World Association of Psychoalanysis

 

Le trauma et sa fiction

Hilario Cid Vivas

 

Quand je me suis installé comme psychanalyste, j’avais mis dans mon cabinet une superbe bibliothèque en acajou. Une de mes premières consultations fut celle d’un jeune enfant âgé de quatre ans. Tandis que ses parents me racontaient la raison pour laquelle ils m’amenaient leur enfant, celui-ci s’était saisi de l’une des clés des portes de ma chère bibliothèque et s’appliquait à rayer à toute vitesse le bijou de mon cabinet.

À ce moment-là, je décidai dans le même temps, d’une part de conserver ma bibliothèque, et d’autre part d’adresser les enfants qui arriveraient à mon cabinet à des collègues spécialisés dans le traitement des enfants.

En effet, je ne consacre pas ma pratique au travail avec des enfants. Mais si les organisateurs de cette journée m’ont invité aujourd’hui à parler, c’est à l’occasion d’"une journée d’études permettant de mettre en valeur le nouage entre la clinique psychanalytique avec les enfants et les enseignements tirés de la passe quant au traitement de l’infantile. Ainsi cette clinique sort du cercle restreint des "spécialistes" - entre guillemets -, pour interroger les fondements même de toute cure". La lettre d’invitation ajoutait que j’étais choisi pour mon témoignage qui, selon les organisateurs, "a traité ce point de façon particulièrement claire".

Ajoutons à cela la signification qu’ont pour moi le Cereda et la ville de Toulouse. Et compte tenu qu’il y a précisément trois ans jour pour jour, le 15 janvier 1997, j’étais nommé AE de l’EEP, je vais reprendre mon témoignage, alors que je le pensais totalement clos depuis plus de deux ans.

Logiquement, reprendre mon témoignage ne veut pas dire le répéter. Vous pouvez le lire, grâce à la gentillesse de Jacques-Alain Miller, dans le dernier numéro d’"Ornicar?", sous le titre "CH8". Je ne veux pas le répéter, mais je vais vous raconter un épisode de la vie de ce sujet qui vous parle, et qui est le support, le fondement de ce témoignage. Il s’agit d’un événement qui a marqué d’une trace indélébile la vie de ce sujet, un événement que je n’ai jamais raconté en public bien qu’il fût le noyau de mon témoignage. Le raconter était réservé à cette journée d’études du Cereda, ici à Toulouse, précisément mon dernier jour comme AE.

Cet événement n’est pas un souvenir-écran, mais un événement que le sujet connaît pour l’avoir entendu raconté maintes et maintes fois au sein de sa famille. Événement qui faisait joyeusement rire toute la famille, et bien sûr beaucoup moins le petit acteur principal.

Je vous le raconte tout de même. L’enfant avait treize ou quatorze mois. Il continuait encore à sucer le lait de sa mère de temps en temps. Le sevrage du jeune enfant était devenu un problème pour toute la famille. La situation était spécialement préoccupante pour la grand-mère maternelle, qui voyait son unique fille dévorée par la petite bête.

On avait eu l’idée de peindre le sein avec un bâton de rouge à lèvres, mais l’enfant qui, selon l’histoire, avait déjà un vocabulaire très avancé pour son âge, s’était clairement manifesté en ordonnant: "Efface ça !"

Alors quelqu’un a l’idée géniale de mettre sous le soutien-gorge de la mère un singe en peluche. Au moment où le petit suçoteur s’apprête à prendre sa portion de l’adorable sein maternel, il tombe sur la peluche, et tout se passe comme si à la place du singe il y avait un ressort, car l’enfant s’enfuit à toutes jambes en sens contraire du sein de sa mère.

Mais le plus drôle pour la famille, c’est que le jeune enfant, à partir de cet instant, n’a plus jamais demandé à sucer le sein, ni exprimé aucune plainte, ni même fait référence à l’incident en question.

Pour être tout à fait juste avec la famille du petit suçoteur, il faut considérer le contexte. Ce n’est pas une scène se déroulant aujourd’hui aux États-Unis, où les droits de l’enfant et un juge décidé peuvent mettre toute une famille en prison. Non. Cette histoire a eu lieu au tout début des années cinquante dans l’Espagne franquiste.

Je vais appeler "trauma" l’événement en lui-même, et sa "fiction", toutes les histoires qui l’environnent.

Cette division, simple, essaye de considérer deux versants: d’une part celui qui touche au réel, au sens de la jouissance, et d’autre part celui qui touche au semblant, et j’entends par là le symbolique et l’imaginaire de l’histoire, c’est-à-dire l’élément signifiant ainsi que l’élément signifié.

