World Association of Psychoalanysis

 

Notre orientation

Luis Solano

 

Dans le dernier numéro du mensuel du "Monde des Débats (1)" paraissait un dossier intitulé " Malaise dans la psychanalyse " avec deux articles: le premier, " Les paradoxes d’un succès ", de Marie Moscovici, directrice de la revue l’"Inactuel", et le second, " Répondre aux défis de la science " du Professeur Daniel Wildlöcher, ancien vice-président de l’API.

Tous les deux sont d’accord pour signaler l’exception française, au sein du mouvement psychanalytique international, constituée par le " phénomène Lacan ". Le premier des articles essaie d’expliquer le " désenchantement " actuel pour la psychanalyse, par la mise à l’écart pendant très longtemps - par les psychanalystes - de tout ce qui relève des rapports avec la vie culturelle et le cortège de phénomènes sociaux, religieux et historiques qui constituent la civilisation.

Le second article explique le malaise par l’avènement de la " révolution " cognitive. Pour l’ancien vice-président de l’API, la psychanalyse paie le prix de sa prétention à se constituer comme science, car elle aurait dû rester " une pratique de communication ". À partir de quoi, il invite à se placer " après Lacan " pour résoudre deux paradoxes: - dans le cadre de la pratique, maintenir sa place dans l’institution soignante sans s’y aliéner ; - dans le cadre de la culture contemporaine, développer le dialogue en conservant toute sa spécificité.

Nous voyons qu’il est reproché à la psychanalyse ce qui pour Freud et Lacan n’a jamais cessé d’être une exigence constante: sa prétention scientifique.

Reprocher à la psychanalyse son effort à se constituer comme science, n’est-ce pas la marque de ce que Jacques-Alain Miller avait signalé comme le danger qui guette la psychanalyse, celui du " manque de foi des psychanalystes dans le travail pour la psychanalyse " ?

Curieusement, ce danger ne vient pas tout seul. Il se redouble du fait que les moyens de communication n’arrêtent pas d’ouvrir leurs colonnes pour les psychanalystes et continuent de dégrader la psychanalyse.

Lorsque Jacques-Alain Miller évoquait, en 1990, ces deux dangers pour la psychanalyse, il justifiait l’expression " retour à Lacan ", car il s’agissait de rien de moins que de l’éthique, et de la défense de la cause analytique.

Dans la cause analytique, il y a d’un côté la cure analytique qui inclut le désir de l’analyste, et de l’autre la " présence de la psychanalyse dans le monde et le devoir qui lui revient ".

Alors une question se fait entendre: de quel psychanalyste la psychanalyse a-t-elle besoin pour continuer d’exister ?

La présence de la psychanalyse ne va pas de soi. Il faut des psychanalystes qui " s’orientent suffisamment bien pour s’opposer à tout ce qui dans la civilisation pourrait conduire à éteindre la psychanalyse ". Nous l’avons appris de Jacques-Alain Miller: il faut une certaine appréciation des impasses de la civilisation.

Est-ce devant les impasses croissantes de la civilisation que la psychanalyse aura rendu ses armes, selon la prophétie de Lacan dans les années 60 ?

Ces impasses croissantes de la civilisation sont à mettre en rapport avec le " mouvement perpétuel du surmoi ". Ce mouvement perpétuel est à considérer comme un circuit s’opposant à un discours. Il ne peut jamais s’arrêter, et c’est le diagnostic freudien sur la civilisation.

Il convient d’ajouter qu’il s’agit aussi de la civilisation au temps de Freud. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Le discours du maître est extrêmement efficace à maintenir disjoints le S barré et l’objet (a): il n’y a pas de connexion possible entre le sujet et la jouissance excédentaire.

La question maintenant est de savoir ce qui se passe avec l’avènement du discours capitaliste. Ici, se produit une connexion entre le sujet et la jouissance excédentaire. Dans le discours capitaliste, s’établit cette connexion en circuit provoquant le triomphe du mécanisme de l’impasse propre à la civilisation.

La conséquence qui se tire de ces considérations est que le plus-de-jouir ne soutient plus dans la civilisation d’aujourd’hui la réalité du fantasme.

