apostrophe dans "l’aur’voir" des départs précipités, faisant écho au "bonn’nuit", mais rétabli cette fois dans sa juste portée. L’apostrophe dans le nom "j’il" marquait la disparition redoublée de la lettre E du je. Il ne restait que le signe, l'apostrophe.

J'ai pu, le temps d'une éclipse, prendre acte avec l'analyste de l'analyse finie.

La passe m'apparaît depuis ce récit de témoignage exposé, comme le bord d'une toujours nouvelle page de lecture à écrire qu'il conviendrait de situer dans cette nouvelle "Lituraterre", comme l'annonçait Éric Laurent dans son cours de l'année dernière, cette nouvelle "Lituraterre" qu'est la psychanalyse, celle qui accepte que l'auteur n'existe pas, mais pas sans un sujet et ses mots, pour témoigner de ce bord entre savoir et lettre.