World Association of Psychoalanysis

 

Toujours cette gêne...

Francis Ratier

 

"Toujours cette gêne", la formule ouvre la plupart des séances,
consacrées pour l’essentiel à la décrire, la raconter, en mesurer les
effets, en interroger le statut, tâcher, en vain, de l’accrocher à des
signifiants. Elle demeure présente, énigmatique.

Depuis plus de dix ans, elle tient préoccupé le jour durant, la nuit
aussi parfois, cet homme de trente-sept ans qui a tout essayé pour s’en
défaire. Localisée à l’oeil droit, "elle gratte de l’intérieur",
provoque une tension vive, jette un voile entre le monde et lui. Il
regarde mais ne voit qu’au travers d’un brouillard qui estompe les
contours des choses et des gens. Le flou qui les nimbe l’empêche d’en
percevoir la particularité, d’en saisir le mode de présence. Les six
premiers mois d’entretiens la disent fixe, puis une certaine labilité la
déplace à l’oeil gauche ou au nez. Elle y provoque une difficulté à
respirer, une sensation d’étouffement. Fixe ou mobile, elle génère une
intense souffrance, ne correspond à aucune maladie repérable. Les
nombreux médecins consultés, généralistes ou spécialistes, la
considèrent d’économie psychique.

Elle apparaît à l’issue d’une nuit d’épouvante qui sépare sa vie en deux
: avant et après. Avant une possibilité de se saisir comme personnalité
unifiée, après une crainte indicible de morcellement. Alors qu’en
compagnie de l’un de ses frères plus âgés il assiste au cinéma à la
projection de "Birdy" - l’homme qui se prenait pour un oiseau -, il sent
son "être partir en lambeaux". Submergé par une angoisse incoercible, il
erre dans la ville à la recherche d’une pharmacie, d’une intervention
secourable. Il ne parvient qu’avec difficultés à obtenir de la police
son transfert à l’hôpital. Une injection salvatrice tarde quelques
minutes, quelques secondes, à produire son effet de sédation. La "gêne"
s’origine ici, entre la piqûre et son effet. Depuis la survenue de ce
phénomène élémentaire, elle est installée.

Des séjours en clinique, des électrochocs, de nombreux médicaments, six
années de cure analytique, puis trois autres avec un analyste différent,
des séances de relaxation ou de thérapie de groupe n’y changent rien.
Elle est là, l’occupe littéralement, oriente son existence, lui dicte
ses choix, y compris professionnels. Informaticien de formation, il
change de métier afin d’être au plus près de l’humain, de "la"
comprendre. Il travaille dans le secteur social, vit successivement avec
deux femmes différentes. Attentives, "maternelles", peu exigeantes,
elles acceptent sa mobilisation permanente, mais finissent toutes deux
par lui réclamer un enfant. Son refus - "Avec cette "gêne", je ne peux
pas avoir d’enfant" - entraîne la rupture. Il ne s’en trouve pas très
affecté.

Un psychiatre explore avec lui les méandres de la pharmacopée. Un même
scénario se reproduit à l’identique. Un médicament apaise quelque peu
la douleur. Le répit s’avère de courte durée dès lors que le vide
apparaît. "Je me sens dépersonnalisé, complètement vide, comme si
j’étais débranché. Cette gêne, c’est ce qui est le plus moi, il faudrait
que je puisse en inverser le sens, qu’elle passe autrement." Dans le
reflux de la "gêne" la menace de l’insupportable pointe: "Je n’ai pas
de personnalité unifiée, je n’arrive pas à me rassembler." Il interrompt
donc le traitement, et retrouve la douleur de la "gêne".

Torture et solution, elle le tient, le retient au bord du gouffre.