Avec le discours du maître, il était possible de soutenir cette réalité du fantasme à partir du plus-de-jouir. Avec le capitalisme, la connexion a----->S barré est en passe de soutenir la réalité comme telle, la réalité devenue fantasme.

Telle est la structure intime qui supporte les impasses croissantes de la civilisation. C’est ce qui découle de l’atteinte portée au discours du maître. Dès lors, le fantasme est partout, " il entre dans le réel ".

La psychanalyse aujourd’hui devra aider et contribuer à un " recensement de ces impasses pour mieux les structurer et les reconnaître ". Il s’agirait de repousser au plus lointain possible le mouvement de reddition prophétisé par Lacan.

La psychanalyse comme " pratique de communication " relève du fantasme. Lacan nous a appris que la langue sert à tout autre chose qu’à communiquer. Elle sert plutôt de finalité de jouissance.

Le mythe de la communication, c’est le mythe de l’Un qui vient à la place vide de l’Autre qui n’existe pas, pour peupler du " ronron " médiatique le lieu d’inexistence d’où provient le malaise de la civilisation. La psychanalyse que nous avons reçue de Lacan ne se presse pas de remplir ce lieu vide par le mythe, c’est pourquoi elle se veut orientée vers le réel.

De quel réel s’agit-il ? Le réel de la science est-il le réel pour la psychanalyse ? La réponse est non. Jacques-Alain Miller nous a démontré, à partir de Lacan, l’existence de deux réels distincts. Le réel propre à la science, c’est le réel du nombre qui s’enracine dans le langage. L’autre réel se trouve appareillé chez Lacan à un autre type " de certitude, de démonstration et de transmission ". C’est le réel propre à l’inconscient.

La question concerne la transmission de la certitude que l’on obtient de la science et de la psychanalyse. Pour la science, la certitude peut s’écrire, en formules par exemple. Pour la psychanalyse, il n’en est pas ainsi. La transmission de la certitude en psychanalyse exige des conditions tout à fait particulières.

Lacan a circonscrit à deux traits le champ de la certitude en psychanalyse (2): la fuite du sens et la touche. Ainsi la contingence est la fonction logique par excellence qui démontre l’impossible du réel qui sera transmis par la fuite du discours. La science peut transmettre sa certitude par l’enseignement, alors que la psychanalyse ne peut faire sa transmission que dans l’expérience analytique elle-même.

C’est bien ce que soulignait Jacques-Alain Miller dans le texte de Lacan cité: à partir de la positivation de deux " traits négatifs au regard de la science " (la fuite du sens et le fait qu’il n’y a que du contingent), Lacan construit l’appareil adéquat au réel qui intéresse la psychanalyse, le " réel qui est l’os du symptôme, celui que travestit l’affect, celui dont se supporte l’existence de la psychanalyse dans le monde ".

Ainsi, le réel auquel pense Lacan, comme propre à l’inconscient, est celui qui relève de la formule " il n’y a pas de rapport sexuel ". C’est-à-dire du réel qui ne s’écrit pas. Voilà comment le réel de la psychanalyse se trouve disjoint du réel de la science dont la certitude peut s’écrire. Le réel de la psychanalyse est celui qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Dans la psychanalyse, il n’y a pas d’autre savoir dans le réel. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’adéquation entre la connaissance scientifique et la nature. Alors que dans la science il y a du savoir dans le réel, qui s’écrit.

L’orientation, pour nous qui nous référons à l’enseignement de Lacan, est de considérer comme distincts le réel propre à la psychanalyse et le réel propre à la science. Il s’agit de construire, avec le style qui est propre à chacun de nous, " l’appareil qui convient " pour l’accueil de ce réel de l’inconscient.

 


1 - "Le Monde des Débats", Nouvelle formule, Mensuel, n° 2, avril 1999.

2 - Jacques Lacan, " Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des "Écrits" ", Scilicet, n° 5, Paris, Éditions du Seuil, p. 15 à 17.

 

Références:

Jacques-Alain Miller, " Le Banquet des analystes " (1989-90), cours "L’orientation lacanienne".

" Un réel pour la psychanalyse ", "La Lettre mensuelle", n° 161, juillet-août 1997.