World Association of Psychoalanysis

 

«Witz», transmission et pulsion du lien social

Pierre Thèves

 

« On peut jouir tout seul du comique », écrit Freud dans son ouvrage sur le
mot d'esprit. « Par contre, poursuit-il, on est obligé de transmettre le mot
d'esprit à autrui... (1). » Comment Freud définit-il plus précisément cette
nécessité de transmettre le "Witz" ? Lisons ce qui suit: « Le processus
psychique de la formation d'un mot d'esprit ne semble pas être conclu avec
l'"Einfall" (l'idée incidente) du mot, quelque chose subsiste qui, par la
transmission de l'idée, veut mener à sa conclusion le processus inconnu de
la formation du mot d'esprit (2). »

Freud examinera dans la suite de ce chapitre V ce qui fondera cette
pulsion de transmission », comme il l'écrit. C'est, en effet, ainsi qu'il
appellera cette nécessité à communiquer le mot. Il utilise deux expressions
: "Drang zur Mitteilung" et "Trieb zur Mitteilung", poussée de transmission,
respectivement pulsion de transmission. Notons donc que la transmission est
une affaire de pulsion. C'est une exigence toute pulsionnelle qui pousse le
faiseur de mot à adresser à l'Autre son produit, qu'il élabore tout d'abord
solitairement dans sa "Witzarbeit". La poussée à transmettre, ou encore la
pulsion de transmission, en appelle au partage ("mitteilen") avec l'Autre.
Elle conduit à se séparer de son produit, devenant "Witz" dans le partage,
aux bons soins de l'Autre désormais, ce que Lacan articulera dans son
Séminaire V comme « sanction » de celui-ci.

Ira-t-on jusqu'à dire que la pulsion se fait transmission ? Certainement,
puisque c'est bien ce que met en ¦uvre le dispositif de la passe, modelé sur
la formation inconsciente de l'esprit, comme l'on sait. Quand J.A. Miller
aborde, dans son cours « La fuite du sens », l'antinomie de l'Un et de
l'Autre, leur profond divorce, il ne manque pas de relire longuement devant
son auditoire le "Witz" de Freud. Pourquoi ? Pour montrer que celui-ci est
la seule formation à lever cette antinomie. Il permet, en effet, d'établir
un lien d'inclusion entre l'Un et l'Autre, entre la jouissance et le
discours, d'instaurer un « pas l'Un sans l'Autre », dont la portée
renouvelée relève de ce qu'il est convenu d'appeler le dernier enseignement
de Lacan.

Nous dirons, à notre tour, qu'en tant que réalisant la pulsion de
transmission, le "Witz", par excellence, se fait lien social. Envisageons
résolument l'esprit ainsi. Il se fait acte à partir de la pulsion du lien
qui le produit. La sanction de l'Autre est affaire elle-même de cette
pulsion.

Ceci peut se lire en filigrane, rétroactivement, à l'enseigne du graphe du
désir, comme J.A. Miller s'y est employé dans le Séminaire V. On lira dans
cette veine un énoncé que l'on trouve à la page 123 de ce Séminaire. Lacan y
reprend les développements de Freud sur les préparatifs du "Witz", à l'effet
de surprise de l'Autre. Il écrit: « Ce que (le faiseur de mot) produi(t)
avec cette séparation, c'est l'Autre. » Il est donc clair que le semblant
spirituel prend à partie un Autre non encore déjà là, mais un autre comme
neuf, type « Graal vide » (4).

L'Autre posé comme produit se distingue de l'Autre comme lieu. Adresse et
sanction deviennent les produits mêmes du semblant de l'inédit. La
"Witzarbeit", en tant qu'élaboration, provoque l'émergence de l'Autre comme
fonction symbolique en tant que telle. Ceci amène vers l'Autre du dernier
Lacan « fait de jouissance », selon l'expression de J.A. Miller et, partant,
conduit à considérer celui-ci comme incluant (a), moteur, alors, d'un lien,
si ténu qu'il soit, entre l'Autre et l'Un.

Ceci concorde avec la facon dont Freud definit, dans les enonces cites plus
haut, « la pulsion de transmission ». Elle est faite d'un reste. « Quelque
chose subsiste », ecrit-il, qui pousse a l'enonciation, contournant son «
scandale », entendu, etymologiquement, comme obstacle (5). « Etwas bleibt
ubrig », ecrit donc Freud. Il y a un reste. Un residu au bout de la
fabrique du mot, oeuvrant jusque-la solitairement et tacitement, insiste et
demande a « sortir », a s'enoncer enfin pour achever le tout. La
transmission se fait objet pulsionnel a part entiere et condition absolue
(dans le sens de « detachee ») de toute cette longue elaboration. Ce qui
est residuel signe le tout. Et comme nous l'avons avance, la transmission
produit l'Autre bel et bien fait de jouissance.