Mais pourquoi j’emploie le mot trauma ? Premièrement, parce que l’on voit difficilement quel autre mot Freud aurait pu employer à propos de cette scène. Deuxièmement, parce que c’est un événement qui "laissera des traces dans la vie subséquente du parlêtre" (1), définition simple et précise que donne Jacques-Alain Miller du trauma, dans l’avant-dernière leçon de son cours de l’année passée.

Prenons maintenant ce que j’ai nommé la "fiction" du trauma. Ce que j’appelle la fiction du trauma, nous pouvons aussi le décomposer en deux parties. La première comprend tout ce qui est passé dans ce que nous pouvons appeler l’histoire consciente du sujet. C’est une histoire banale, celle d’un événement dont il n’y a aucune trace mnésique et qui, sans que l’on sache très bien pourquoi, provoque un vague affect de malaise chez le sujet.

Pour avoir accès à la seconde partie, que nous appelons inconsciente, ou mieux encore refoulée, tout un travail analytique a été nécessaire. Après ce travail, plusieurs traits de l’histoire affleurent au premier plan. Ainsi le rire du père est apparu comme le son, la mélodie, qui module vraiment la scène, face à une mère qui y consent.

Le jeune enfant apparaît alors comme l’objet dont il est question. C’est lui l’objet du rire, chose encore plus spectaculaire quand on se souvient du prénom que ses parent lui avaient choisi.

Bien sûr, cette histoire infantile a donné lieu à bien des développements. Mais c’est grâce au travail analytique que nous pouvons isoler un noyau, dans toute cette trame fictionelle. Ce noyau peut être réduit à un enfant objet du rire du père, et il n’est pas difficile de voir ici des connotations sadomasochistes.

Le fantasme que l’enfant va construire, pour donner une signification au mystère de sa jouissance, est modulé sur le noyau de cette histoire. Il n’est pas difficile de donner à l’incident une signification de "coup", et de construire un fantasme du type "On bat un enfant".

Nous avons donc le fantasme fondamental construit avec les débris de ce que j’appelle la fiction du trauma. Je peux même poser l’hypothèse que, au moins dans ce cas, le fantasme fondamental fait partie de cette fiction du trauma.

Mais revenons au trauma proprement dit. Je désigne par là l’impact de l’événement sur la jouissance du petit sujet.

Je dois avouer qu’encore très peu de temps avant de finir mon analyse, la possibilité d’aborder cet épisode infantile du point de vue de la jouissance, me semblait tout à fait délirante. Cela est devenu possible après la traversée du fantasme. Peut-être que le névrosé délesté du fantasme fondamental se rend-il alors capable de délirer un peu. Mais, pour ma part, j’ai profité de cela pour aller vers ce que j’appelle la scène du trauma. Et j’ai isolé ce qui n’apparaissait pas dans la version racontée.

C’est un élément qui se réfère à la jouissance en question. On peut aisément comprendre que dans ce trauma, la jouissance orale était au premier plan. Mais ce que j’ai cerné, principalement au travers de l’analyse du symptôme, c’est un autre élément, aussi important que la jouissance orale. Il s’agit du regard de l’Autre qui apparaît à ce moment-là.

Le regard vide du singe en peluche se déplace vers le regard foudroyant de la grand-mère, qui sans doute était là derrière la mère. Entre un regard vide et un regard haineux, le regard de la mère qui tombe, avec l’objet oral perdu à jamais.

Comment appeler ce regard de l’Autre, tel qu’il apparaît ici, sinon la jouissance de l’Autre ? Le regard de l’Autre avec toutes les significations que l’on peut lui donner, et que je peux résumer comme la présence permanente de l’Autre, ou, en empruntant un ancien terme de Lacan, l’immixion de l’Autre tombe à un moment donné, justement au moment où l’analysant s’aperçoit que son rapport à l’Autre n’est pas uniquement un rapport de communication, ou un rapport de fiction. C’est le moment où l’analysant s’aperçoit qu’il reçoit de l’Autre, non seulement son propre message, mais "sa propre jouissance sous la forme de la jouissance de l’Autre" (1).

C’est alors que se produit vraiment la chute de l’Autre. Mais il reste cependant le corps de l’Autre. C’est le moment, comme le dit Jacques-Alain Miller, "de ce qui est l’intolérable majeur, c’est-à-dire, que le but interne de la pulsion, ne soit que la modification du corps propre ressentie comme satisfaction" (2).

Mais comment peut-on arriver à ce point-là ? J’ai déjà dit que pour arriver jusque-là, il faut se délester du fantasme, et pouvoir délirer en peu. Mais il faut dire que l’on ne peut arriver jusque-là que parce que c’est écrit. Oui, c’est écrit. Avec une lettre.

