World Association of Psychoalanysis

 

Que suppose-t-on au passeur?

Patricia Seunier

 

Je propose quelques reflexions et questions actuelles pour moi, en cette fin de parcours du mandat de passeur, au cours duquel j’ai eu l’occasion de rencontrer sept passants.

Je voudrais dire le particulier de ce moment present. Repondre a l’invitation qui me fut faite de prendre la parole aujourd’hui me permet de sortir de la solitude dans laquelle j’ai effectue cette fonction. Je suis donc heureuse mais aussi tres inquiete de partager quelque chose de ce travail.

Je voudrais, a partir de mon experience, m’avancer dans la reponse a la question suivante: en quoi les indications proposees par Jacques Lacan dans la « Proposition d’octobre 1967 », permettant d’orienter la definition et le choix du passeur, rendent-elles cette fonction operante? Bref, repondre a la question: pourquoi cela marche si l’on s’oriente comme cela ?

Quelles sont ces indications ?

Le passeur est un psychanalysant qui est encore dans un moment de passe, « il l’est encore », en tout cas il en est tout proche « c’est encore vif » - « ce dont le passant va parler est encore present chez le passeur » -, et il est en train d’en faire le deuil, a la difference du passant pour qui ce moment est passe - « lui, ca lui est passe », il en a fait le deuil.

Deux choses se degagent clairement de ces enonces, qui rendent la fonction efficace: il y a pour le passeur un « c’est encore present », "comme le passant", et un « il n’est pas encore la ou est le passant », donc "pas comme le passant". C’est tres precis.

Je situerai dans mon trajet trois moments.

Le premier, que j’ai intitule pour la presentation « l’evenement dans la cure ». Je ne relaterai pas ses coordonnees d’apparition et je serai tres breve sur sa description. Quelque chose s’est devoile. Une scene apparait, dont les elements rompent radicalement d’avec tout ce qui la precede. C’est de l’ordre de l’impense, de l’imprevisible. Je m’y decouvre comme etrangere a moi-meme, en profond desaccord, et je reste immobile, interdite. Je n’ai aucun savoir sur cet evenement, il me fait plutot dire: plus rien ne tient. Je n’ai qu’une quasi certitude: cela me concerne au plus pres, meme si je ne m’y reconnais pas.

Le second, celui de la « designation ». L’analyste previent l’analysant qu’il l’a propose comme passeur. Quels sont les effets de cette information ?

1 - D’abord, se renforce l’idee que j’avais eue: il s’est produit quelque chose, et c’est autour de ce qui s’est devoile.

2 - Ensuite, cette information me decentre du lieu de la cure en provoquant ce qui se formulera par la suite plus clairement, comme un deplacement de l’analyste du seul lieu du transfert a celui de porteur d’une demande et d’un desir, ceux d’une ecole a travers lui. Je me pose des lors la question de mon rapport a la cause analytique en tant qu’un discours la sert.

3 - Enfin, une grande inquietude, car je ne sais rien ou presque de ce que l’on nomme la passe. Cela se limitait a: la passe est un dispositif inedit mis au point par Lacan qui permet de recueillir le temoignage de personnes en fin d’analyse.

Le troisieme, « la rencontre du premier passant ». Tres rapidement, dans le temps de la rencontre elle-meme, j’entends dans le temoignage du passant un point ou je ne suis pas: « la, je ne suis pas », ce qui a plusieurs consequences:

1 - D’abord, d’indexer et de creuser le point d’ou je viens. Ce que j’entends me tire au-dela. Il y a un « c’est la », et en meme temps je m’en decolle.

2 - Ensuite, dans cet espace nouvellement ouvert, je peux dire que ce qui s’est produit pour moi concerne fondamentalement mon rapport au savoir. Ce que dit le passant fait voler en eclat, dans ce moment, le savoir construit, le savoir institue, notamment celui de la psychanalyse. La cause en est tres precise: je realise que ce qui s’est produit au temps 1 (l’evenement dans la cure), etait en fait la disparition du savoir sur moi-meme.

3 - Troisiemement, une nouvelle certitude m’apparait: il y a encore pour moi a savoir ou a dire, a partir du temps 1, meme si cela m’est impossible aujourd’hui. Ce savoir est tout a fait inanticipable. Je sais neanmoins que, fondamentalement, cela concerne la place que j’ai occupee dans le desir de l’Autre.

Que s’est-il produit ?

Je pense pouvoir dire - c’est assez etrange - que, dans mon experience, le premier passant fait partie de la fabrication de la fonction passeur. C’est cette premiere rencontre qui a fait le passeur, et c’est a partir de la que j’ai pu ecouter les suivants. Ce qui a ete operant, c’est donc ce qui s’est produit pour l’analysant, pas encore passeur, au temps 1, le temps de l’evenement, en tant que ce temps 1, il le laisse « resonner » dans la rencontre avec le temoignage du passant, il faut qu’il fasse le choix de continuer a croire qu’il y a quelque chose a en faire pour lui. Pour que la fonction opere, il faut que la supposition de savoir se trouve effritee, certes, mais continue bien d’exister. Alors seulement, s’ouvre, pour le passeur, entre le point 1, la ou il est « comme le passant », et le point 2, la ou il n’est « pas comme le passant », un espace dans lequel le temoignage peut se deposer.

C’est dire la precision de l’indication de Lacan mais aussi sa grande fragilite. Il n’est pas sur notamment que cette fonction puisse operer systematiquement, a chaque rencontre, et il est tres difficile de fixer la periode de son deroulement, parce que c’est fort lie au deroulement de la cure du passeur.

