World Association of Psychoalanysis

 

Jeanne et son symptôme

Philippe La Sagna

 

Jeanne a déjà fait deux tranches d'analyse quand je la rencontre. La
cause en a été à chaque fois ses déboires sentimentaux. Le couple pour
elle n'est pas un succès. Elle a acquis beaucoup de bienfaits de ces
deux cures. Mais il y a un reste. Jeanne n'a jamais parlé de sa petite
manie.

Depuis des années, Jeanne prend des anorexigènes. C'est un secret qui a
existé depuis son adolescence entre elle et sa mère, puisque c'est la
mère qui lui a fait prescrire ce traitement pour la première fois: « Ma
mère ne voulait pas que je soit comme elle, trop enveloppée. » Trop
triste aussi, puisque la mère de cette patiente lui faisait des
confidences sur son désespoir de femme.

Ce qui l'interroge, c'est qu'elle ne prend plus qu'une dose symbolique
de ce médicament. Mais cette dose suffit, pourrait-on dire, à causer son
désir. Quand va-t-elle l'avaler, ou ne pas l'avaler, quand devra-t-elle
s'en débarrasser ? À quel moment viendra la discrète élation que produit
le toxique, à quel moment cette excitation va-t-elle décroître ? Comment
la faim se transforme-t-elle en jouissance, gloire de la maîtrise,
narcissisme de la minceur, victoire sur le laisser-aller qu'elle sent,
là, toujours possible dans les méandres de son corps féminin ?

Jeanne est freudienne, aussi sait-elle que la minuscule et unique pilule
dans le creux de sa main est bien le signe et le substitut d'une
satisfaction sexuelle prohibée. D'ailleurs, la faim n'est pas
quotidienne, elle est rare, intime, cérémonieuse, cachée, auto-érotique.
Ce symptôme-là, elle l'a gardé pour la bonne bouche, celle que Freud
évoque quelque part et qui se referme sur sa propre satisfaction orale,
une bouche cousue. Cousue de mystère. Il ne fait pas de doute, pour
elle, que ce comprimé roulant dans sa main n'est qu'un avatar des
tampons qui s'échangeaient au Lycée, dans les rires, à l'âge de la
puberté. Elle n'avait pas compris pendant longtemps où pouvaient se
loger ces curieux instruments de cellulose. Et ce comprimé qu'elle
ingurgite, elle ne sait pas trop quel vide il vient à occuper dans son
corps. Mieux, elle pense que ce vide, il ne l'occupe pas mais le crée,
en quelque sorte. C'est là l'essentiel de la satisfaction qu'il lui
apporte, un vide, une absence à soi-même.

C'est un "comprimé", un résumé aussi, du savoir inconscient. Il est
blanc, comme la dent minuscule qui est tombée de sa bouche alors
qu'enfant elle avait été jetée à terre par sa meilleure amie. Son père
n'avait jamais voulu la remplacer, faute d'argent. Son père était un
intellectuel bonasse et doux qui, cependant, la laissa un jour
stupéfaite en lui avouant son voeu secret: « Il avait toujours rêvé
d'être boucher », de découper avec art la viande pour la plus grande
satisfaction des ménagères attentives se pressant dans la boutique.

À partir de là, et comme il se doit dans les théories sexuelles
infantiles, Jeanne avait pensé que le lit des parents, à voir la mine
défaite de sa mère le matin et les traces de sang rapidement
dissimulées, était le théâtre d'une mystérieuse boucherie. De là, lui
était venu un certain dégoût, une appréhension, de ce que l'on appelle
la chair.

Il a fallu de très longs entretiens préliminaires pour que la patiente
consente à mettre en jeu la lettre jaunie de son symptôme.

Toutes les raisons que Jeanne fournissait de faire une analyse ne me
semblaient pas suffire. Cela n'allait toujours pas très bien avec les
hommes, mais tout de même beaucoup mieux. Il fallait qu'elle finisse ce
qu'elle avait entrepris, ou encore qu'elle comprenne ce qui n'avait pas
bien marché dans les deux cures précédentes et qui la laissaient
insatisfaite. Tout ce qui ainsi n'allait pas, ce qui constituait un
malaise, n'était pas cristallisé dans cette formation de l'inconscient
si particulière qu'est le symptôme.

Pour Freud, il n'y a de symptôme que parce qu'il y a la sexualité. Mais
cette sexualité se présente comme éclatée, infantile, inachevée, non
aboutie.

L'activité sexuelle chez l'homme est en quelque sorte inhibée. Elle
n'est pas inhibée par la culture, la morale ou la société, mais c'est
bien parce qu'elle est fondamentalement inhibée que la culture, la
morale et la société sont possibles. Voilà l'hypothèse freudienne. Le
symptôme, lui, est une formation de compromis entre ces puissances
refoulantes et l'affirmation du sexuel.

