World Association of Psychoalanysis

 

Y’a pas moyen de savoir!

Anne Sparfel, Gaële Le Page

 

Est-ce un jeune homme au timbre de voix féminin ou une jeune fille à l’allure masculine ? Franche hésitation qui trouvera à se clore dans les mots d’un Autre qui viendra la nommer femme, quand elle continuera à se décliner homme.

Qu’a-t-elle rencontré sur le chemin de sa féminité qui l’aurait conduite à s’en détourner ?

Un " homme " nous dit-elle, père d’une autre. Un homme " gentil ", qui " dit bonjour ". Un homme qui, dans l’émoi de l’adolescence en éveil, la " regarde ", lui " sourit ", la nomme par son prénom: Laétitia ... la mal nommée. Un homme qui l’invite à " boire un verre " et qui se révèle être ... son père. " Subjuguée " est le mot qu’elle trouve pour dire le charme noir de sa surprise. Amant-père, dans les promesses duquel elle se laissera bercer. Confiante. " Il m’avait dit tellement de choses à 11ans ", " il faisait rêver " ... Aujourd’hui reste le goût amer d’une déception étouffée. " Ça ne pourra pas marcher ", lui avait-il un jour lâché, dans un curieux langage d’amour interdit.

Envolé le rêve, comme hier ce père inconnu, parti sans même laisser trace d’un nom ...

C’est le nom de la mère qu’elle porte, oripeaux mal ajustés sur un corps encombrant, " jeté " dans le sport. Aucun relais symbolique n’est venu saisir, dans un décollement signifiant, le lien du père et de la mère.

Laétitia est dans son poids de chair l’éclaboussure d’un secret, le rejeton d’une histoire avortée, d’un amour ou d’une haine tus. Elle se fait trait d’union de chair, écho du lien d’hier, indicible. Elle ne peut être que dans l’identification au reste du non-rapport sexuel. " L’objet (a) c’est ce que vous êtes tous autant de fausses couches, de ce qui a été pour ceux qui vous ont engendré, cause du désir (1) ", dit Lacan. De l’amant au père, du père au pire ... telle pourrait s’intituler l’histoire de celle que l’on nomma " joie, allégresse " !

Qu’a-t-elle rencontré sur son chemin de femme ?

Une autre femme. Sa mère. Elle-même engluée dans sa féminité. Mère dont les enfants viennent témoigner, chacun, de la série des hommes rencontrés puis quittés, dessinant en creux l’ombre de la putain. " Je repensais au passé de ma mère ", nous dit-elle ... Mère dans le regard de laquelle elle quête la preuve de son existence. Regard sans fond d’une mère dans laquelle elle " se même ", pur reflet inversé, mortifère.

N’est-ce pas ce reflet qu’elle détruit lorsqu’elle " craque " et brise " les vitres " ?

Pour Laétitia, le corps est une question. Corps objet de la jouissance de l’Autre maternel. " J’ai toujours été un peu son objet ", nous glissera-t-elle laconiquement.

Corps qu’elle pousse aux limites de l’effort. Chair lacérée par les bris de vitres éclatées. N’inscrit-elle pas sur sa chair la marque d’un trait unaire chez elle défaillant à soutenir son image dont elle nous dit qu’elle est " moche " ? Ce trait unaire dont Lacan nous livre qu’il est " marque pour la mort (2) ". Non la mort comme pure négativité de la vie, mais la mort comme autorisation à vivre dans l’espace bordé du possible. Non la mort qui suspend la vie, mais celle qui opère comme point de butée structurant, celle dont Lacan nous dit " qu’il faut qu’elle se dépose sur la vie (3) ". Pour Laétitia, mort et origine se confondent dans un même indicible ...

Entrant dans la salle, Laétitia esquisse un sourire en direction de l’auditoire. Elle échoue, en effet, pour la seconde fois, en ce lieu singulier de la présentation de malades. La scène ne lui est donc pas inconnue, la pièce non plus d’ailleurs ... C’est son histoire. Douloureuse histoire certes.

Or, l’espace d’un instant, les repères du connu, du prévu s’effondrent. La maîtrise de la toute-puissance se dissout, laissant place à un sidérant " Que me veut l’Autre? ". Suspension des mots qui achoppent à se formuler. Éclipse de l’énoncé où, dans l’entre-deux mots, surgit l’ombre du sujet de l’énonciation. Dans ce jeu de dupes, le sujet s’échappe ...

Instant de vérité, la sienne, qui fait irruption sur la scène. Le trou, dit-on. Trou de mémoire ? Certes pas, puisque de mémoire il n’y a point comme il n’y a point d’histoire contée. N’est venu à son oreille que l’écho assourdissant d’un aveu trop tardif - un " Elle sait qui c’est son père " lâché avec effroi par sa mère. Aveu dont elle ne conserve qu’un " j’ai pas compris " ...

" Troumatisme " alors peut-être, d’un fragment de vie " perturbant ". De son histoire, il manque le premier mot, celui qui arrime, le mot du désir qui a présidé à sa venue. Alors, elle erre. Le trou sur scène devient écho d’une béance autre, celle de son origine dont on ne lui souffle mot. " J’ai toujours cherché des explications, dit-elle, mais y’a pas moyen de savoir. "

Peut-être ne supporte-t-elle pas que sa mère désire ailleurs, mais au-delà cette impossibilité à se séparer de l’Autre maternel, ne signe-t-elle pas une autre impossibilité ? Celle de se parer des mots de l’Autre. Elle ne peut se décaler de sa question: que suis-je pour l’Autre ?

Or l’invocation désespérée de la parole d’une mère aimante n’a d’écho qu’un " "Che vuoi ?" " où résonne un " Dégage ! ".

Laétitia cherche le sens, le vrai, l’ultime. Elle espère le sans-équivoque. Juste un mot qui collerait et ne la délogerait pas de cette place de héros martyr englué dans son destin. Pour l’heure, de l’indicible, elle grave la marque sanglante sur sa peau.

Puis elle retrouve son texte. Le récit se construit dans un défilé métonymique, véritable construction du pire, où vainement se cherche un chemin vers Un-Père. Et court le discours dans une circularité mortifère, où se creusent la question de l’origine, la question de la mort, et de la féminité. Peut-être est-ce la même d’ailleurs, puisque Freud nous énonce que " la figure majeure de la féminité, c’est la mère, mais c’est aussi la mort (5) ".

Il manque le point d’ancrage, le point de capiton.

Laétitia cherche la ponctuation du père, mais elle ne rencontre qu’un père déchu.

Elle est happée par la béance, celle d’une nuit où, rescapée d’un accident de voiture, devant les flammes, elle se formule un " si j’avais su, j’aurais fermé les boutons " ...

Innommable, informulable, telle est sans doute la question de Laétitia. À l’impossible à dire elle sacrifie son être.

 


1 - Lacan (J.), "Le Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse", Paris, Le Seuil,

2 - Lacan (J.), " Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien ", "Écrits", Paris, Le Seuil, 1966.

3 - "Ibid."

4 - La patiente avait été déjà été reçue l’année dernière en présentation.

5 - Freud (S.), " La féminité ", "Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse".