World Association of Psychoalanysis

 

Un hétéronyme-partenaire de Pessoa: Bernardo Soares

Paulo Siqueira

 

Le poète portugais Fernando Pessoa a créé non seulement des poésies mais
aussi des poètes, chacun avec un nom propre (hétéronyme), un style, une
philosophie, et même une biographie différente. Une seule de ses
créatures, Bernardo Soares, écrivait en prose des textes fragmentaires
depuis la jeunesse de l’auteur Pessoa jusqu’à sa mort. Ces textes n’ont
été colligés pour une publication que cinquante ans après la mort de
Pessoa sous la forme d’un livre dont l’auteur a annoncé la publication
toute sa vie sans jamais la réaliser. C’est le livre aujourd’hui célèbre
dans le monde entier "Livro do desassosego" (traduit en français sous le
titre "Le livre de l’intranquillité").

Quelle place et quelle fonction Bernardo Soares a-t-il occupé comme
symptôme-partenaire et nom propre pour Pessoa ? C’est la question à
laquelle nous allons essayer de répondre.

Nous partirons du principe que l'invention de Soares est, au même titre
que celle des autres écrivains inventés par Pessoa, un artifice du sujet
qui ne peut se passer de la construction d'un Autre pour écrire et
créer.

Mais alors, pourquoi pour Soares cette impression que la similitude avec
le créateur de l'oeuvre est la plus grande, la plus vraie ? Sans doute à
cause de la forme de ces textes, qui prend toutes les apparences du
journal intime. Sans doute aussi parce que le lecteur que nous sommes,
devant la multiplicité des masques de Pessoa, a besoin de croire qu'il y
en a au moins un qui soit vrai et authentique. Pessoa, maître absolu de
l'art de la feinte, est le premier à dire que, en effet, Soares "c'est
moi, moins le raisonnement et l'activité. Mais, ajoute-t-il, moins
quelque chose encore (1)" !

Nous pourrions continuer dans la soustraction, en disant que Soares est
aussi Pessoa moins les autres hétéronymes, c'est-à-dire moins Alberto
Caeiro, moins Ricardo Reis, moins Alvaro de Campos, moins le poète
Pessoa lui-même, sans parler des autres hétéronymes moins célèbres.
C'est-à-dire qu'en essayant de trouver le vrai et authentique Pessoa,
soit Pessoa lui-même, nous irons de piège en piège et "a contrario" de
la définition que Pessoa lui-même a donné du Poète:

« Le poète est quelqu'un qui feint,
mais qui feint si complètement
qu'il feint une douleur
alors qu'il la sent vraiment ... (2). »

Autrement dit, pour Pessoa, le poète joue du semblant pour de vrai !

Or, notre grande difficulté pour comprendre le besoin de Pessoa de se
trouver une autre identité pour écrire son oeuvre multiple et hétérogène
a un rapport avec la notion de semblant qui, grâce à Lacan, a trouvé un
statut à part dans la psychanalyse. Le semblant, jusqu'à Lacan, pouvait
équivoquer avec le simulacre et le mensonge. Or, Lacan nous fait
comprendre que c'est par le semblant que l'on accède au réel, et pas
autrement. Et il fait de la fonction du psychanalyste dans la cure le
lieu d'élection du semblant le plus paradoxal, le semblant d'objet (a).

C'est par son semblant, on ne peut plus littéralement, que Pessoa nous
introduit à cet auteur, nommé pour l'occasion B. Soares.

