World Association of Psychoalanysis

 

Une femme est ravie

Philippe La Sagna

 

Jeanne

Jeanne s'est séparée de son mari pour vivre avec son amant qui a accepté de quitter sa femme.

Elle trouve auprès de cet homme une satisfaction sensuelle et de l'amour. Mais ce compagnon idéal fait de mauvaises affaires et sa première épouse le ruine par ses exigences financières toujours renouvelées. Jeanne paie pour deux: "Il est tout et il n'a rien, j'ai tout et je ne suis rien", me dira-t-elle.

N'est-ce pas le modèle d'une inversion des sexes propre à l'hystérie ? Le complexe de masculinité de Jeanne se paie cher. Elle voit dans son partenaire un être à qui quelque chose est dérobé par une femme, une autre femme qui s'autorise de son privilège d'épouse délaissée et de sa position de mère.

Si Jeanne reçoit de nombreuses lettres d'amour de son compagnon, elle reçoit aussi beaucoup de commandements d'huissier. Mais elle reste insaisissable, elle n'est pas son amant, et les contraintes par corps de la justice échoueront, elle est sûre d'échapper à la saisie.

 

Marie

Marie, elle, est triste et migraineuse. Pourtant, son mari fait tout pour cette femme et pour ses enfants. Il lui donne ce qu'il n'a pas et, pour ce faire, emprunte sans compter, afin d'offrir maison, confort et vacances à sa famille. Cela jusqu'à précipiter tout le monde dans la banqueroute.

Dans les étreintes amoureuses, Marie est indifférente, elle ne tire du plaisir qu'à s'imaginer forcée, violentée et battue par un homme anonyme. Elle attribue sa précarité sociale et les aléas de son couple à ce fantasme masochiste. Marie pense qu'elle aime le malheur parce qu'elle désire la souffrance.

Dans un rêve, la jeune femme voit une petite fille à terre, le visage en sang, évanouie. Elle pense qu'il s'agit d'elle jusqu'à ce que je lui demande quel pourrait être le nom de cette enfant aux traits inconnus. Aussitôt lui vient le nom de sa meilleure amie de classe, une petite fille issue d'une riche famille très considérée par sa mère. La mère de Marie n'avait pas de mots trop flatteurs pour sa camarade, si bien qu'à la fin elle avait fini par fracasser un jouet sur le crâne de sa jeune amie. Marie avait oublié ce souvenir. Serait-elle violente alors que la violence lui a toujours fait horreur ? Son père était violent, mais elle tremble à l'idée de faire souffrir ou de blesser ceux dont elle a la charge. Est-ce alors par culpabilité que Marie s'inflige ces souffrances par l'intermédiaire de son mari si doux ?

 

Odette

Odette a été dans son enfance le pilier d'une famille nombreuse. Sa mère régulièrement ramenait de la clinique un nouveau bébé qu'elle installait sans un mot dans le lit d'un aîné. L'enfant sérieuse qu'elle était souffrait plus du silence de la mère sur l'irruption de ce cadet que de cette intrusion dans le cercle familial. La mère d'Odette n'avait rien à dire parce que, profondément religieuse, elle avait pour interlocuteur Dieu qui justifiait ses actes et la dispensait de tout commentaire, illustrant l'adage: ce que femme veut, Dieu le veut.

Odette, de modeste origine, a donc épousé rapidement, pour échapper à sa mère, l’héritier contesté d'une très honorable famille. On pensait, dans la famille de son mari, qu'il était un bâtard et on lui déniait le droit d'héritage. Cet homme n'aura donc de cesse de redorer le blason d'une famille à laquelle il n'est pas certain d'appartenir et, pour accomplir cela, il va accumuler les dettes. Odette va travailler à les combler jusqu'à mettre en péril sa propre situation professionnelle. La passion de son mari pour se faire reconnaître est aussi insondable pour elle que les silences de sa mère sur les nouveaux enfants qu'il lui fallait accueillir. La capacité de son mari à ne pas payer lui semble aussi illimitée que le mutisme de sa mère sur la procréation ; aussi illimitée et aussi ravageante parce qu'insondable.

 

Trois femmes

Pour ces trois femmes, il est impensable de se séparer de leur partenaire malgré les dommages qu'elles subissent. Si Jeanne est quelqu'un de très fort comme Odette, Marie enveloppe de sa fragilité une énergie. Toutes trois se considèrent comme des victimes. L'isolement de la victime leur permet de considérer leur situation comme exceptionnelle.

Lacan a pu souligner qu'il n'y avait pas de limites aux concessions qu'une femme peut faire de son corps, de son âme et de ses biens.

Toutes trois sentent confusément que l'absence de limite chez leur partenaire masculin n'est pas étrangère à leur désir, voire à leur jouissance féminine. La jouissance, en effet, ne s'appréhende que dans la perte comme absence, si l’on veut lui donner une figure. Et, en quelque sorte, Jeanne, Marie et Odette jouissent, dans le malheur, de l'absence de bien que réalisent leurs partenaires. L'être de leur partenaire se soutenant ici du défaut dans l'avoir.

 

Ravissement

Lacan, en 1965, dans son texte "Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V. Stein" ("Ornicar?", n° 34) a pu dire que ce mot de ravissement était une énigme. Ce mot s'applique à l'âme, ravie de participer à la béatitude divine. Il s'applique aussi à l'image qui ravit, dérobe le corps, enfin il s'applique au langage qui ôte la jouissance du corps. Ravir signifie voler avec violence, mais aussi emporter comme le torrent qui crée des ravines, des sillons où l'eau se rue, créant ainsi des "ravages".

L'image du corps nous ravit, elle nous plaît et elle est ravisseuse puisqu'elle nous enlève la matérialité de ce corps pour mettre à sa place une surface à deux dimensions. Là est au fond l'origine de l'effet du symbole sur le corps: se substituer à son attrait, prendre sa place à ses dépens.

C'est là le point commun entre l'âme et l'image: remplacer la proie, le corps, par son ombre, en créant une confusion entre l'objet (a) et i(a). Puisque l'objet est ici la trace que la jouissance a bien été dérobée au corps. Lacan, dans le même texte à propos de M. Duras, pourra écrire ainsi: "Ravisseuse est bien aussi l'image que va nous imposer cette figure de blessée, exilée des choses, qu'on n'ose pas toucher, mais qui nous fait sa proie."

Ces trois femmes incarnent bien les malheurs de l'âme, toujours exilée des choses du monde. Elles aiment l'âme dans leur partenaire comme il se doit dans l'hystérie: "Qu'est-ce que ça peut bien être que cette âme qu'elles âment dans leur partenaire pourtant homo jusqu'à la garde, dont elles ne sortiront pas." (Séminaire XX, p. 79)

Lacan souligne que l'on reconnaît une grande âme à la façon dont elle s'affronte à ce qui vient des dieux, ou de façon plus laïque à ce qui vient du réel de l'Autre. Cet Autre réel a la figure pour Jeanne de l'épouse délaissée et avide de son amant, pour Marie et pour Odette, il s'agit de celle de l'Autre maternel.

 

L'âme et l'amour

Que cache en effet ici l'image ? Ce que l'Autre masculin leur dérobe, sert-il à faire surgir la place de l'objet cause du désir, comme identité secrète sous leur apparente misère ? Est-ce de se réduire à un objet misérable pour leur partenaire qu'elles voient leur vie ravagée, afin de causer le désir de l'homme par leur dénuement ?

Lacan, dans son Séminaire du 17 février 1976, souligne que "l'homme est pour une femme, tout ce qui vous plaira, une affliction pire qu'un sinthome, un ravage même".

L'homme, en effet, peut ici "tout faire". Avoir deux femmes et, à partir de là, penser qu'il a La femme toute, comme l'amant de Jeanne. Pouvoir tout donner à l'Autre comme une mère complète, comme dans le cas du conjoint de Marie. Ou encore être celui qui veut mettre un nom sur sa bâtardise, sur son caractère d'éternel intrus, comme dans le cas du mari d'Odette. Dans ces trois cas, c’est se vouer à l'impossible et en quelque sorte rivaliser avec Dieu et, en deçà, avec la toute-puissante ravageante de la mère.

 

Ravage

Chacun de ces partenaires masculins pose quelque chose d'imaginairement, de faussement illimité. S'il n'y a pas de limite à la dette, c'est qu'elle peut être toujours repoussée. Et le malheur de ces trois femmes tient au fait qu'elles sacrifient leurs vies à l'inscription de cette limite improbable. Elles comblent une dette empruntée à leur partenaire. Mais en cela elles oublient que le "pas tout" qui les constitue comme Autre sexe ne peut s'approcher, se mesurer, s'appréhender, se contenir par le moyen du tout, ni de la métonymie, voire du déficit.

L'illimité que Jacques-Alain Miller a posé dans son cours de 1996-1997 comme spécifique au ravage ne diffère pas de l'absence de limite que constitue le pas tout S(A barré). Mais le ravage de l'existence se substitue imaginairement dans ces trois cas à celui de la jouissance du corps qui existe à toute représentation.

 

La disjonction de (a) et de S(A barré)

Il ne s'agit donc pas nécessairement pour elles de changer de partenaire. Il s'agit plutôt qu'elles acceptent de penser que leur âme courageuse ne cache rien qu'un vide illimité S(A barré) au-delà même de l'objet (a). À vouloir donner une limite à ce vide, à le "ravir" dans une figure de l'amour, ces trois femmes veulent conjuguer deux jouissances qui ne peuvent se conjoindre: (a) et S(A barré). À l'instar de Marguerite Duras dans le cas de Lol V. Stein, elles pensent pouvoir célébrer "les noces taciturnes de la vie vide avec l'objet indescriptible" ("Ornicar?", n° 34, p. 13).

C'est à renoncer à cette union de l'âme malheureuse avec l'absence "divine", avec le S(A barré), que ces trois femmes pourront peut-être sortir du malheur et renoncer à leur foi secrète dans l'existence de l'Autre.

Car cet Autre réel, elles s'en font le martyr, en inscrivant dans leur vie vide cette trace même que Lacan situe de l'objet indescriptible. Le langage ravine la jouissance et les corps où il laisse sa trace. Les objets (a) sont ces traces et ils sont le secret ressort de notre attirance pour l'image. L'image est la figure brouillée des aventures de l'âme qui peine à se séparer, non du corps, mais de l'Autre réel dont elle a la nostalgie. Le malheur peut cesser si une femme s'avise qu'il n'y a aucun rapport entre les traces du ravinement produit par le langage et le ravage sans figure que suppose le fait que sa jouissance échappe aux mots. C'est-à-dire si elle prend en compte que comme Autre elle n'a pas d'âme plus que d'être, et que donc elle peut aimer mais non trouver figure à son ravissement. Sera-t-il moindre d'être sans figure ?