World Association of Psychoalanysis

 

Camp de concentration, marché commun et ségrégation*

Alexandre Stevens

 

Je vais brièvement commenter les deux premiers paragraphes de la séance du 27 février 1963 du Séminaire « L’angoisse » de Jacques Lacan. Les quelques phrases que j’en extrais, traitent de la fonction du camp de concentration et du Marché commun. Elles anticipent de quatre ans l’articulation que Lacan en donne dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 », où il lit l’horreur des camps de concentration nazis comme précurseurs de la suite, du fait des remaniements des groupes sociaux par le procès d’universalisation promu par le discours de la science, et où il lie notre avenir de marchés communs à l’extension des ségrégations.

« Me voilà de retour des sports d’hiver. (…) outre qu’ils m’ont réussi, (…) (cela) m’a ramené à un problème dont ils me semblent une incarnation évidente, une matérialisation vive, c’est celui contemporain de la fonction du camp de concentration pour la vieillesse aisée, dont chacun sait qu’elle deviendra de plus en plus un problème dans l’avancement de notre civilisation vu l’avancement de l’âge moyen avec le temps (1). »

C’est ce que Jacques-Alain Miller pointe lorsque, parlant de saint Martin partageant son manteau avec le pauvre, il dit: « Encore faut-il, pour partager son manteau avec le pauvre, que le riche puisse le rencontrer. (2) » Et il évoque à ce propos le mode d’urbanisation que l’on rencontre en Amérique, mais qui viendra chez nous aussi, où l’on voit des villas et des appartements de luxe construits dans un ensemble entouré de hauts murs et de fils de fer barbelés, où l’on n’entre qu’à montrer son passe-droit.

Au-delà de l’horreur des camps nazis et au-delà du « plus jamais ça » prononcé par la morale d’après-guerre, voilà la structure du camp de concentration que dénonce Lacan, une structure de ségrégation dont les camps nazis sont précurseurs.

« Ça m’a rappelé qu’évidemment ce problème du camp de concentration et de sa fonction à cette époque de notre histoire a vraiment été jusqu’ici intégralement loupé, complètement masqué par l’ère de moralisation crétinisante qui a suivi immédiatement la sortie de la guerre, et l’idée absurde qu’on allait pouvoir en finir aussi vite avec ça. (3) » Il fait alors une référence à son Séminaire sur l’Éthique et il ajoute ceci: « (…) toute morale est à chercher dans son principe, dans sa provenance, du côté du Réel. (…) et plus spécialement en politique. Ce n’est pas pour cela que ça doit vous inciter à la chercher du côté du Marché Commun ! (4) »

Pour Lacan donc, une lecture moralisante de l’histoire des camps de concentration, dans le sens d’un « plus jamais ça », en a raté jusqu’ici l’analyse. Il faut plutôt voir qu’ils ne sont que le résultat des remaniements des groupes sociaux par le discours universalisant de la science. Les camps de concentration ne sont donc que le modèle anticipé de l’effet ségrégatif. Et ce qui produit cet effet n’est pas de l’ordre d’une perversion mais la structure même de l’effet du discours de la science. Le Marché commun a les mêmes fondements d’universalisation avec ses effets ségrégatifs. On en a eu un exemple avec la grande discussion mondiale sur l’économie libérale (Uruguay Round), où l’on a vu finalement l’Europe et les États-Unis très bien s’accorder, et laisser peu de place au monde en voie de développement.

Dans un monde régi par la fonction paternelle, par l’exception paternelle, les signifiants-maîtres ordonnaient la civilisation en coordonnant des signifiants avec des significations précises, tout en laissant ouverts les procès d’idéalisations possibles sur le père, ou sur ces signifiants-maîtres. Cela organisait des ensembles totalisants certes, mais sans universalisation, et cela permettait ainsi de limiter les effets d’exclusion.

C’est dans ce sens que, dans la « Proposition du 9 octobre 1967 », Lacan dit à propos des camps de concentration: « (…) nos penseurs, à vaguer de l’humanisme à la terreur, ne se sont pas assez concentrés. Abrégeons à dire que ce que nous en avons vu émerger, pour notre horreur, représente la réaction de précurseurs par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science, et nommément de l’universalisation qu’elle y introduit. Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation. (5) »

Aujourd’hui, dans le monde du discours de la science, ces signifiants-maîtres sont en crise. C’est le déclin de la fonction paternelle, ce que nous appelons aussi « L’Autre qui n’existe pas (6) ». Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de procès de totalisation. Cela ne veut pas dire non plus qu’aucun terme ne vienne en place d’exception. Cela veut plutôt dire qu’il y a lieu de s’interroger sur ce qui vient à cette place.

Or, ce qui vient à cette place, ce sont les comités d’éthiques, qui tentent de régler l’usage de la science et des techniques, mais sans permettre à un sujet de trouver les signifiants qui en régulent les effets. Et on a pu entendre, au cours de la Rencontre internationale de Barcelone, les effets ravageants que cela pouvait avoir sur certains. Je pense en particulier aux cas présentés à la table ronde que je présidais.

Ce qui vient encore à cette place, c’est l’objet de consommation de notre société, orientée par le discours capitaliste et par les formes les plus extrêmes de l’économie libérale, avec les effets ravageants que nous pouvons voir tous les jours. C’est le règne des exceptions qui ne prêtent place à aucun idéal, mais seulement à l’universalisation d’un « tous pareils ». Tous pareils, désirant le même dernier objet commercialisé, dont les études de marché ont présidé à ses conditions de fabrication, avant que les campagnes publicitaires n’organisent pour tous un désir identique. C’est le règne de l’universel qui exclut la singularité de la jouissance de chacun. C’est le règne d’un désir mis en marché commun avec ses effets ségrégatifs, dont la fonction du camp de concentration est le témoin majeur dans notre histoire récente et dans notre actualité.

Le discours analytique est une réponse possible à ces discours universalisants. À condition d’avoir rencontré l’inconsistance de l’Autre et, au-delà de l’exception paternelle, de s’être débarrassé des craintes de la rivalité, un sujet peut reconnaître l’exception, supporter le « pas tous pareils », le « un par un ». Un par un, c’est la proposition déségrégative déduite du discours analytique. C’est ce qui permet de reconnaître l’exception de chaque énonciation. Mais c’est aussi ce qui permet de reconnaître, au-delà de toute rivalité inutile, la fonction du plus-un, à partir de quoi peut se tracer la série des énonciations. Je vous renvoie sur ce point au texte de Dominique Laurent, paru dans le volume "Conversation sur le signifiant-maître (7)", et au débat actuel dans l’AMP.


*. Intervention présentée à la journée du Cien à Barcelone le 27 juillet 1998.

1 - Lacan (J.), Le Séminaire, « L’angoisse », séance du 27 février 1963, inédit.
2 - Miller (J.A.), « L’Orientation lacanienne » (1997/98), cours inédit.
3 - Lacan (J.), Le Séminaire, « L’angoisse », séance du 27 février 1963, "op. cit."
4 - "Ibid."
5 - Lacan (J.), « Proposition du 9 octobre1967 », "Scilicet", 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 29.
6 - Selon le titre du cours de Jacques-Alain Miller et Éric Laurent, « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » (1996/97).
7 - Laurent (D.), « La contingence des exceptions », "Conversation sur le signifiant-maître", Paris, Agalma/Le Seuil, 1998.