Pessoa nous présente d’abord B. Soares par ce que l’on appelle en langue
portugaise le "semblante", terme qui désigne aussi bien le visage, la
mine que l'air dégagé par quelqu'un. Ainsi dit-il de son auteur qu’il a
un « visage ... pâle, aux traits dénués d'intérêt, (dans lequel) on
décelait un air de souffrance ... et il était bien difficile de définir
quelle sorte de souffrance indiquait cet air-là - il semblait en
désigner plusieurs, privations, angoisses, et aussi cette souffrance née
de l'indifférence, qui naît elle-même d'un excès de souffrance (3) ».
Or, ceux qui ont vu les photos de Pessoa prises de son vivant n’auront
pas trop de mal à le reconnaître dans cet "hétéro-portrait". Pessoa dit
dans ce même texte, qui est une introduction écrite pour son "Livre",
que c’est à l'occasion d'une rencontre de pur hasard qu’il a pu parler
pour la prémière fois à Soares. Seulement plus tard, celui-ci lui aurait
fait connaître son "Livre de l'Intranquillité", l’oeuvre que Pessoa
lui-même a écrit pendant plus de vingt ans alors qu’il n'en a vécu que
47.

Mais dès les premières lignes de son "Livro", se manifeste ce penchant
irréductible de l'écrivain Soares à inventer une vie qui n'en est pas
une: « Dans ces impressions décousues, écrit-il d'emblée, sans liens
entre elles et ne souhaitant pas en avoir, je raconte avec indifférence
mon autobiographie sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes
confidences, et si je n'y dis rien, c'est que je n'ai rien à dire (4). »

À défaut de vivre, le sujet nommé Pessoa "alias B. Soares" "rêve". Elles
sont nombreuses ces pages écrites en forme de fragments sans vrais liens
entre eux qui commencent par une référence au rêve: « Et de la hauteur
majestueuse de tous mes rêves, Lorsque je dors de nombreux rêves, À part
ces rêves banals, Aujourd'hui au cours de l'une de ces rêveries, Parfois
je songe, Dans la forêt du songe, De l'art de bien rêver, Et de même que
je rêve, Rêve triangulaire, Le rêve lui-même, De mon rêve de toi, Je ne
te veux qu'en rêve, Vivre du rêve, Du reste je ne rêve, Mes rêves, À
part ces rêves ... »

Et pourtant Pessoa ne fait pas un seul récit de rêve dans son soi-disant
journal intime, malgré le fait qu'il se définit non seulement comme un
rêveur mais surtout comme un rêveur exclusivement, selon sa propre
expression.

Mais qu’est-ce que le rêve pour l’auteur du "Livro do Desassossego" ?

Voici comment Soares définit le rêve au fragment numéroté 111 du "Livre
de l'Intranquillité": « Je suis à peu prés convaincu de n'être jamais
réveillé. J'ignore si je ne rêve quand je vis, si je ne vis pas quand je
rêve, ni si le rêve et la vie ne sont pas en moi des choses mêlées,
"intersectionnées", dont mon être conscient se formerait par
interpénétration (5). »

En fait, c'est son traducteur italien Antonio Tabuccchi qui dit fort
bien dans sa postface à l'édition française du "Livro do Desassossego":
« Bernardo Soares ne rêve pas, parce qu'il ne dort pas. Il "dédort" ...
(6). » Par ailleurs, Antonio Tabucchi nomme l'art de l'écrivain B.
Soares « La poétique de l'insomnie (7) ».

L'insomnie, nous le savons, n'est qu'un symptôme. Mais un symptôme des
plus difficiles à déchiffrer parce qu'il n'est pas comme un rêve une
interprétation du désir, une formation de l’inconscient ; il n'est pas
non plus comme le rêve, un gardien du sommeil. L'insomnie est même
l'anti-sommeil et elle ne nous mène à aucun sens ni à aucune
signification. L'insomnie c'est de l'ordre du réel. Devant l'insomnie,
le sujet, à défaut de somnifère, peut avoir recours, non pas au rêve qui
nécessite le sommeil, mais à la rêverie. Et c’est ainsi que procède B.
Soares devant l’insomnie. Mais cette rêverie continue chez Pessoa-Soares
se transforme vite en écrit et constitue un appareil symptomatique «
Rêve éveillé, écrit littéraire » (Réel) qui fait fonction de
partenaire-symptôme du sujet. C'est cet appareil qui l'aide à faire face
à son insomnie tout en lui laissant un reste inassimilable. Ce reste
inassimilable est un affect qui tenaille le sujet jour et nuit et qui
porte le beau nom portugais de "desassossego", soit "l'intranquillité".

Le "desassossego" (l'intranquillité), l'affect qui donne son nom au
"Livro" n'est pas l'angoisse, ni le malaise, ni la simple inquiétude non
plus. Ce n'est pas non plus l'intranquillité puisque ce mot existe aussi
en portugais ("intranquilidade"). Ce nom portugais qui dérive du verbe
"desassossegar" indique une perte, une privation, un manque: manque de
"sossego", c'est-à-dire manque de repos, manque de tranquillité. Mais B.
Soares lui donne en plus les connotations suivantes, qui ont été
relevées par son traducteur italien A. Tabucchi (déjà cité): l'ennui,
l'angoisse, le malaise, la peine, le trouble, l'inaptitude et «
l'incompétence à l'égard de la vie », bref l'apragmatisme, l'incapacité
à se débrouiller dans l'existence (ce dont se plaint très souvent
l’auteur).

Ainsi qu'est-ce B. Soares pour Pessoa ? C'est d'abord un Nom Propre
qu'il trouve et qui lui sert de point de capiton pour arrêter une dérive
permanente de son esprit: la rêverie. Cette dérive l'empêche de dormir
mais aussi bien d'agir. Cette "rêverie" lui est nécessaire pour
continuer à "vivre" et supporter ce qui ne cesse pas de s'écrire. Ceci
étant, le sujet ne reste pas moins en proie au "desassossego",
c'est-à-dire à l'intranquillité qui est sa vraie croix.

Eh bien, de tous ces écrits dont on a recensé plus de 500 fragments
déposés dans une malle, Pessoa en a voulu faire non seulement un livre
mais Le Livre, somme littéraire de toute une vie, de tout un destin ; le
livre au sens de l'exigence mallarméenne de l’aboutissement d’une
existence vouée justement à l’écriture. Ce rêve résume une conception de
la vie qui est une constante chez Pessoa-Soares. Ainsi dans ce fragment
célèbre du "Livre de l’Intranquillité": « Je suis en grande partie la
prose même que j'écris. Je me déroule en période et en paragraphes, je
me sème de ponctuations et, dans la distribution sans frein des images,
je me déguise, comme les enfants, en moi vêtu de papier journal ou, dans
la façon dont je crée du rythme à partir d'une série de mots, je me
couronne, comme les fous, de fleurs séchées qui sont toujours vivantes
dans mes rêves (8). » Et plus loin, dans le même fragment: « Je suis
devenu un personnage de roman, une vie lue. »

Seulement, chez ce sujet complètement identifié au semblant, l'objet n'a
eu de cesse de ne pas s'écrire et c'est sur sa vie même, tout entière,
qu'il a fait porter l'ombre épaisse de la mélancolie.




1 - Pessoa (F.), « Lettre à Casais Monteiro », citée dans l'édition
portugaise du "Livro do Desassossego", Livro de bolso, Publicações
Europa-America, 2ème édition, Portugal.
2 - Pessoa (F.), « Autopsychobiographie », "Poemas Escolhidos", Lisboa,
Editora Ulisseia, p. 141.
3- Pessoa (F.), "Livre de l'Intranquillité", Paris, Christian Bourgois
Éditeur, 1998, p. 29.
5 - Pessoa (F.), "Livre de l'Intranquillité", Paris, Christian Bourgois
Éditeur, 1998, p. 122.
6 - Ce néologisme a été inventé par Pessoa lui-même, voir "Le Livre de
l'Intranquillité", "op. cit.", p. 268.
7 -Tabucchi (A.), Postface au "Livre de l’Intranquillité", "op. cit."
8 - Pessoa (F.), "Le Livre de l'Intranquillité", vol. I, "op. cit.", p.
114, 115.