Que permet l’ouverture de cet espace et quelles questions cela pose-t-il?

Ecouter, intervenir a l’occasion, et transmettre le temoignage au cartel de cette place, indiquerait au passeur ce qu’il y aurait lieu d’eviter. Il y a surement beaucoup de choses a eviter. J’en retiens trois, parce qu’elles m’apparaissent comme problematiques.

1. Il ne s’agit pas de faire coincider le cas avec la theorie, c’est-a-dire de considerer que le cas vient illustrer la theorie - que ce soit la theorie de la psychanalyse sur la passe et la cure, ou les theories sur soi, ses propres mythes. Il ne s’agit pas d’avoir une grille a priori car elle biaiserait l’ecoute: soit on entendrait que ce qui y entre, soit on pousserait le passant a produire en ce sens.

C’est une difficulte tres particuliere. Elle porte sur la question de savoir comment entendre et transmettre quelque chose qui s’est produit pour un autre et qui est trop proche pour le passeur dans sa propre experience. Elle pose la question de la limite de l’intervention du passeur, limite qui rend neanmoins l’efficace de la fonction. Ce que transmet le passeur est ce qui logiquement se trouve au-dela du point ou il se trouve et qui a motive sa designation, quelque chose passe a son insu.

Mais comment peut-il faire la part entre un temoignage presentant des zones d’opacite parce que pour lui-meme celles-ci ne sont pas suffisamment epurees, et un temoignage presentant des zones d’opacite liees au fait que le passant lui-meme n’est pas suffisamment distancie de la satisfaction qu’il tire du recit de son experience ?

Un passant m’expose, lors de son témoignage, le point sur lequel il s’appuie pour quitter l’analyste. N’étant pas absolument sûre d’avoir bien compris ce qu’il m’a dit (cela se noue autour d’un mot), et cette incertitude m’étant apparue au moment de la mise en ordre des notes, je me décide, après bien des hésitations, à lui demander des précisions. Il me donne alors une articulation claire de ce point au reste de la cure, clarté dont je fus fort surprise au vu d’un témoignage parfois confus, et dont il était en tout cas très difficile de dégager les fils internes.

Alors, cette clarté, est-elle un après-coup du témoignage ? Aurait-il pu transmettre son témoignage sur ce mode ? Mon malaise était-il lié à ma propre difficulté, ou bien l’énoncé qui m’est venu à l’esprit à la fin du témoignage, " encore un petit tour ", était-il justifié ? Et en ce cas, ce petit tour n’aurait-il pu se faire avec le passeur, si celui-ci s’était montré plus présent ?

2. Sur un autre plan, je pense qu’il ne s’agit pas de juger ou d’évaluer le trajet du passant, et il me semble que ce risque grandit avec l’expérience du passeur elle-même. Il s’informe, lit des textes sur la passe, des témoignages, rencontre les cartels, se trouve parfois pris à partie dans leurs débats. Tout en ne prônant absolument pas les valeurs d’une naïveté théorique, je pense néanmoins que ces rencontres peuvent mener le passeur à coincer son écoute dans une attente particulière, qui ne lui permet plus de se prêter aux différents usages que le passant souhaite faire du dispositif.

Par exemple, il peut commencer à se préoccuper de savoir si le témoignage vaudra nomination, ou à attendre du nouveau pour lui, comme analysant, ou pour le cartel, craindre d’ennuyer le cartel. Cette pente, sur laquelle je me suis trouvée, est dommageable, parce qu’elle risque de confondre deux niveaux, intimement liés mais différents.

Tous les passants que j’ai rencontrés, à une exception près, ont motivé leur démarche par le souci premier, voire la nécessité de vérifier la possibilité de transmettre ce qui s’était produit pour eux. La nomination, quoique intimement liée à la mutation subjective opérée et au souci de la transmission elle-même, est située, dans les dires du passant, comme une conséquence éventuelle, parfois espérée, et jugée à l’avance comme moteur d’un travail futur, mais pas toujours, loin de là.

Dire pour soi-même, par soi-même, l’inouï de la psychanalyse, devenue une certitude: un savoir insu au sujet lui-même, que l’on nomme inconscient, puissant dans ses effets concrets, s’articule, se démontre et se transmet. L’accueil de cette certitude, qui passe par une découverte des plus folles, il faut bien le dire: l’autre construit par nos soins n’existe pas, devrait ici à chaque fois trouver sa juste place.

3. Enfin, je terminerai en évoquant une troisième difficulté, celle que je vécus lors de la rencontre d’un cartel, devant lequel j’avais été conviée à témoigner avec le second passeur. Par malchance, c’est l’autre passeur qui prit la parole avant moi. À la question qui me fût posée après que celui-ci eut terminé: " Qu’avez-vous à ajouter ? ", il ne me vint qu’une réponse: un témoignage, j’ai à ajouter un témoignage singulier, celui dont j’avais été la dépositaire singulière, ni plus ni moins. La difficulté consista dès lors à me maintenir au plus près de celui-ci, et au plus près de ma propre énonciation, si je puis dire, ce qui est toujours difficile, mais qui l’était particulièrement ici, puisque j’avais entendu l’autre témoignage et que, en effet, je n’avais pas pu m’empêcher de comparer, mesurer les éléments que j’entendais avec ce que j’avais moi-même à transmettre, et que, dès lors, quelque chose de ce qui me soutenait dans la prise de parole elle-même se trouvait malmené.

 


Texte presente aux dernieres Journees des AE, a Paris, en octobre dernier.