Et c’est la raison qui fait que ce je vous raconte, n’est pas un délire. Comme le rappelait Jacques-Alain Miller, dans son cours "Cause et consentement", le délire est un discours sans référent. Mais ici, il y a un référent. La lettre est le référent même. Oui, le trauma a laissé pour toujours un reste écrit chez le jeune enfant, et nous pouvons aussi appeler cette lettre objet petit (a) en suivant le Lacan de "Lituraterre".

Dans le cas que je vous raconte, nous pouvons même écrire cette lettre. C’est un V penché, qui représente le regard, et la bouche ouverte, en même temps que l’initiale du nom maternel avec sa signification de vie, de sexe féminin et de castration maternelle. Bref, cette lettre fait littoral entre la jouissance et le sens.

C’est la lettre qui, moyennant le sens, permet de lire la jouissance. Et ce sur quoi je mets l’accent, c’est que le trauma écrit le réel et sa fiction, c’est-à-dire écrit la jouissance, soit le trauma proprement dit et les histoires construites autour. Pour autant, il ne faut pas mépriser ce que nous appelons la fiction ou le semblant, car la fiction est la voie qui peut conduire à notre réel, au réel propre à la psychanalyse.

Je vais être plus radical dans cette affaire du trauma. Le trauma au sens de Lacan, comme le rappelle Jacques-Alain Miller, au fond "c’est l’incidence de la langue sur l’être parlant", et c’est pour cela que "le noyau de l’événement traumatique, n’est pas rapportable à un accident, ou ça l’est toujours" (3). Cela veut dire qu’un accident n’explique pas le tout de la structure, mais cela signifie aussi que l’accident est un phénomène de la structure, et qu’à travers lui on peut avoir la chance d’arriver au mécanisme de la structure elle-même.

Alors l’hypothèse que je propose, c’est que si le trauma est l’effet de la collision de lalangue sur le corps et sa jouissance, c’est-à-dire l’embrouille du langage et de la jouissance, il reste que des réactions subjectives différentes peuvent répondre à cette collision. En d’autres termes, nous pouvons observer dans la pratique analytique avec les enfants, que la réaction du petit parlêtre au trauma dépend, d’une part de l’accident concret que véhicule le trauma, et d’autre part de la position subjective de l’enfant.

Cela me conduit à une autre hypothèse. Ce que nous appelons le désir de l’analyste, et que Lacan va désigner de différentes façons selon le contexte, désir de la différence absolue, ou désir de savoir, a sa racine dans la position subjective que l’on obtient après le trauma.

C’est une hypothèse très forte que je peux vous proposer, à vous qui travaillez avec des enfants.

Bien sûr, il faut maintenant nuancer tout cela. Je ne crois pas que ce soit généralisable. Mais ce que je propose, c’est que le trauma est le modèle du rapport du langage à la jouissance, et la position de l’analyste est la position qui tient compte de cette problématique d’une façon très particulière.

Pour ma part, après mon analyse, je suis arrivé à la conclusion que ma position subjective après le trauma était la racine qui m’a permis de retourner lire ce qui y était écrit. C’est une position subjective où le réel et sa fiction vont ensemble. C’est une position de dupe, où le sujet est dupe de la fiction.

Si nous rappelons que, selon Freud, tout est décidé pour le parlêtre aux environs de la cinquième année, alors mon hypothèse n’est pas aussi radicale.

Il faut faire attention. Je ne suis pas en train de dire que, quand j’avais un an et demi, j’avais le désir de l’analyste. Pas de tout. Je dis qu’une certaine position subjective où je consentais ˆ être l’objet du rire de l’Autre, est peut-être la racine d’un autre consentement. Mais dans le premier consentement, il y avait une jouissance masochiste. Pour la deuxième position, il faut que l’analyste soit sec de jouissance, comme le dit Lacan dans "Télévision". Et c’est précisément la démonstration qu’une analyse peut toucher la jouissance, au moins la déplacer.

Il faut donc ajouter autre chose. Si comme je le dis, une certaine position subjective de l’enfant après le trauma est nécessaire pour obtenir un psychanalyste, elle n’est par pour autant suffisante. Il faut une seconde condition. C’est la rencontre avec un analyste qui rende possible la lecture de la lettre. Heureusement pour moi, j’ai fait cette rencontre. Mais curieusement, j’ai choisi comme analyste un de ceux qui, dans le Champ freudien, ont spécialement écrit sur la psychanalyse des enfants.

 


1 - Lacan (J.), "Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse", Paris, Seuil, 1991, pag. 74.

2 - Miller (J.A.), "L’expérience du réel dans la cure analytique" (1998-99), Cours, inédit.

3 - "Ibid."