On pourra « actualiser » dans le meme sens la question de Lacan (p. 97): «
Quel est cet Autre ? Pourquoi cet Autre ? Quel besoin de l'Autre ? » Le
terme de besoin dit ici ce conditionnement de plus-de-jouir de l'Autre.

On dira, freudiennement, que l'exigence pulsionnelle ("Triebbedurfnis")
accomplit la satisfaction de la pulsion ("Triebbefriedigung") presidant a
la production de l'Autre et marquant celle-ci. On reservera le terme de
"Triebanspruch", demande pulsionnelle, a l'ecriture s × D, en sachant que «
dans le desir de toute demande, il n'y a que la requete de l'objet a (6) ».

Y a-t-il d'autres indications chez Freud de ce statut de jouissance de
l'Autre ? Par quoi se termine ce meme chapitre V, « Les mobiles du mot
d'esprit, le mot d'esprit comme processus social » ? Freud conclut donc ses
developpements comme suit: le faiseur de mot « semble desormais ne pouvoir
trouver le repos qu'apres avoir reussi a obtenir l'allegement (de tout ce
labeur) par l'intermediaire de la tierce personne inseree dans le processus
(7) ».

Soyons attentifs a cette « insertion » de la "dritte Person" dans l'esprit.
La sanction est introduite au final qui est, en meme temps, le depart de
quelque chose de nouveau, le mot qui fait rire. Insere, l'Autre est bel et
bien produit. La pulsion fait jaillir l'Autre en tant que "Lustgewinn",
plus-de-jouir.

Mais a-t-il, Freud, tant dit la tierce personne inseree ? Quel est le terme
allemand qu'il emploie ? « Eingeschobene dritte Person », ecrit-il. Ce
n'est la rien de moins qu'une variante de la formation prepositionnelle de
la racine verbale "schieben" (coulisser, glisser) qu'emprunte, par
ailleurs, le bien connu "verschieben" (deplacer) que Lacan fait virer a sa
metonymie signifiante et pulsionnelle. L'Autre n'est pas tant "verschoben"
plutot que "eingeschoben" i.e. glisse dedans, introduit, donc inclus, pour
ne pas dire « intruse » en tant qu'objet. Sur le point meme de recevoir le
mot, l'Autre ne saurait entrer dans le processus que par intrusion
provoquee. C'est le plus-de-jouir qui est alors au rendez-vous. Comme le
dit J.A. Miller: « C'est la pulsion qui fait rire (8). »

Notons cette difference entre "verschieben" et "einschieben", qui rejoint
celle qu'il importe de faire entre (a) et plus-de-jouir. La langue
allemande freudienne l'accomplit deja. Metonymie du desir propre au "Drang"
pulsionnel d'un cote, et metabolisme de la jouissance propre a la coulee
("Schub") pulsionnelle, de l'autre.

« Avoir besoin de l'Autre » par quoi partager l'"Einfall" en s'en separant
revient donc a mettre l'accent sur cette inclusion dans l'Autre de l'objet
(a) sur le mode intrusif du plus-de-jouir: "Einschiebung".

Avoir besoin de l'Ecole de la transmission en tant que pulsion du lien
social releve de cette intrusion du "Trieb", toujours a preserver et a
mettre aux commandes de notre communaute. Ce qui s'appelle « la politique
du "Witz" » (J.A. Miller, a Buenos Aires, juillet 1996). L'Ecole Une en
sera une bien bonne.

 


1 - Freud (S.), "Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient", traduit
par Denis Messier, p. 262-263. Traduction modifiée.
2 - "Ibid. "
3 - Miller (J.A.), « La fuite du sens » (1995-96), cours de l'Orientation
lacanienne. Voir les remarques sur le statut équivoque du langage comme
structure et comme appareil. J.A. Miller pourra dire ainsi à Barcelone
(juillet 1998) que le graphe est le "Witz" de Lacan.
4 - Lacan (J.), "Le Séminaire V, Les formations de l'inconscient", p. 118.
5 - Lacan (J.), "Le Seminaire V, Les formations de l'inconscient", p. 28
6 - Lacan (J.), "Le Seminaire XX, Encore", p. 114.
7 - Freud (S.), "Le mot d'esprit et sa relation a l'inconscient", traduit
par Denis Messier, p. 286. Traduction modifiee.
8 - Miller (J.A.), « La fuite du sens » (1995-96), cours de l'Orientation
lacanienne.