Une réaction du sujet contre la pulsion sexuelle peut très bien
déterminer un aspect de son moi, par exemple le dégoût de la chair dans
la vie de Jeanne, sans devenir un symptôme. Et déjà, Charcot avait noté
l'imperceptible glissement qui transforme une simple habitude en
symptôme douloureux.

C'est à partir de ces formations réactionnelles contre la pulsion que le
sujet va penser, et ainsi sa pensée sera marquée de la limitation, de
l'inhibition inhérente à la sexualité. La pensée sera limitée
puisqu'elle est l'envers de l'impensable de la sexualité. La pensée
théorique pourra se détacher quelque peu de cette limitation, à la
condition de rompre tous ses liens avec le sexuel. C'est là la
perspective de la science, elle ignore la dimension sexuelle au sens où
l'entend Freud. C'est aussi son échec, elle évite le sexuel proprement
dit sauf à en faire une activité du corps.

Le bénéfice du symptôme, c'est qu'il permet au sujet de se dégager de
l'impasse de la sexualité, mais il s'en dégage sans qu'elle soit
oubliée, rejetée, contrairement à ce qui se passe au niveau des
formations réactionnelles qui constituent le moi.

Comme Freud nous le rappelle, la bouche, celle de Jeanne par exemple,
sert à échanger des baisers, à absorber de la nourriture, et à parler.
Sa parole comporte nécessairement une limitation qu'elle doit à la
satisfaction qu'elle refuse dans le baiser.

Le savoir que le sujet peut acquérir par le biais de son moi, ce qu'il
peut apprendre, va être marqué d'une indécision, d'une hésitation propre
due au rejet de la sexualité. Le symptôme, lui, constitue pour une part
un pas, un premier pas dans ce savoir étrange qui n'exclut pas ce qui
peut le ruiner: la sexualité. Ce savoir est ce qui s'appelle le savoir
inconscient, et il est produit par l'analyse du symptôme. Le symptôme en
effet est double. D'un côté, il est le commencement d'un savoir, un
agglomérat de signifiants, une représentation, une métaphore. Mais d'un
autre côté, comme a pu le souligner en 1982 Jacques-Alain Miller dans sa
lecture de l'enseignement de Lacan, le symptôme est une lettre qui n'est
pas à lire. Il est un signifiant isolé, un S1, sans signification,
énigmatique. Simple trace écrite d'un moment traumatique, celle de la
rencontre du sujet avec la jouissance sexuelle. Le savoir qui s'élabore
dans la cure va lui permettre de savoir sa place. Jeanne par exemple, va
pouvoir réviser sa relation d'animosité vis-à-vis de son père et, à
partir de cela, son rapport aux hommes.

Le symptôme est cette trace, ce petit caillou qui nous permet de ne pas
perdre notre chemin dans les dédales de l'inconscient. Il est en quelque
sorte la boussole qui nous oriente dans la forêt du sens.

Le symptôme lui-même apparaît alors au sujet comme ce qui n'a jamais
cessé d'être: un non-sens. Ce non-sens répercute le non-sens de la
sexualité. Si on l'enrobe de sens, alors on facilite le bénéfice
secondaire, l'inclusion dans le moi.

À ce niveau-là, le symptôme s'efface comme partenaire secret du sujet,
il n'est plus ce compagnon intime, comme il l'est encore pour Jeanne.
Cela veut-il dire alors que le symptôme disparaît à l'horizon du sujet ?
En général, non. Car c'est le partenaire sexuel qui devient alors le
symptôme, mais le sujet saura mieux s'en débrouiller. Lacan a pu
remarquer que cela variait selon les sexes. Chez l'homme, une femme peut
venir à représenter pour lui à moindre frais son symptôme. Encore
faut-il qu'il y consente.

Pour beaucoup de femmes, en tant qu'elle sont de plus en plus au coude à
coude avec l'homme, un homme est aussi leur symptôme. Mais Lacan, au
fond, pensait que plus essentiellement un homme pour une femme est un
ravage. Le choix du symptôme, celui de Jeanne, est une façon d'éviter ce
ravage. Alors à quoi bon, me direz-vous ? Et bien ravage, vient de
ravir, consentir à être ravie, c'est aussi bien consentir à la
jouissance qui mène une femme au ravissement. Mais elle peut craindre
alors de perdre la tête, ou encore de perdre la mesure de ce ravissement
d'origine qu'elle a rencontré avec la mère, celui d'une jouissance orale
où elle a su trouver et perdre à la fois la limite de son être féminin.